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Aix en Provence, « Paysage choisi » : comment était décrite notre ville par les écrivains ?

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Saison 2, épisode 9

Jean-Yves, le prof.

« Paysage choisi » : l’expression est de Marcelle Chirac (qui l’emprunte à Emile Henriot) et c’est sur ce thème que nous voudrions achever la saison 2 de cette balade aixoise. Dans son ouvrage Aix-en-Provence à travers la littérature française, Marcelle Chirac, en cherchant l’âme d’Aix, s’est attardée sur le « merveilleux aixois, » parlant « d’envoutement », comme nous l’avons expliqué dans notre précédent article. Mais, pour elle, Aix, c’est un paysage, mais c’est surtout un « paysage choisi. » : « Paysage choisi donc, la ville d’Aix-en-Provence dans sa réalité, et la campagne qui l’entoure ; cette campagne à laquelle Marie Gasquet a prêté une intelligence et une sensibilité et dont elle nous fait même entendre les paroles ».

Il est vrai que les romanciers ont créé une tradition aixoise, que Marcelle Chirac résume ainsi : « La ville a exercé sur eux une fascination qui leur fit pénétrer le merveilleux de la Cité. Ils ont imaginé des personnages qui, souvent, ne se comprennent que dans Aix : seule cette ville explique leur comportement. ». Déjà, Emile Henriot, dans la préface du Diable à l’Hôtel, expliquait qu’il n’écrivait que pour le petit nombre « d’esprits peu pressés » qui prennent plaisir à entendre parler de « beaux paysages et de lieux choisis ».

En effet, il y a de l’insolite dans le paysage aixois, celui de la ville comme celui de la campagne. Quand Emile Henriot arrive à Aix, ce qu’il voit, et raconte dans Le diable à l’Hôtel, c’est un décor où, dans un espace réduit et avec originalité, se mêlent « couleurs et formes qui vibrent et s’animent ; troncs lisses des platanes » (c’est un peu moins vrai aujourd’hui, où la maladie en a conduit beaucoup à la disparition !), platanes que « dorait le doux soleil », atmosphère « blonde » qui « léchait les murs ocrés, les tuiles roses ». Là, sur une humble façade, « riait le seul éclat d’un chaud crépi ou le peinturlurage d’un volet bleu ». Ailleurs « souriait une sculpture, tantôt masque, tantôt médaillon ». Là surgissait « deux puissants torses nus de faunes grimaçants » qui, « omoplate saillante et biceps tordu » montaient la garde à la porte d’un vieil hôtel. Ici, un obélisque et des monstres marins. « Et toujours bruissantes et chuchotantes, de toutes parts, ces voix qui montaient des fontaines ».

Et encore : des rues « où nul n’allait vite ». Des « parasols géants », projetant par terre, sur la place du marché, « un rond d’ombre bleue et mouvante » et, s’élevant au-dessus de la foule des ménagères, des paroles qui « chantaient, on croyait les voir voler dans l’air, comme des images coloriées, mêlées à l’odeur de l’huile frite, des légumes écrasés, de l’olive verte et de l’ail cru ».

Mais il y a aussi les cloches, évoquées par Léon Daudet dans l’article Aix-en-Provence de Notre Provence : « Midi sonne partout sur Aix, par cent bourdons, cloches et clochettes dans les églises, dans les couvents, dans les vieilles demeures. Les douze coups chevauchent les uns sur les autres, comme une fugue un peu désordonnée. Quand on croit le concert achevé, au bout d’un moment il recommence. C’est à croire que l’heure zénithale, celle qui surplombe la

journée, à la façon d’une boule de feu, prête à éclater en événements de toute sorte, ne finira jamais de s’affirmer, ni de s’imposer, ni de diviser l’air en lames verticales, avançant parallèlement. Combien est-il donc de fois midi à Aix ! ».

C’est aussi Joachim Gasquet, dans Narcisse, qui décrit les paysages qui le mènent « du rêve au désir d’aimer ou à la méditation sereine ». Voici la douceur d’une soirée aixoise : « Dans la nuit où le crépuscule est tombé…la flânerie est délicieuse. Le faîte des maisons passe du pourpre au rose, du rose à la perle et au cendre, les teintes s’éteignent, on voit le sommeil gagner les grandes façades encore frissonnantes des chauds baisers de la journée. Une fois encore, le jour se penche aux rampes des balcons. Le soir accueille la nuit à voix basse, et plus rien…le chant athénien des mille fontaines d’Aix s’immobilise sous les platanes et les marronniers. Les acacias embaument les jardins. Au-dessus des boulevards, de couvent en couvent, l’air s’emplit du son des cloches ».

Mais aussi, au-delà de ce décor réel, ainsi décrit, on trouve autre chose, le paysage choisi, « le cadre imaginaire où les romanciers font évoluer leurs héros ». Ainsi, chez Edmond Jaloux dans Vous qui faîtes l’Endormie, décrivant l’accord entre l’amour consenti et l’harmonie d’un soir : « Le soir s’approchait, un soir liturgique et musicien, où les accords silencieux qui naissaient du chant d’adieu des lumières et de l’accompagnement des premières ombres, prenaient les âmes dans leurs tourbillons mystérieux pour les enlacer dans une muette et magnétique contemplation. ». Ou encore, pour Jean Giono, dans Le Hussard sur le toit : « A Aix, à midi, le silence de sieste était tellement grand que, sur les boulevards, les fontaines sonnaient comme dans la nuit. »… mais ça, c’était avant, (car l’action est censée se passer il y a presque deux siècles…).

