La Femme Plume

La Femme Plume

Manon ou "La Femme-Plume" est journaliste et écrivain. Ses mots voyagent entre la Méditerranée et la Manche puisqu'elle écrit également en anglais. Auteure de la web série #Fanny, elle jongle entre poésie et sarcasme avec une pincée de soleil provençal. Si vous aimez la langue de Shakespeare, rejoignez ses aventures et ses histoires sur son blog https://lafemmeplume.com.

#FannyÇa surprend

#Fanny – Episode 7

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#Fanny – Episode 7

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Le pitch : Cet épisode présente un ensemble de lettres écrites par James Peters et Clémence Labrune à propos du départ de l’anglais pour le Dorset. Ils y évoquent Fanny et sa réaction face à la nouvelle.

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                                                                                                     A Fanny Estello

                                                                                                     Meyreuil,

                                                                                                  Le 31 janvier 2012

 

 

Je me suis toujours demandé qui je devais choisir entre la foi et toi. J’ai été éduqué dans une famille religieuse qui percevait God comme notre seul refuge contre les excès de ce monde. Je ne vois pas autrement que par le prisme des miens, de ce cercle fermé auquel j’appartiens. Tu m’as toujours dis que j’étais unique – mais je suis un disciple. Je suis humble, je n’appartiens à personne d’autre qu’au Seigneur. Je me suis perdu dans ses bras et j’y ai trouvé la vérité. Je suppose que tous les Hommes cherchent à donner un sens à leur vie – et c’est pourquoi je me donne tout entier à la volonté du Lord. Pourtant, tu hantes mes pensées et mes jours encore et toujours.

Je m’étais promis de ne pas faillir. Je m’étais promis de ne jamais m’adonner au péché. Et tel un serpent, tu t’es enroulée autour de moi et tu as pris possession de mon corps et de mon esprit. Et là, je me suis perdu entre tes doigts, tes mains et tes lèvres. Tes courbes ont frémi sur mon corps – et ta peau si chaude a glissé tout au long de mon intimité sans que je ne puisse y mettre fin. J’ai saisi tes hanches contre les miennes et des vas et des viens. Un cercle vicieux de plaisirs auquel je me suis laissé porter. Tu m’as piquée de ton venin mortel. J’ai laissé en toi la trace de mon péché – et le Seigneur me regarde. Je suis un criminel. Je suis un pécheur aux yeux de tous. A chaque fois que je me promène vers la Cathédrale, des regards accusateurs me fixent. Ils savent ! Ils ont compris que j’ai vendu mon innocence contre ton arrogance. Dans mes cauchemars, de vieux hommes me pointent du doigt. J’ai trahi leur confiance – je me suis émancipé de leurs paroles. J’ai échangé mes prières contre des cris de jouissance.

Je ne peux plus te regarder. Je ne peux plus jouer un rôle et faire mine de ne t’avoir jamais aimé cette nuit-là. Nous ne sommes plus amis, mais bien plus. J’ai refoulé tout mon amour pour toi depuis des années et il a explosé telle une bombe à retardement. Chacun de tes sourires me rappelle ton visage éperdu. Chacun de tes mots résonne en gémissements. Tes douces mains sont des caresses qui griffent mes épaules et mon dos lorsque je m’attaque à ton cou. Ton corps ne s’habille plus et danse entre les flammes de mon désir.

 

Fanny. Pourquoi, dans ce ciel rose qui s’endort au milieu des lavandes, dois-je t’écrire ces derniers mots ? Pourquoi dois-je oser te dire adieu alors que je n’ai jamais aimé une autre femme que toi ? Pourquoi est-ce que je m’imagine dans une autre vie où nous aurions grandi et vieilli ensemble ? Quelle est cette horrible frustration qui resserre mon âme, cet oxymore hyperpolique qui me fait te dire « adieu » alors que j’aimerais saisir tous les bonjours de l’univers à tes côtés ?

Demain je m’en vais. Je pars chez moi, auprès de la mer grise, du ciel qui pleure et des maisons de toutes les couleurs. Je m’envole au Dorset, parmi ces falaises qui te faisaient rêver. Je rejoins mes frères et mes sœurs dans cette longue et difficile quête de la foi. Et à chaque pas, les pieds enfouis dans la boue, je grimperai cette montagne – les yeux rivés vers ma voie, l’esprit s’élançant déjà vers la Provence. Je ne te perdrai pas de vue. La Manche ne sera qu’une goutte d’aquarelle entre toi et moi. Et mon silence s’ornera de mes plus belles paroles.

Demain, je ne te verrai plus. Je ne jouerai pas de la trompette près de la Cathédrale. Nous n’échangerons plus de banalités, de phrases téléphonées pour éviter d’évoquer cette nuit. Nous ne parlerons plus de l’art, de la littérature et de la peinture. Tu ne liras plus mon roman, je ne commenterai plus tes dessins. Tu pleureras – je le sais. Je pleurerai. Je le sais. Je te vois courir pour me rattraper. Interroger les passants et mes Frères. Bousculer le monde. Crier. Je me vois pâle et sans expression – le hublot de l’avion comme seul échappatoire. Les nuages. Le décollage. Un mal de tête. Un mal de l’être. Une envie de bondir hors de l’avion et de m’envoler vers toi. Et les mains de mon Lord qui m’arrachent de toi. Il saisit mes ailes – je ne suis pas un ange. Il est trop tard pour reculer. Je suis dans l’avion infernal que je ne pilote plus. Je suis porté vers une destination inconnue.

