Ça surprendJean Yves le Prof

Aix et son cours, d’étonnantes déclarations d’amour

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Jean-Yves, le Prof.

Poursuivons notre voyage aixois, à travers le temps. Après avoir évoqué dans le dernier article l’image d’Aix au XVII° siècle, avec la construction du « Cours à carrosses » et la découverte de la ville par les Parisiens, nous voici au siècle suivant, toujours à l’aide de l’ouvrage magistral de Marcelle Chirac, « Aix-en-Provence à travers la Littérature Française ». Le ton est donné par le Duc de Castries, qui écrit à propos d’Aix au XVIII° siècle : « La ville d’Aix était considérée, avec raison, comme la plus charmante des cités provinciales ; autour de ses fontaines, des parlementaires avaient édifié de beaux hôtels en pierre ocrée ; on y rencontrait une société raffinée, légère et dissolue ».

Le XVIII° siècle, c’est « la ville parlementaire », celle du pouvoir de Parlement de Provence, tandis que les idées nouvelles, celles des Lumières, arrivent à Aix comme ailleurs. Mais la ville séduit toujours autant les voyageurs. Le Président de Brosses, en 1739, trouve Aix « tout à fait jolie, et la plus jolie ville de France après Paris », lui qui était…dijonnais. Il admire la « quantité de belles chaises-à-porteurs toutes dorées, armoriées et doublées de velours » (comme d’autres admireront deux siècles plus tard certains véhicules, dont ceux des joueurs de foot marseillais en visite à Aix). Quant au futur Cours Mirabeau, qu’il appelle « la rue du Cours », il rejoindra tous ceux qui passent ou vivent à Aix en affirmant « C’est le plus bel endroit de la ville, et l’un des plus agréables peut-être qui soient en France ». Mais il a un regret, car on aperçoit sur le Cours « beaucoup d’hommes et peu de femmes ; dans ce pays elles aiment le jeu et négligent tout le reste ». Il est bien le seul à ne pas voir d’Aixoises sur le Cours !

En 1740, Lefranc de Pompignan, en compagnie de son ami le marquis de Mirabeau, (celui qui a créé, avec le docteur Quesnay, la « secte des économistes » et qui était le père de « notre » Mirabeau), visite Aix, et admire le Cours et ses fontaines :

« Quelques arbres inégaux

Force Bancs, quatre fontaines

Décorent ce long enclos

Où gens qui ne sont pas sots,

De nouvelles incertaines

Vont amuser leur repos ».

Jean-Jacques Lefranc de Pompignan (1709-1784).

 

Mais il va rapidement s’enfuir, de peur d’être séduit par « tout un essaim de belles », parce que « Point ne faut séjourner avec elles, si l’on ne veut longtemps les regretter ». Rien de nouveau : le Cours, les fontaines, les jolies femmes…

Le XVIII° siècle, c’est pour Aix le grand siècle de la justice et l’abbé Coyer en 1775 dans son « Voyage d’Italie et de Hollande » consacre tout un chapitre à Aix « qui s’embellit d’une année à l’autre ». Mais il n’apprécie guère notre Parlement « Le Parlement d’Aix a toujours été grand justicier ; il a un échafaud de pierre toujours dressé en face du Palais. Nul ressort où l’on  fasse tant d’exécutions, et les juge sont étonnés de ce que la roue ne corrige pas » (…) « Il faut croire que, parmi les Tribunaux, il aura été le dernier à recevoir les accusations de sorcellerie ». Aix, une juridiction trop répressive ?

Et les Aixois ? Les voici jugés par Pierre Bérenger dans ses « Soirées Provençales ou Lettres à des amis » en 1786 : « Les mœurs paraissent ici très douces ; la culture de l’esprit très commune, et les talents considérés comme ils doivent l’être. La jeunesse s’enthousiasme facilement, promptement ; elle applaudit ou blâme avec des transports, une ivresse, une fougue qui supposent beaucoup d’imagination et de sensibilité. Ces qualités, tempérées par l’étude et le goût, doivent former des hommes très éloquents ». Ah les avocats aixois ! Ont-ils changé ? « L’éloquence du pays est chaude et démosthènique. On y passionne les choses, l’accent de l’âme passe dans les expressions, et à tout moment des figures hardies, des comparaisons multipliées, donnent aux discours des bons orateurs une mobilité ailée, pour ainsi dire, et ce feu provençal, quoi qu’on en dise, rend peut-être nos têtes plus éloquentes que poétiques ».

