Jean Yves le Prof

Aix, le rêve, l’amour et l’esprit : 17 écrivains déclarent leurs flammes à la ville

Aix-en-Provence

Jean Yves le Prof.

Voyageant à travers le temps et la littérature, à l’aide de Marcelle Chirac et de son magistral ouvrage « Aix-en-Provence à travers la littérature française », nous avons rencontré la ville comtale, la capitale de la Provence, le siège du Parlement, ville brillante, élargie XVII° siècle avec le quartier Mazarin et le Cours à carrosses, tiraillée au XVIII° entre Tradition et Lumières, puis la belle endormie du XIX° siècle. Or Marcelle Chirac nous montre que non seulement la ville s’est réveillée au XX° siècle et est bien vivante aujourd’hui, mais encore que la littérature a sublimé cette ville, son passé comme son présent, au point d’en faire « la ville du rêve, de l’amour et de l’esprit ». Au moment où, avec les beaux jours, les touristes envahissent à nouveau la ville, comment pourrions-nous l’oublier?

La ville du rêve

Écoutons Emile Henriot dans « Le diable à l’hôtel ». A Aix « l’esprit, tout nonchalamment qu’il aille, ne demeure pas inactif, le rêve s’envole dans cet air doré toutes ailes dehors et l’imagination y a de la tablature. Voici la ville des pécheurs de lune, des artistes et des rêveurs ». Et il précisait lors de son discours de réception à l’Académie d’Aix en 1948 : « C’est une grande et féconde joie que le pouvoir d’imaginer… Aix y porte, et pour y suivre naturellement cette pente, il n’y faut qu’un peu de loisir et le goût de prêter l’oreille à ce concert de voix qui montent du plus loin des temps, si aisément répercutées par les échos de cette ville à la rumeur de coquillage… Aix a été pour moi, et merveilleusement l’est encore, le lieu de beaucoup de plaisirs imaginaires, c’est-à-dire que j’y ai un instant beaucoup rêvé, et m’y suis proposé d’admirables fêtes, que j’attends quelquefois encore, comme votre Don Quichotte de laine et de soie dans son île de Barataria » (Allusion aux tapisseries du musée de l’ancien archevêché, même s’il confond ici Don Quichotte et Sancho !).

Mais il n’est pas seul. Edmond Jaloux, dans « L’Egarée » affirme qu’Aix dispense plus que toute autre cette tendresse « qui vient en Provence avec le crépuscule, ce chaleureux velouté du soleil qui s’en va, pareil à l’embrassement d’un aïeul ». Quant à Marcel Provence, il répond à Emile Henriot que « la nuit, c’est un rêve heureux, une étrange fantasmagorie. Le miracle d’Aix, c’est de prolonger le songe au grand jour, sur ces façades où le temps a mis un fard ».

Henri de Régnier explique dans « Le bosquet de Psyché » les raisons que les Aixois comme les visiteurs ont de rêver dans Aix. Les témoignages du passé : « Les vieilles pierres conservent le sens des époques disparues…La vie a parfois besoin de s’isoler pour rêver… Il faut peu de choses pour produire des sortes d’enchantement : quelque antique façade à l’ombre d’un canal, un clocher, l’heure qui, au lieu de se compter brusque et péremptoire, papillonne en carillons. Notre rêve s’aide du rêve inconscient des choses ; les meilleures choses propagent du rêve ; elles filtrent le temps en songe et le temps s’égoutte d’elles comme à de mystérieuses clepsydres ». « Certaines villes de France donnent une impression…d’être faites pour qui veut y rêver ». C’est le cas de « cette curieuse Aix-en-Provence ».

Dans une telle ville, l’âme s’y retrouve elle-même par la grâce de l’art : « Tout autour, c’est la vie ; ailleurs on bâtit, ici une beauté se suffit à elle-même par sa propre durée ; ailleurs on souffre, on aime ; ici on pense, on rêve. Le temps lui-même, qui détruit tout, s’est fait ici, clément ; à peine s’il effrite la pierre, il dépolit le marbre pour mieux en faire une sorte de chair incorruptible…Ailleurs, il est la Mort ; ici il est l’Art ». « Ces lieux allégoriques et préparatoires ne valent que parce que leur songerie provoque la nôtre ». Mais si Aix est la ville du rêve, pour les romanciers, Aix est aussi la ville de l’amour.