 

James Peters

 

 

 

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                                                                                             A Clémence Labrune

                                                                                             Le 31 janvier 2012

                                                                                           Meyreuil

 

 

Chère Clémence,

 

Merci de remettre à Fanny ce mot. Je n’y arriverai pas par moi-même et j’ai trouvé ta proposition très aimable. Tu m’as été d’une aide précieuse pour déterminer mes objectifs spirituels – et tes parents aussi. S’il te plaît, accompagne-la dans cette épreuve. Rien n’est facile – ni pour elle, ni pour moi. Je me sens lâche de ne pas être capable de l’aborder. Je ne peux plus garder ce poids qui me ronge et qui m’éloigne de mes convictions. De nos convictions.

 

Bonne continuation et que notre Dieu te mène vers de plus beaux chemins,

 

James Peters

 

 

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A James Peters,

Le 4 février 2012,

                  Prayertown, Dorset

Royaume-Uni.

 

Cher James,

 

J’ai remis ta lettre à Fanny. Elle l’a lu avec un air désintéressé – un peu ailleurs. Elle a fini par m’avouer qu’elle voyait un autre homme. Tu n’étais qu’une conquête parmi d’autres. Je suis désolée pour toi, James. Tu as cru que tu te donnerais à une bonne personne, mais Fanny est tout aussi misérable que son frère Daniel. Il a osé me trahir, me blesser, me faire souffrir tout au fond de moi ! Et regarde ce que cette femme te fait ! Elle a joui de ton innocence et de ta tendresse, elle t’a attiré vers le chaos ! Elle a fait en sorte que tu possèdes son corps pour te charmer, te prendre, t’éloigner de tes Frères. Je suis brusque, mais il fallait que tu le saches. Je te conseille d’oublier cette perverse, cette sirène sans gêne. Les Estello sont des individus maudits qu’il faut bannir. Je ferai entendre ta voix pour que cette dévergondée ne t’approche plus. Tu dois maintenant te reconstruire, te faire pardonner pour tout le mal qui s’est répandu cette nuit-là lorsque je vous ai surpris dans cette rue macabre où elle t’a entraîné. Tu la regardais avec envie, tes yeux ont changé de couleur et ton âme si pure s’est dépecée en quelques secondes.

 

Que Dieu te protège,

 

Clémence Labrune

#FannyÇa surprend

#Fanny – Episode 6

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#Fanny – Episode 6


Le pitch : Dans une lettre destinée à James, son amour perdue, Fanny se livre à une réflexion sur l’emprise des réseaux sociaux et la désacralisation du sentiment amoureux. 

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Tu ne trouves pas ce monde si vide ? Ces relations humaines si programmées ? Tu ne trouves pas que nos ancêtres ont crée la poésie pour qu’elle s’évapore derrière un écran qui pique les yeux ? Moi, je le pense. Et je sais que tu le penses aussi. L’informatique, c’est magique ! On dirait un slogan de pub – ça vous incite à consommer davantage. Et c’est comme ça qu’on s’aime, et c’est comme ça consomme, chanterait Stromae s’il n’était pas tout autant désespéré que moi. On se tue à étudier les livres, les poèmes et les œuvres des anciens pour entamer une discussion avec un banal « Salut, ça va ? ». Alors oui, je ne suis pas un grand écrivain. Alors oui, je me suis lancée dans la peinture un peu par hasard parce que je savais bien dessiner les arbres et les soleils en coin de page. Mais parfois, je me demande s’il est toujours nécessaire d’écrire, si je ne perds pas mon temps à vouloir réinventer le monde avec la langue française lorsqu’elle est bafouée dans chaque message envoyé. Je sais que tu seras le seul à lire cette lettre. Enfin, si on te le permet là où tu te caches. J’ai promis que je t’écrirai des lettres comme on le faisait autrefois avant de se retrouver au Parc Vendôme. Des mots éphémères. Comme j’aime ce mot – « éphémère ». Tant de légèreté, tant de beauté dans une expression si cruelle qui me rappelle chaque jour que toute notre histoire se condensait en quelques phrases sur un morceau de papier arraché de mon cahier à dessins.

Je me faisais une réflexion sur les relations qui régissent notre société. Nous nous sommes rencontrés dans une ère sans réseaux sociaux. Nous avons appris à communiquer nos émotions, nos inquiétudes et nos aspirations. Tu avais toujours une photo de moi dans ton portefeuille mais jamais de portraits Instagrammeux que tous peuvent consulter à présent. Tu sais, j’ai cédé à la tentation. Je m’étais promis que je t’attendrai, que chaque jour je guetterai tes grands yeux noirs à Aix. Que tu t’en sortirais, que tu t’échapperais de cette prison. Que tu comprendrais que la foi vient du cœur, que tu as ta propre place dans le monde. Je me sentais seule, terriblement seule. J’ai attendu, attendu que tu frappes à ma porte. A chaque fois que je pensais te saisir, ce n’était qu’un rêve – et à chaque réveil, je te perdais encore. Je voulais un pansement pour ne pas me vider de mon sang. Un placebo qui me donnerait encore du courage pour t’attendre. Lorsque le Docteur Care m’a dit que mon cœur ne battait pas normalement et qu’il finirait par s’arrêter, que le chagrin et la solitude me rongeaient si bien qu’un jour je ne me réveillerai plus, je me suis inscrite sur un site pour rencontrer un homme.

