Jean Yves le Prof

Aix en Provence : est-elle encore aussi envoûtante que par le passé ?

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Chaque mois, Jean Yves Naudet, le prof aux 80 000 étudiants d’Aix en Provence, revient pour nous sur les grandes lignes historiques et estudiantines d’Aix en Provence. Une madeleine de Proust remise au goût du jour. Saison 2 Episode 8.

Poursuivons notre voyage dans « le merveilleux aixois » en compagnie de Marcelle Chirac. Après avoir vu le rôle des personnages historiques, pour forger « l’âme d’Aix », cherchons les raisons qui provoquent cet « envoutement » car, comme l’écrit Emile Henriot dans « Le diable à l’hôtel » : « Oui, cette ville a quelque chose d’ensorcelant et dispense un charme ». Ce mot de « charme », nous explique Marcelle Chirac, « revient sans cesse sous la plume de la plupart des romanciers et des poètes qui évoquent Aix ». Elle va jusqu’à dire que, statistiquement, chez de nombreux auteurs, c’est le mot qui revient le plus souvent !

Emile Henriot emploie le mot à toutes les pages du « Diable à l’hôtel ». « J’errais depuis à peine une heure par la ville, j’en subissais déjà le charme. Aix est charmante, me disais-je, je suis charmé. Ce mot de charme, en quelque sens qu’on le retourne ou qu’on le prenne est bien celui qui convient à exprimer le plus justement l’action d’Aix sur le passant. (…) Ce charme auquel nul…ne peut échapper ». « Ville captivante » ajoute-t-il dans un autre écrit. Les éléments de ce charme sont, pour Marcelle Chirac, « Lumière, soleil, vieilles pierres. Noblesse, distinction. Souvenirs, ombres du temps passé. Spectacles démodés, étranges, voire fantastiques-et, quelquefois, vieux fous, croisés dans les rues- se trouvent réunis ici comme pour créer un univers enchanté. Culte enfin rendu aux lettres et aux arts. Animation et jeunesse de la ville estudiantine. Bonhommie de l’Aixois ».

Parmi les mystérieux attraits d’Aix, il y a, prétend Emile Henriot, le bruit « envoutant » de l’eau qui jamais « ne se lasse de chanter sa chanson légère ». Et il ajoute « C’est un sortilège. Impossible de quitter cette ville ». Charme que les Aixois subissent sans le savoir, comme l’air qu’on respire, tandis que, pour Edmond Jaloux, le voyageur, lui, regrette de ne pouvoir vivre toujours, « dans ce refuge complet, ce coin secret que l’on ne voudrait plus quitter ». J-L. Vaudoyer, ce « Parisien de Paris » choisira Aix pour s’y installer, retrouvant la nature qui exerce son attrait « sur tout esprit cultivé » dans « la seule province de France qui se prête à être interprétée si fraternellement par quelqu’un d’étranger à son terroir ».

Francis Carco, dans « Instincts » décrit le Cours aux dernières lueurs du jour : « Les platanes, troués de soleil, s’immobilisent dans le soir. Rien ne bouge. La ville se recueille. Le café lui-même dispose à ces méditations. (…). Il ne faut plus bouger ; il ne faut plus remuer seulement la main. Il ne faut même pas abaisser une paupière…On entend aussi les fontaines harmonieuses dans le soir. Une buée les enveloppe…Le crépuscule accuse maintenant la musicalité compliquée des lignes des formes, des attitudes…Voilà que tout s’efface dans les fumées, on a l’impression d’être noyé de songe…Nous sommes le soir et c’est nous qui nous dispersons avec chaque feuille lorsque, dans le chavirement dernier de la lumière à l’horizon, des cloches sur la ville sonnent l’Angélus ».

Tout le monde ne partage pas cet enthousiasme ; certains, surtout pendant la période de la belle endormie (19° et début 20°siècles), trouvent la ville languissante, tandis que quelques amoureux d’Aix sont plus critiques…pour ses habitants. Le poète Gasquet, amoureux d’Aix lui aussi, va jusqu’à écrire dans « Narcisse » : « Nous avons la ville à nos pieds. Qu’elle est belle ainsi, sans les bélîtres qui l’habitent. (…) Il suffit de négliger ses habitants pour que la ville devienne adorable ». Mais beaucoup sont loin d’être aussi sévères avec les Aixois de l’époque. Quant à Louis Bertrand, après avoir dans sa jeunesse été nommé professeur à Aix, en 1888, et trouvé que dans cette ville « il semble que les morts aient chassé les vivants », il changera radicalement d’avis trente ans après, en 1918 (Aix-la-ressuscitée in Le soleil du Midi) : « Aix est une des villes les plus originales de France. Nulle part en province, on ne trouve un pareil ensemble d’architectures classiques, ni de plus grand style, ni de plus de caractère. Je n’ai pas la prétention, en ces quelques pages, de décrire cette noble et charmante ville. Le sujet est ample et magnifique ».

La littérature n’est pas en reste. Ecoutons à nouveau Marcelle Chirac dans « Aix-en-Provence à travers la littérature française » : « Séduction donc de haute qualité, celle qui est exercée par Aix ! Amour fondé sur une similitude d’esprit, communion d’âme entre qui aime et l’objet aimé : promesse de fidélité que n’ont point trahie ceux des poètes et des romanciers qui lui ont donné leur cœur. Combien de personnages imaginaires qui, créés par ces romanciers, éprouvent à l’égard de la ville d’Aix sympathie, affection, tendresse et qui, parfois même, envoûtés par elle, se modèlent, en quelque sorte, sur la ville qui les fascine jusqu’à les faire se confondre avec elle ».