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La ville de l’amour

Marcelle Chirac cite en exergue Jean Giraudoux : « La moitié du chemin que font les Aixois dans la vie était dédiée à l’amour. Quel beau réseau, quel beau lacis, si leurs pas marquaient !…Suivre un Aixois ou une Aixoise, c’était aller dans la journée vers l’Amour ! ». Emile Henriot est du même avis ; « Aix est une ville faite pour l’amour », tout en rendant grâces pour « la nourriture savamment relevée et abondante en truffes » préparée par les Aixoises ! D’ailleurs, il ajoute à propos de l’amour « Quoi de mieux pour employer le loisir de ces heures si longues ? ».

Joachim Gasquet prétend que les Aixoises ont « un regard de feu » et Emile Henriot -encore lui- se promenant dans Aix, croisait avec plaisir « des jeunes personnes à l’œil vif et noir qui passaient en riant, fières de leurs profils de médaille, car les Romains ont laissé ici jusqu’à des jolies filles ». Et il ajoute « Ah ! Il y a tant d’amours éparses dans Aix, tant de souvenirs galants et tendres…une volupté si universellement répandue par l’air…quelle sottise que d’être le seul à le respirer… ».

Henri de Régnier, dans « La pécheresse » met en scène monsieur de la Péjaudie : « Ce La Péjaudie s’estimait donc bien irrésistible, mais, au lieu de lui en vouloir d’une opinion dont la fatuité mettait en doute leur vertu, les dames d’Aix lui surent gré qu’il pensât que cette vertu n’allait pas jusqu’à ce qu’elles voulussent priver leur beauté des hommages qu’elle méritait ». Dans « Le diable à l’hôtel » Emile Henriot affirme que l’amour trouve aussi son origine « dans l’atmosphère voluptueuse et spéciale » du pays aixois, atmosphère qu’il prétend n’avoir jamais trouvée ailleurs ! Mais si Henriot pense à l’amour sensuel, Edmond Jaloux, dans « L’Incertaine » pense à un amour plus spirituel et plus désincarné : « Aimer, c’est révéler à un autre un immense mystère ». « J’aime le rêve qui me vient de vous et qui n’est pas tout à fait vous…O Charlotte, qu’y a-t-il de plus beau que votre jeunesse et votre pureté ».

Est-ce surprenant de voir que, pour les écrivains, Aix est la ville de l’amour, quand on sait que Bérenger III, comte de Provence, ouvrit à Aix en 1163 la première Cour d’amour et a encouragé les poètes de l’amour courtois ? Ou que René d’Anjou, notre bon Roi René, avait composé en 1457 « Le Livre du Cuer d’Amour Espris.», dont le manuscrit, nous rappelle Marcelle Chirac est conservé…à la bibliothèque nationale de Vienne ? Stendhal lui-même n’a-t-il pas écrit « Aix est une ville de bonne compagnie où les dames ont conservé tout leur empire » !

Quant à Giraudoux dans « Pour Lucrèce », il choisit Aix pour décor : « L’amour était sur Aix avec ses privilèges, la confiance des maris, la cécité des mères… Chaque petite joie de la vie, du sorbet à la dance, prenait à Aix valeur de volupté, car elle s’accordait à l’amour. La passion vivait chez nous à l’état endémique, et personne n’y trouvait à dire. On laissait la peste à Marseille et, ici, c’était l’amour ». (Je précise, pour éviter toute ambiguïté politique, que Jean Giraudoux écrit cela en 1953 et que l’action se situe vers 1868…Toute ressemblance avec la situation actuelle serait… etc.). Mais Joachim Gasquet nous rappelle que « cette ville, bosquet oublié du XVIII° siècle, ne semble faite que pour l’étude et l’amour ». Aix est donc aussi la ville de l’esprit et pas seulement de l’amour.

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La ville de l’esprit

Marcelle Chirac met en exergue de ce chapitre la formule de Lionel des Rieux : « Aix dont le visage Sage Sourit Aux œuvres de l’esprit ». C’est pour Marcelle Chirac la ville de la pensée, de l’Université et de l’art. L’art, d’autres en parleraient mieux que moi. L’Université, j’en ai souvent parlé dans ces chroniques, je me contente de deux citations : André Hallays « Nulle autre ville ne semble mieux faite pour abriter une université et offrir à l’étude un asile de silence, de recueillement et de beauté » et Emile Henriot « Aix est un des lieux du monde où la jeunesse est le mieux chez elle ». What else ?