Il vante en particulier Mirabeau (le nôtre cette fois) et son art oratoire, tout particulièrement dans le procès lié à son divorce, où Mirabeau plaidait pour lui-même, tandis que Portalis, le futur rédacteur du Code Civil Napoléonien, plaidait pour la comtesse de Mirabeau. Mirabeau contre Portalis, quelle affiche à Aix ! Qui peut les oublier, ni oublier leur rivalité, dans une ville où « le » Cours s’appelle Mirabeau et une rue plus petite Portalis, tandis qu’à la fac de droit, c’est le grand amphi qui s’appelle Portalis, et un plus petit amphi Mirabeau ! Et si la statue de  Portalis veille sur l’entrée de la Cour d’appel, en bas des marches, celle de Mirabeau (qui était d’abord dans la Cour de la mairie) siège au cœur du Palais de justice ! Jamais les Aixois n’oublieront que Mirabeau, élu député du Tiers Etat à Aix comme à Marseille, choisira Aix, et que Portalis, outre le Code Civil, ramènera la liberté religieuse via le Concordat signé entre Napoléon et le pape Pie VII !

Vue de la principale entrée de la ville d’Aix, Meunier, 1792.

Mais, pour Bérenger, Aix, depuis sa création, c’est plus qu’Aix car « La ville d’Aix influa singulièrement sur la civilisation de toute la province. C’est par elle que, de proche en proche, se communiquèrent les usages, les rites, les jeux et la langue des romains ». Grace aux « bains voluptueux », « les plaisirs qu’ils y fixèrent appelèrent en foule dans son sein, la jeunesse des villes voisines. On y accourait d’Arles, de Marseille, de Rome même pour y rencontrer à la fois les délices d’une vie molle et libre, et les ressources contre l’ennui et les effets du libertinage ». Dès les comtes de Provence, Aix, et pour toujours, devint « le rendez-vous des plaisirs et des grâces »

Mais, on y revient sans cesse, Aix  c’est encore et toujours le Cours, pas encore nommé Mirabeau. Le siècle se termine, la Révolution est là, et pourtant le « Voyage dans les départements de la France par une société d’artistes et de gens de lettres », en 1792, décrit notre Cours dans une envolée lyrique qui annonce le romantisme du siècle suivant: «  Que ceux qui n’ont point vu cette promenade, transportent en imagination une avenue à double rangée d’arbres, semblable à celle que l’on appela longtemps à Paris le cours de la Reine, et qui borde encore la Seine ; aussi longue mais plus large, ornée d’arbres plus levés, plus antiques, plus épais, et d’une végétation plus vigoureuse ; qu’ils la transportent, dis-je, au milieu d’une grande ville presque toujours poursuivie par un soleil ardent ; qu’ils l’embellissent de fontaines sans cesse jaillissantes ; qu’ils la bordent de chaque côté d’hôtels majestueux, de cafés vastes et beaux, de boutiques enrichies par les productions de tous les arts (…) ; qu’ils la peuplent de toutes les grâces dont les femmes se composent, de toute l’élégance que les hommes recherchent, de tout ce que la parure ajoute à la beauté, de tout ce que la volupté prépare à l’appétit de désirs, et de tout ce que le luxe ajoute à l’éclat des richesses, et ils auront une idée du cours d’Aix. La magnificence des étés, le besoin de la fraîcheur, la beauté des soirs, la douce chaleur des nuits, et cette voix de l‘amour qui dans ces contrées se fait entendre avec un si puissant empire, qui frappe l’homme à son réveil, l’enchante pendant la journée, appelle le sommeil sur sa paupière, embrase son existence, charme ses loisirs, anime son travail, décore ses songes, ajoutent encore à cette promenade une incontestable magie qui la nuance, la colore, la pénètre, et lui porte un attrait supérieur aux attraits qu’elle tient des dons de la nature et des efforts de l’art. Promenade enchanteresse qu’il faut voir, et qu’on ne peut décrire ! Où l’on ne  marche qu’entouré de sentiments, que bercé par les douces illusions, qu’enivré du délire des passions aimables ; où tous les jours semblent purs ; où toutes les nuits sont amoureuses ; où jamais les oiseaux ne soupçonnent l’hiver de la nature ; où jamais l’homme ne songe à l’hiver de la vie… ».

1792 ? 1660 ? 1900 ? 2016 ? Qu’importe. Fit-on jamais si belle et si juste déclaration d’amour à Aix et à son Cours, d’hier, d’aujourd’hui, de demain, de toujours ?

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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