Toutes les générations sont représentées dans la parade de la Marche des Rois
Toutes les générations sont représentées dans la parade de la Marche des Rois

Dans « Fumées » Edmond Jaloux fait dire à Raymond de Bruys « J’adorais cette ville et je la haïssais » (il avait 20 ans). « J’adorais d’être belle, endormie et comme glacée dans un songe archaïque, mais je la haïssais aussi, parce que j’étais son prisonnier et que, tant que j’y végéterais ainsi, rien de romanesque, ni de sublime ne m’arriverait. ». Edmond jaloux souligne « l’influence délicieuse et néfaste de cette ville…où il faut devenir un poète ou un maniaque ». Ce qu’Emile Henriot dans « Le diable à l’hôtel » traduit autrement : « Et cette ville même n’est-elle pas un parfait exemple de la vertu qu’a la matière inanimée sur les cœurs et les sens des hommes ». Ainsi Aix joue ce rôle sur les Aixois réels aussi bien que sur les créations romanesques.

Marcel Provence, qui a consacré sa vie à La Provence et à Aix, écrit dans la préface de « la Flore des rues d’Aix » d’Emile Lèbre : « Vous connaissez la ville d’Aix. ; vous savez l’éclat triomphal de son ciel. Au printemps, pressé par le mistral, il prend une gravité bleue implacable et sereine ; j’ai la mauvaise habitude de trop le regarder en marchand. Dieu merci ! les rues d’Aix sont peu fréquentées et ni la diligence de Vauvenargues, ni le charreton du libraire Dragon ne m’ont encore renversé. Au dernier printemps, j’entrais dans la rue Cardinale, regardant les corniches des vieux hôtels qui semblaient porter, tendu à craquer, le velours somptueux du ciel ; c’était au mois d’avril ; autour de la fontaine des Quatre-Dauphins, les marronniers ouvraient des parasols qui portaient suspendus des chandeliers de fleurs roses, des lustres de fleurs blanches nacrées ; je regardais les hôtels, le ciel, les arbres fleuris ; je cherchais à deviner au-dessus des hautes branches la flèche de Saint-Jean-de Malte ».

Edmond Jaloux fait dire à Cordouan, dans « Fumées dans la campagne », traduisant son propre sentiment, « Il n’y a qu’un pays au monde, c’est le vieux royaume de Provence et dans ce royaume une seule ville est habitable, c’est Aix…partout ailleurs la vie est infernale ». Et dans « L’incertaine », il fait dire à Louis de Boisberthe : « J’aime cette ville. Toutes les fois que j’en suis sorti, je n’ai su que m’ennuyer ». Quant aux vieux aixois, il les décrit ainsi, à propos de leur cité « dorée » : « Ils raffolaient de ses souvenirs, de sa distinction, de sa tristesse, ils étaient fiers de se dire Aixois, comme certains de leurs ancêtres d’être appelés citoyens romains ».

Cela ne signifie pas que tous aiment Aix. Marcelle Chirac a son explication : « Aix est un de ces objets d’art que l’on aime ou que l’on déteste, sans plus de nuances. D’une riche et subtile personnalité, elle ne saurait être comprise et appréciée de tous ». Mais alors, dit-elle, qui sont les amateurs d’Aix ? D’abord les chimériques et les rêveurs, ceux qui voient derrière les objets plus qu’il n’y a. Les esprits flâneurs, ceux qui connaissent le prix du carpe diem, «les artistes ou les poètes qui trouvent à Aix matière à idéaliser et goûtent l’harmonie ». Car Aix « sera surtout appréciée en fonction du mirage qu’elle créée chez certains êtres ; pour ceux-là, Aix n’est pas morte. Ils la peuplent, à la Rousseau, d’êtres selon leur cœur. Malheur à qui vient vivre en la cité et ne sait voir derrière les pierres brunies d’une maison que tapisseries fanées ! ». Qui sont les amateurs d’Aix ? Edmond Jaloux a sa réponse : ce sont les « fervents de beauté » . D’ailleurs, pour J-L Vaudoyer, « il ne faut pas visiter Aix, mais y roder ».

. Marcelle Chirac conclue son chapitre sur l’envoutement aixois par une analyse plus psychologique : les amateurs d’Aix « sont en vérité des êtres à la recherche d’eux-mêmes, à travers ce que leur apportent l’art et la rêverie (…). Dans ces villes privilégiées, ils trouvent la réserve de beauté, de poésie, de solitude et de silence grâce auxquels l’édification du temple à soi-même, l’épanouissement secret du bosquet de Psyché, devient possible. Et les initiés projettent ainsi sur la ville, un amour qui n’est autre, peut-être, que le reflet d’eux-mêmes, du moins de leurs chimères ! ».

Mais chacun a son propre ressenti sur Aix ; la seule certitude, c’est que la ville ne laisse personne indifférent. Et vous? Etes-vous sensible au charme d’Aix ? Surement ! Mais pourquoi ? En quoi cette ville vous charme-t-elle ?

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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