Oui, je l’ai fais. J’ai osé faire ce que tous font, ce que je condamne depuis des années. J’ai voulu séduire, redécouvrir mon corps et ma sensualité à travers des inconnus. J’ai voulu me persuader que j’étais encore belle, que je pouvais peut-être refonder ma vie sur des bases solides pour pouvoir te sortir de ta prison. Jamais ils ne seraient toi même si je cherchais un anglais aux cheveux noirs. Jamais ils ne seraient toi même si je cherchais un trompettiste au sourire rêveur. Non, jamais ils ne seraient toi même si je te cherchais. Et je te cherchais, et je te cherchais telle une quête déjà foutue.

Alors, je fais défiler les profils. Médecin. Technicien. Avocat. Electricien. Dentiste. Artiste. Prothésiste. Etudiant. Caissier. Chef d’entreprise. Alcoolique. Bucolique. Fantastique. Elastique. Cherche relation sérieuse. Est-ce que tu baises ? Fille pour une nuit. Pour quelques jours. Je pars en Australie. Tu comprends, j’ai peur de l’engagement. Est-ce que tu aimes la domination ? Je veux me soumettre à toi. Des enfants ? Hors de question ! Frappe-moi. Oh non, aime-moi ! Fais-moi mal! Dis-moi quelque chose de sale. Ton tour de poitrine ? Je voulais pas te le dire, j’suis adepte de l’urine. Les gros seins seulement. D’accord, mais du cul, abondamment. Une fille jeune, s’il vous plaît. Un plan à trois ? A quatre, faut pas exagérer. Que penses-tu du sexe ? Splash ! Coup de fouet, coup de foudre. Et tous ces profils à coudre et découdre…Encore et toujours, je parle à des étrangers. Des machines humaines. Et je me transforme peu à peu en robot à texto. Où est le sens ? Où est l’amour ?

Et j’en ai rencontré. Des dizaines, des vingtaines. J’en fumais. J’en accumulais. Je sais que c’est mal mais je persiste. Cette envie presque addictive d’être aimée, de se sentir aimée et désirée par des hommes qui répètent la même chose à longueur de journée. Des messages qui comblent ton absence, qui me font oublier temporairement que tu as disparu, qu’on avait tout à vivre et revivre. Des messages qui me font oublier cette sonnerie qui ne me réveille pas, cette voix que je n’entendrais plus, ces écrits que je ne lirais plus. Ces lettres qui se sont envolées comme leur écrivain. Et cet esprit qui t’a emporté avec lui loin de moi dans ces montagnes vertes, dans ce village où tu te crois exister. Tu aurais pu briller. Maintenant tu es prisonnier. Et moi aussi.

Je passe mes journées à écrire, à décrire, à relire, à m’étourdir. Je vis entre deux réalités. Entre celle que je me construis pour me rassurer et celle qui me fait du mal sans arrêt. Le virtuel. Ce monde de fantasmes et de magie qu’on ne peut pas palper. Il est le rêve qui nous endort, le frisson qui nous réveille. Super-like. Je suis donc mieux que les autres ? Mais qui pourrait dire que je suis mieux qu’une autre femme ? Je suis une femme avec mes qualités, mes défauts, mes expériences, ma vie. Je suis unique tout en me fondant dans la masse. Etre humain, c’est uniformiser notre différence. A la fin, nous partirons tous. Je partirai aussi. Bientôt. Je le sais. Je ne leur dis pas quand je les rencontre. Je leur dis toujours les mêmes mots, les mêmes expressions d’une fausse innocence. Je leur demande si je suis belle. Ils répondent « oui » pour me baiser. Et quand je les vois et que je dis « non », ils ne me recontactent plus jamais.

Où est passée la pureté de l’amour ? Où est ce sentiment que j’ai fais fleurir pour toi depuis toujours ? Ces longs moments à t’admirer en secret, à lire ton roman et à le commenter. Ces longs moments à chercher mes mots pour t’aborder. Et ces longs moments à pleurer quand tu m’as quitté. Ce monde d’automates nous embrigade dans une marche infinie, dans une course illimitée contre la montre. La fin est toujours plus proche, toujours plus forte. Et nous nous noyons dans notre propre crainte de crever seul. Mais nous mourrons tous seuls. Je comble ces heures en rencontrant des pions que je déplace sur l’échiquier de la solitude pour me sentir existée aux yeux d’un prédateur ou d’une âme blessée. Avant de m’endormir, je me sens sale alors que je ne fais rien. Puis je pense à toi. Parfois à Noah. Et je m’endors en attendant un nouveau « Cling », une notification. Félicitations, vous avez une nouvelle affinité. Félicitations, quelqu’un veut vous baiser !