Reste la pensée (même si l’Université n’en n’est pas dépourvue !). Paul Fort explique ceci : « A Aix, et dans la campagne d’Aix, le sensible et l’intelligible sont unis, la pensée et la lumière forment une synthèse adorable…La limpidité d’air est totale. L’horizon est une ligne nue ; les nervures les plus subtiles aérant le champ visuel y servent de fil conducteur à la pensée ». Ecoutons Marcelle Chirac : « L’histoire littéraire d’Aix nous convaincrait aisément que depuis le temps, plus ou môns légendaire, des troubadours et le mécénat de Raimond-Béranger V, lui-même poète, jusqu’au siècle de Germain Nouveau, d’Henri Bremond et de Maurice Blondel, l’ancienne capitale de la Provence a toujours été habitée par l’esprit ». Malherbe, Peiresc, Vauvenargues, Zola, Alfred Capus, Joachim Gasquet, l’école d’Aix, les poètes de langue provençale, les félibres et tant d’autres, cités au cours de ces chroniques!

C’est Bruno Durand qui précise : « La noble ville d’Aix, véritable capitale intellectuelle, dont l’architecture et la pensée reflétèrent dès le XVII° siècle la grandeur de Versailles, fut toujours un foyer de vie littéraire et artistique. La majesté de ses souvenirs historiques, la belle ordonnance de ses monuments, la studieuse sérénité de ses bibliothèques, tout a contribué à faire de ce lieu choisi un asile sacré de l’intelligence ». Emile Henriot ajoute : « Ces facultés, ces collèges, ces cours, cette bibliothèque et, dans ces beaux hôtels aristocratiques, probablement encore tant de bouquins et de papiers, attestent que la vie fut, en ces lieux, intellectuelle et raffinée ».

Maurice Blondel lui-même, le philosophe d’Aix, parle d’Aix comme de « la ville des Académies, des riches musées, des plus belles bibliothèques de province ». Mais la littérature n’est pas seule. Aix a inspiré des savants, des artistes, peintres, sculpteurs, musiciens. Pitton de Tournefort, Portalis, Siméon, Van Loo, Granet, Cézanne, Chastel, Campra, Darius Milhaud Mirabeau…et tant d’autres. Les humanistes y étaient souvent en même temps gens de lettres et de sciences. Les romanciers, mettant en scène des personnages imaginaires, se sont inspirés des gloires aixoises et la réalité rejoint ici ou dépasse la fiction. Les romanciers sont ici en harmonie avec les écrivains-voyageurs.

Louis Bertrand résume tout cela : « La chose qui me frappa le plus à Aix, après les beautés architecturales, ce fut de constater combien, en ce temps-là, la vie intellectuelle y était intense… ». Mais n’oublions pas les paysages aixois et l’échange entre paysage naturel et esprit. Les frères Tharaud écrivent dans « La séduction provençale » ; « Dans Aix, Arles ou Avignon, et plus spontanément encore dans la forme des paysages, dans une certaine conception sensuelle et plastique de la vie, favorisée par le climat et la tradition la plus ancienne et la plus ininterrompue, on retrouve en Provence, à l’état paradisiaque, une nature qui semble modelée sur la pensée des humanistes, un génie délicat et comme ignoré de lui-même, tant il y a de simplicité en lui, et qui se répand sur les êtres et les choses ». Pour beaucoup, Aix fut « l’alma mater, celle qui aime, celle qui instruit, celle qui révèle » pour reprendre la jolie formule de Marcelle Chirac.

Après cela, faut-il conclure ? L’Aixois de naissance ou d’adoption, l’étudiant né à Aix ou venu d’ailleurs, le touriste, français ou étranger, s’il veut bien ouvrir ses yeux et ses oreilles, et surtout son cœur et son esprit, sait bien qu’Aix est la ville du rêve, de l’amour et de l’esprit. J’en trouve une nouvelle illustration dans la belle et jeune équipe d’Il court Mirabeau : Aixois de passage ou tombé dans la marmite tout petit, tous sont devenus amoureux d’Aix. Comment pourrait-il en être autrement ?

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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