Mais Marcelle Chirac va plus loin : « Ce paysage choisi, ce n’est pas seulement un décor, mais aussi le reflet d’une âme : Aix est par excellence la ville de la Fantaisie, de la Folie, du Fantastique. Ces trois éléments introduisent dans le mystère ». Ainsi, « pour être entourées d’une atmosphère de rêve, pour être sensibles à l’extrême, assoiffées de tendresse, pour être tristes aussi, et toujours fantaisistes, les frêles créatures d’Edmond Jaloux ont le mérite de s’accorder avec le décor, et l’atmosphère, d’Aix-en-Provence : décor ancien aux contours estompés chargé d’amours défuntes, à la fois mélancolique et rayonnant, varié et personnel ».

Le style de Jaloux, dans L’Incertaine, harmonieux et effacé, « convient à la cité sans âge ». Même les noms des personnages contribuent « à créer l’atmosphère étrange qui enveloppe le roman, atmosphère si parfaitement adaptée à la ville de jadis et de naguère ». Il en va de même dans les romans d’Armand Lunel, avec des personnages insolites, comme dans La Belle à la Fontaine, avec, par exemple, sur la place de Saint-Jean-de-Malte, Mlle Picholin, l’Anaïs « à la tête fêlée, concierge, gardienne de musée et couturière pour jeunes personnes » ou encore l’apparition, au même endroit, d’Anatole, le sacristain de la paroisse. Lui, « solennellement chargé des vêtements sacerdotaux qu’il venait secouer sur le porche de l’église », elle, serrant dans ses bras un des bustes de la galerie de sculpture pour le dépoussiérer. « Elle monologue : chacun son tour ! Aujourd’hui, c’est un Gaulois, qui m’a demandé à être rafraichi ». Elle va vers la fontaine de la place, débarbouille la tête du soldat dans l’eau et appelle Anatole qui, « frappé de terreur, rentre précipitamment dans le sanctuaire ».

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Avec de nombreux exemples, Marcelle Chirac montre, auteur après auteur, « Aix-en-Provence, ville du fantastique, de la folie ! On n’en finirait pas de citer des faits insolites ou de spectacles hallucinants à travers cette littérature aixoise. ». Dans Les amandes d’Aix, A. Lunel montre le baron Gabriel Andurin de Trigance, à la devise : « point d’obstacles ».Il s’engage à sauter à cheval par-dessus la fontaine de Saint-Jean-de-Malte, remontant sur 300 métrés la rue Cardinale et, arrivé devant la fontaine, « dans un fracas incroyable, cavalier désarçonné et cheval s’abattent et s’écrasent sur le parvis de l’église, sous les yeux terrifiés d’une foule qui avait engagé les paris ! ».

« Ville surprenante encore, celle où les choses, entourées de mystères, et dotées de pouvoir, s’animent et deviennent personnes ». Dans le même roman, on raconte ceci : plus bas que la place de Saint-Jean-de Malte, « parallèle à l’entrée de la rue Cardinale, j’apercevais la fontaine de mon cœur, si simple dans l’appareil de sa pierre froide, avec son bassin étroit en forme de sarcophage surplombé par une banquette, dont le seul ornement est la croix de Malte qui se détache entre les deux canons ». Mais il y a aussi l’inquiétante « maison d’en face » contre laquelle la « mère-chèvre Léoncie » avait mis en garde sa chère « fille à la clochette d’argent ». Elle lui avait dit : « Sur notre trottoir, il faudra que ta chaise soit tournée à gauche… parce qu’à gauche tu verras le portail de Saint-Jean (elle fit le signe de la croix) que nous aimons et qui nous aime, tandis qu’à droite tu verrais cette maison d’en face que nous ne devons pas aimer et qui ne nous aime pas. ».

Après avoir étudié tous les romanciers évoquant Aix, Marcelle Chirac remarque qu’ils « ont tous éprouvé le besoin de créer du fantastique, chacun à sa manière, parce que le fantastique constitue le fond du décor aixois et de l’âme de la cité qui, dans la réalité même (…) en est pétrie. Ainsi naquit une littérature aixoise volontiers tournée vers le mystère et riche, en même temps, d’échappées où l’idéalisme et la transfiguration trouvent une place de choix, qu’il s’agisse des lieux, des êtres, des choses ou des événements ».

Naturellement, bien d’autres éléments, dont nous avons parlé dans cette saison 2, contribuent au charme d’Aix : l’histoire, les grands personnages, les romanciers, les poètes, les vieilles pierres, les paysages, le climat, le soleil et les couleurs du ciel, la Sainte-Victoire, les avocats et autres gens de robe, la vie étudiante, qui rajeunit la vieille ville, les Aixois en général, le Cours Mirabeau, les fontaines, bref, tout ce qui, comme nous l’avions vu dans la saison 1, contribue à faire d’Aix « la ville du rêve, de l’amour et de l’esprit ». Peut-être en reparlerons-nous, après les vacances, dans la saison 3.

Merci à Jean Yves Naudet pour ces articles encore savoureux cette année, il vous attend pour la saison 3 en septembre 2018 pour de nouvelles histoires estudiantines 🙂

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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