C’est marrant. Tu me disais que tu voulais attendre le mariage. Ou même rien du tout selon les préceptes de ta communauté religieuse. Pourtant, notre histoire semblait presque similaire. Une nuit. Et hop ! Quelques dizaines d’année d’amitié après, tu disparais. Tu aurais pu attendre moins que ça. Pourtant, je sais que tout fut différent. C’était la continuité d’un effleurement, d’une tendresse magnifique que j’ai nourri et conçu autour de ta personne. Les années ont défilé. J’ai demandé à tellement de monde autour de moi de tes nouvelles. Rien. Noah a grandi. Il te ressemble. Il a tes yeux innocents. Ces yeux qui découvrent le monde. Tu étais un grand enfant. Il aime les trains – comme toi. Les petits trains en bois. Il les fait démarrer tous les jours à la même vitesse. Là, dans la campagne provençale qui a bercé mon enfance. Loin de tes Lords et tes Ladies. Il joue sans te connaître. Il ne t’imagine pas encore. Il ne sait pas que tu aimais la trompette et que tu priais pour un monde meilleur. Quand je pars pour voir un nouvel homme, il ne se doute de rien. Je souris toujours. Je mens pour le sauver de ses propres peurs. Et il crie. Et il pleure. Il arrache ma jupe pour ne pas que je parte. Il se cogne parfois. Et je m’en vais. Je le laisse. Je le délaisse. Comme tu m’as délaissée.

 

Noah est dehors près de la rivière au moment où je t’écris cette lettre. Les arbres et les fleurs l’entourent d’une douce étreinte. Il se sent bien à l’abri de l’agitation de la ville, loin des bruits, des klaxons et des manèges du Cours Mirabeau. La vie ne l’a pas gâté – et moi non plus. Je n’ai jamais été une bonne mère – peut-être que je n’ai jamais voulu être mère. Il m’a pris ma liberté. Il est trop comme toi. Il est tout toi – et c’est pour ça que je n’aime pas le regarder. Il me rappelle mon malheur chaque jour. Ses pleurs m’enferment dans tes souvenirs. Et c’est un cercle infernal de tout revivre. Parfois, je souhaiterai que tout s’arrête.

 

Je veux que tout cesse. Les moindres traces de ce tableau idyllique où il joue avec son train. Les fleurs, les arbres, les buissons et la rivière. La peinture coule et efface avec elle les coups du passé.

#FannyÇa surprend

#Fanny – Episode 5

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#Fanny – Tập 5

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Daniel Trà không lời. Manh me this Bát tay with the Fanny. Ong Khoc Am I cổ trong anh.

 

Khi ông đến, and Marion Bastien have Mặc dù Mat Tam from your hiện trường mast. Daniel Mat hình ảnh trong tay. Noah and the Khuôn Mat appear as ông. All chi tiết – anh unable to Nho Nhiêu Hòn Nưa. Khi có Độ qua Change, người ta ra Nhanh chóng nhận that all Biều thức left of it với anh ta. Thật Kho Giồng Nho to nói của anh, điều language of tics Minh Minh Language. Một đại Điện Làn Sóng người mà anh may Quen Thuộc with the Chung ta – one Loai tái Thiet tinh thần trên Dua nhận thức of Chung ta ve nguoi Tích mast. Daniel enter a Ngum. Bàn tay anh run Ray. gin Các có Đặng Kinh Ngạc; Ngon tay of Minh qua. Một Thiên Chúa. Vâng. Mưa. And Côn bão. Het. Fanny liên kết trên đất trên cát, đá. Cát Xen. And Những con Sông Mã trao đổi. Máu mà trượt tay of Minh Xương cánh. Daniel Bo Kinh Minh and the đứng Day. Ong LIEC nhin Marion.

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*

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#FannyÇa surprend

#Fanny – Episode 4

james

#Fanny – Episode 4

*

Le pitch :

Bastien et Marion rencontrent Frère Jean, un ami de James, à la Cathédrale Saint-Sauveur et en apprennent plus sur l’anglais qui fit chavirer le coeur de Fanny.

Si vous aimez « La Femme-Plume », n’hésitez pas à rejoindre sa page Facebook et à lire ses articles en anglais sur son blog.


 

Bastien détaillait sans cesse les traits de James. Il était d’une beauté virginale – presque innocente. Il ne lui ressemblait pas. Le regard des autres ne conditionnait pas son léger sourire – franc et direct. Cette spontanéité trahissait la grandeur de son âme. Il n’y avait pas que de la bonté en James, mais un profond amour pour l’autre. Il incarnait l’anti-Bastien. Si ce dernier se sentait libre de jouer, de jongler avec son entourage et la vie en général, James était guidé par une entité supérieure, une lumière qui lui dictait de répandre le bien, de prêcher la bonne parole. Bastien adorait flirter avec les passants, les bons plans, les contacts. James se promenait entre les colonnes du cloître, les mains jointes, priant le bon Dieu de protéger tout le monde. Bastien détestait cet homme qui représentait tout ce qu’il n’avait jamais pu être comme on le mettait face à la réalité de sa personne.

« Cet homme a un “je ne sais quoi” de sacré, dit Marion calmement. Nous devrions entrer dans la cathédrale et demander à le voir.

– A-t-on le droit de faire cela ? De pénétrer dans l’antre du Seigneur pour demander à trouver un rosbeef ? répondit Bastien dédaigneux.

– “L’antre du Seigneur” ? Depuis quand un type comme toi est croyant et respectueux envers la foi ? T’es peut-être écrivain, mais tu ferais mieux d’éteindre ton portable. C’est un lieu sacré et on respecte. Allez, déconnecte-toi. »

Bastien jeta un œil à son téléphone. Les notifications apparaissaient les unes derrière les autres. Une joie immense traversa tout son corps. L’épisode de la grand-mère avait séduit le public. Marie-Jeanne était un vrai phénomène et un groupe Facebook existait déjà en son honneur. Il accumulait les fans et les commentaires positifs sur sa quête. Prochaine étape : faire du briton chrétien un Dieu d’Internet. Pour cela, Bastien devait trouver une faille en James. Un penchant pour la chair ? Une belle sirène qui l’aurait mené à pêcher ? Ou bien, une Fanny voluptueuse à laquelle il n’aurait pas pu résister malgré l’appel du Seigneur ? Les français adorent les britanniques – il s’imaginait presque un James à la Doctor Who, une sorte d’alien charmant et sauveur de l’humanité. S’il parvenait à rendre James aussi intéressant que Marie-Jeanne, il aurait probablement plus de vues que le premier épisode de la saison 7 de Game of Thrones. Alors que le journaliste rêvait de succès et de vues, de followers par milliers, Marion entra dans la Cathédrale silencieusement. Elle regarda aux alentours et se sentit mal à l’aise. De magnifiques statues se présentaient à eux prenant une pose élégante. Elles les accueillaient dans leur domaine avec des expressions vives. Dans la Cathédrale Saint-Sauveur, tout semblait s’animer. Les peintures, les sculptures, les orgues. Des ombres, des personnages invisibles priaient, assis sur les bancs vides. La Cathédrale se vidait chaque jour, devenant un simple lieu qui attisait la curiosité des touristes. Le bruit des flash des appareils photos avait remplacé les pas élégants des prêtres, les chants des Frères et les murmures des croyants. Peu de personnes s’intéressaient aujourd’hui à ces moments spirituels qui nous emportent vers un autre monde, dans une symbiose surréaliste avec un Être que tout le monde connaît sans ne l’avoir jamais vu. Marion considéra pendant quelques secondes un cierge qui vacillait, illuminant ses grands yeux marrons. Elle mit une pièce dans une boîte et en alluma un à son tour. Elle ne dit rien pendant quelques secondes en se demandant intérieurement comment une simple bougie pourrait la soulager. Puis, elle décida de ne plus réfléchir et se laissa porter par cette courte discussion dans un autre monde. Bastien s’interrogeait sur la personne qui avait allumé le premier cierge. Puis son esprit dériva vers le confessionnal. S’il devait se confesser, la liste serait sûrement très longue. Néanmoins, il se rappela d’une erreur importante qu’il avait commise dans le passé. Il avait harcelé un élève qui ressemblait à James. Il l’avait tellement torturé que personne ne croyait le pauvre bougre ! Son art de la manipulation fut si bien ficelé qu’il parvint à se faire passer lui-même pour une victime. Tout avait été motivé par la jalousie. Bastien n’aimait pas ceux qui réussissaient. Ce jeune homme avait tout pour lui : le talent, la beauté, la force, l’amour d’une famille. Lui, il n’avait rien. Bastien n’avait jamais été reconnu par qui que ce soit. Il était quelconque – peut-être charmant lorsqu’on s’ennuie une nuit, mais très banal et ennuyeux pour toute une vie. Ses talents se limitaient à bien se nourrir et à bien dormir pour survivre quelques années. Bastien n’avait jamais brillé. S’il avait réussi en journalisme, c’était principalement parce qu’il apprenait par cœur ses cours et les recrachait avec perfection. S’il avait tenté de cultiver son intelligence, il n’avait jamais été qualifié par son cerveau ou sa capacité à changer le monde. Au contraire, il avait toujours du faire appel à son physique pour obtenir une graine de reconnaissance dans les yeux de femmes bourrées. Le nom du jeune homme ne lui revint pas – seulement ses cheveux blonds, ses beaux yeux bleus et son génie qu’il n’aurait jamais. Le journaliste souffla avant de saisir le bras de Marion.

« Bon, on va voir un prêtre ? »

Tous deux s’avancèrent dans le centre de la Cathédrale et aperçurent un jeune prêtre qui sortait du cloître.

« Mon Frère, désolée de vous déranger. Je m’appelle Marion. Je recherche un jeune homme qui s’appelle James. Il est trompettiste. On m’a dit qu’il aimait beaucoup la Cathédrale Saint-Sauveur.

Le prêtre sourit à l’évocation de ce nom.

– Bonjour mademoiselle et monsieur. Je suis Frère Jean. Je connais James ! Il était un très bon ami à moi et un excellent musicien. Que puis-je faire pour vous ?

– Nous recherchons des informations sur une femme, Fanny, qui a peint James su cette toile. D’après ce que nous savons, elle l’appréciait et nous aimerions lui parler, ajouta Bastien.

Frère Jean sembla perturbé. Il regarda un peu vers la droite puis s’assit sur l’un des bancs.

– James et Fanny étaient très proches, en effet.

Il ne dit plus rien pendant quelques secondes et reprit.

– James est reparti en Angleterre dans le Dorset. Il fait partie d’une communauté religieuse qui prône nos valeurs chrétiennes. Pour lui parler, il faut se rendre à Prayertown – un petit village près de la mer.

– Certes, mais pouvez-vous nous en dire plus sur ses relations avec Fanny ? insista Marion.

Le prêtre s’essouffla.

– Ce n’est pas une bonne idée, mademoiselle. James ne souhaitait plus qu’on évoque Fanny. Je ne peux trahir sa confiance.

Marion s’assit auprès du prêtre et lui prit la main.

– Bon sang, mon Frère ! Fanny est accusée du meurtre de son fils ! Elle a laissé des tableaux dans des lieux clés de la Provence pour prouver son innocence. Vous ne pouvez pas nous laisser dans l’inconnu ! Quelles étaient les relations de James et de Fanny ?

Frère Jean serra la main de Marion et prit quelques minutes pour réfléchir.

– Je ne savais pas que son fils était mort. Cela fait des années que Fanny ne vient plus. Je doute qu’elle l’ait tué. Elle n’aimait probablement que lui sur cette terre. Je vais vous raconter son histoire. Mais jurez-moi de ne pas divulguer ces informations. »

Bastien vérifia discrètement son portable. Le mode « Micro » était bien enclenché. Il ne put s’empêcher de se frotter les mains en attendant patiemment le récit de Frère Jean.

*

         Un air de trompette se faufilait entre les oreilles des passants. Un jeune homme souriant attirait quelques personnes curieuses de l’entendre jouer des standards de jazz. Certains lui jetaient quelques pièces à la fin de chaque morceau. Il les ramassait après ses représentations et les versait à la Cathédrale. Un jour ensoleillé, il entama « Les Feuilles d’automne ». Une femme aux longs cheveux ondulés déposa quelques pièces dans sa housse.

« Oh, tu comptes te faire repérer par Chris Martin ou quoi ?, dit-elle en éclatant de rire.

Il s’arrêta immédiatement et l’enlaça.

– Tu es enfin là ! Je t’ai attendu pendant si longtemps, dit James tendrement. Je pensais que tu ne reviendrais jamais d’Islande !

– Oh tu sais, je me suis battue avec quelques baleines et quelques vikings mais je suis plus forte que jamais ! Regarde, j’ai même du muslce au bras ? dit-elle en lui désignant un bras quelque peu rondelet.

– Ah ! Il faut que tu me racontes tout ça autour d’un verre. Daniel vient avec nous ce soir ?

– Oui ! Daniel et Clémence. Ils seront là. Ça sera une sorte de « double date », même si bien évidemment, toi et moi, nous ne sommes…Enfin…

Fanny rougit légèrement.

– J’ai hâte, dit James en détournant le regard vers la Cathédrale. J’aimerais que nous parlions. Allons au Parc Vendôme. Juste une heure ou deux.

Il rangea son matériel et prit le bras de Fanny. Tous deux partirent en direction du grand parc aixois. Puis, ils s’allongèrent dans l’herbe – la jeune femme ne cessait d’arracher nerveusement chaque brin de verdure. Elle caressa la main de James. Il la retira.

– Fanny, ne fais pas ça. Tu ne peux pas et tu le sais.

– Tu veux attendre le mariage ? Alors, épouse-moi, dit-elle prise d’un fou rire. Tu sais que je t’aime. Je te l’ai dis des millions de fois. Je suis prête à attendre encore et encore. Tu es le seul homme pour qui j’attendrais.

– C’est beaucoup plus compliqué que ça, Fanny. Je t’aime, mais je veux me marier à l’église. Je veux m’impliquer au sein d’une communauté religieuse. Je veux donner de ma force et de ma bonté aux pauvres, à ceux dans le besoin. Je t’aime, mais mon premier amour, c’est la foi.

Fanny fixa le ciel bleu. Des nuages se dispersèrent d’ici là. Ils éclataient en morceaux.

– Tu m’avais déjà prévenue. Rien ne nous empêche de nous aimer et de partager l’amour de Dieu, ajouta-t-elle, monocorde.

– Je le sais bien. Mais je ne peux pas m’engager. Je ne peux pas me donner, si ce n’est à la religion.

La gorge de Fanny se resserra. Elle avala sa propre salive avec difficulté comme si elle s’étouffait. Elle se tourna vers James et se blottit contre lui.

– Tu vas retourner dans le Dorset, c’est ça ? dit-elle avec calme.

– Oui. Je vais intégrer une nouvelle communauté. Et je n’ai pas le droit de me marier. Ni d’avoir une relation.

Fanny embrassa son front et planta ses ongles dans ses épaules, s’agrippant à lui.

– Comment vais-je survivre sans toi ?

– Je t’aimerai pour toujours. Et je t’aurais épousé. Je t’aurais épousé si cela ne créait pas tant de conflits au sein de ma famille. Si j’étais comme tout le monde. Si j’étais un homme banal, nous serions déjà mariés. Mais je ne suis pas comme les autres, tu le sais. Que serait ta vie avec moi ? Si difficile, si triste. Je ne veux pas t’imposer ma souffrance…

– Je me fous de ta différence. Je t’aime James et cela depuis le premier jour. J’ai appris l’anglais pour toi, je t’ai appris le français ! Tu n’as pas le droit de partir et de me laisser seule ! Je suis différente aussi ! Et notre roman ? Celui que j’illustrais et que tu écrivais ? Et nos rêves ? Nos espoirs ? Pourquoi tu oublies tout ce que nous avons vécu ensemble ? Si tu pars, je veux partir aussi. Je veux te suivre – et cela même si nous n’avons pas le droit de nous toucher, de nous parler, de nous aimer. J’irai au Dorset et je te rejoindrai. Je quitterai la Provence, mes racines et mon soleil, je m’en irais vers le froid si ce n’est pour que ton âme réchauffe mes peines.

Des larmes coulaient sur le visage de James.

– Je ne peux pas. Je m’en vais dans un mois. »

*

         Fanny enfila une robe toute simple. Elle se contempla longuement dans le miroir. Elle avait du ventre, des cuisses un peu rondes, des bras qu’elle détestait. Le miroir, ce terrible juge. Ce juge assassin qui te disait rarement « Tu es la plus belle ». Il te regarde, il se moque, il te pointe tous les petits défauts. Il te fait comprendre que tu n’es pas une beauté fatale, qu’il te faudrait des jours et des nuits d’effort pour être un mouton et ressembler à tous les prototypes de femmes que tu vois dans la rue. Fanny appréciait cette petite robe noire. Elle ne la mettait pas particulièrement en valeur, mais lui donnait l’apparence d’une femme moderne et indépendante – sans prétention. Elle avait réfléchi avant de se rendre Rue de la Verrerie au Manoir pour retrouver son frère Daniel, sa petite-amie Clémence et surtout James. Le vendredi soir, toute la rue s’enflammait. C’était presque impossible de circuler. La foule buvait, dansait, tapotait sur son portable. Les gens ne bougeaient pas quand Fanny essayait de passer. L’odeur de la transpiration, de la bière et des déodorants l’écoeurait. Les jeunes parlaient fort, la musique tapait, les mamies des appartements aixois leur gueulaient dessus et ils répliquaient. Et la nuit s’enchaînait. Bière, rires, danses, séduction et bières. Selfies, quelques euros, talons hauts et chemises. Chaleur, excitation, disputes. Un domino qui en renversait d’autres. Une étincelle qui brûlait des cigarettes. Et une ritournelle infernale, un cercle vicieux de fêtes et boissons. Une agitation folle dans une rue étroite. Rue de la Verrerie, des claquements de verres et des tchin-tchins, des verres qui s’échangeaient, des allers-retours de cocktails. Les serveurs si mécaniques. Tenter de communiquer, de se parler, de se regarder. Trop de monde, c’est étouffant. Tous les sens se mobilisent. Fanny avançait en tentant de trouver une place, de trouver sa place. On la bouscule, on renverse un verre sur sa robe. Elle n’en peut plus, elle souffre. Ce monde ne lui convient pas. Ils l’insupportent tous. Une main sur son épaule. James.

« J’étouffe, dit-il.

– Moi aussi. Il faut aller au Manoir au plus vite. Et partir. Je veux partir.

Ils rejoignirent Daniel et Clémence. Daniel, un homme blond aux yeux bleus. Le petit-frère de Fanny. Ils étaient tous deux différents – il s’intégrait beaucoup mieux que sa sœur. Futur psychologue, il décryptait tous les secrets des personnes qu’il rencontrait. Un regard, un geste, une expression. Il passait tout au scan et analysait la moindre faille de tout être humain. C’étaient ces incohérences, ces irrégularités qui l’intéressaient. Sa petite-amie de longue date, Clémence, était effacée. Musicienne talentueuse, elle n’attirait pas la sympathie de ses spectateurs. Sur scène, elle paraissait prétentieuse et hautaine. Seule et peu aimée, le petit génie du Conservatoire avait trouvé en Daniel la paix et le réconfort – l’amour et la sincérité. Fanny ne l’aimait pas. Elle savait que Clémence se servait de son frère pour exister.

– Alors ? Tu as encore failli nous lâcher Fanny ? dit Daniel en buvant une bière. Vous êtes en retard !

– Je ne vais pas rester longtemps, dit la jeune peintre. J’ai des choses à faire pour demain.

– Tu travailles encore  ? demanda Clémence ironiquement.

Fanny la foudroya du regard.

– Exactement. J’ai quelques peintures à terminer.

– Sinon James, j’ai appris que tu allais partir au Dorset dans une communauté religieuse ? Tu feras donc ce que ma grande sœur Agathe a fait. Notre famille adore ce genre de périples. Cela nous purifie, n’est-ce pas ? ajouta Clémence en dévisageant Fanny. Ça nous purifie du péché. Du péché de chair, notamment.

James, gêné, commanda une bière et un cocktail pour Fanny.

– Oui, je vois. Je ne compte pas me purifier. Je veux juste faire une sorte de voyage initiatique. Je veux m’occuper des personnes dans le besoin et la tristesse et leur apporter mon soutien. Peu importe en qui on croit, je pense qu’il faut toujours s’accrocher à l’espoir d’être heureux et en paix avec soi-même.

– Alors Fanny, ça te fait quoi ? continua Clémence. Vous aviez l’air plutôt proches tous les deux.

– Clémence, arrête, dit Daniel. Parlons d’autre chose.

– Je suis effondrée et tu le sais bien, répondit Fanny.

Le serveur apporta les boissons et Fanny se précipita sur son cocktail.

– Peut-être devrais-tu revoir tes priorités. La peinture ne mène pas à l’amour de notre Seigneur. Beaucoup de choses t’éloignent de James et je comprends pourquoi il veut partir.

Fanny agrippa ses genoux et mordilla sa lèvre.

– Clémence, je me permets de te corriger. Mon départ n’est pas lié à Fanny, précisa James en sirotant sa bière.

– Tout le monde pensait que tu l’épouserais, moi la première. Tu es visiblement plus croyant que moi, mon cher James, et pourtant nous avons fréquenté la même communauté ici.

Les genoux de Fanny saignaient. Elle enfonça davantage ses ongles dans les coupures.

– Bon, on peut parler d’autre chose ? Aujourd’hui, j’en ai appris beaucoup plus sur la folie. Savez-vous que la folie est un terme qui ne désigne pas la maladie mentale ? C’est un terme populaire pour…, commença Daniel.

– Désolée Fanny, dit Clémence. Je suis vraiment désolée pour le départ de James. Ça va être vraiment dur pour toi de trouver un homme dans ton petit atelier. »

Fanny se leva et jeta son verre par terre. Les éclats blessèrent la jambe de Clémence et le cocktail se répandit sur le sol. Elle attrapa la main de James et l’entraîna dehors. Ils traversèrent la foule et allèrent se réfugier dans les petites ruelles aixoises au Nord de la ville. A l’aube, le soleil les couvrait d’un voile chaud avant tout le reste de la ville. Les murs se coloraient d’un doré enchanteur. James vivait là. Ils marchèrent seuls. Parfois, on pouvait entendre des personnes alcoolisées. Mais elles ne venaient pas les importuner. Ils ne se disaient rien. Fanny savait qu’elle n’avait pas besoin de parler pour communiquer avec James. Sa seule présence lui suffisait pour s’épanouir. Avec lui, elle était libre. Elle ne s’étouffait pas dans un moule, dans un regard-juge. Sa petite robe noire flottait autour de ses formes – et sa bretelle se perdait sur son bras. James observait ces détails avec attention et méfiance. Il trouvait toujours un moyen de détourner ses yeux de la jeune femme quand elle croisait son regard. Là, seuls dans la nuit, il n’avait pourtant jamais remarqué à quel point Fanny dégageait une sensualité tentatrice. Celle qui rejetait les autres hommes avançait avec grâce et volupté. Sa robe disparaissait à chaque pas, dévoilant une partie de ses cuisses, une partie de sa poitrine. Ses cheveux rythmaient chaque avancée telles des cordes auxquelles James devait s’accrocher. Au plus ils marchaient, au plus elle serrait sa main, puis son bras. Elle l’attrapait dans son piège infernal. Il avait lutté pendant des années contre ce chaos. Il se refusait à lui céder même s’il en rêvait touts les nuits, priant tous les soirs et les matins de ne plus toucher son corps dans ses fantaisies. Si Fanny doutait de son influence sur lui, il était bien conscient de l’impact de la jeune peintre. Ils arrivèrent devant la porte de l’appartement de l’anglais. James prit ses clés pour ouvrir la porte ; Fanny attrapa les clés et poussa le jeune homme contre un mur.

« Je ne t’empêcherai pas de partir. Je ne t’empêcherai pas non plus t’aider les autres si tel est ton souhait. Je te laisse la décision. Si tu ouvres cette porte, nous serons liés à jamais. Tu seras dans mon cœur, je serai dans le tien. Tu me donneras ce que tu as de plus précieux et je ferai de même. Nous nous aimerons une bonne fois pour toute – sans sous-entendus, sans rêveries d’enfant, sans fantasmes d’adolescents. Si ce n’est pas ce que tu veux, je m’en irai. Nous ne nous parlerons plus. Tu partiras retrouver la mer, les montagnes, la Jurassic Coast, les cliffs et le Anchor Inn. Et moi, je retrouverai mes lavandes, mes pinceaux et ma solitude. »

James considéra son visage. Jamais elle ne fut si proche de lui. Il pouvait presque entendre les battements de son cœur. C’était une erreur – une terrible erreur. Un risque non calculé. Mais l’amour est un risque qui ne se calcule pas. Il saisit Fanny dans ses bras et ouvrit la porte. Ils essayaient de ne pas rire pour éviter les remontrances des autres résidents et montaient les escaliers. Ils s’empressèrent de rentrer dans le petit appartement de James. Il n’alluma pas la lumière car il n’assumait pas de voir tout ce qui se passait. Il serra fort la main de Fanny – et jamais le goût du risque ne lui fut si agréable.

*

         Fanny s’assit sur les marches du Laboratoire de Biologie avec son carnet. Elle gribouilla quelques personnages au crayon gris – quelques idées avant de finaliser une œuvre qu’elle exposerait au Musée Granet. Des fois, elle s’attardait sur le magasin Repetto ou encore Saoya à la recherche de nouvelles chaussures ou de nouveaux bijoux pour sa garde-robe. Elle avait la tête qui tournait – une fièvre qui ne cessait pas depuis quelques semaines. C’était peut-être le départ de James, ce terrible compte à rebours qui menaçait leur amour. Dès qu’elle aurait un peu d’argent, elle irait dans le Dorset pour le retrouver, pour le raisonner. Flous. Les contours de ses dessins devenaient flous.

« Mademoiselle. »

Fanny se retourna avec difficulté, aveuglée par les rayons du soleil. Une infirmière se tenait droite devant elle.

Fanny courut le plus vite qu’elle put. Elle traversa des rues, évita les aixois qui ne la voyaient même pas, emportés par leur éternelle flânerie. Elle se dirigea haletante vers la Cathédrale Saint-Sauveur et y entra. Elle se précipita vers Frère Jean.

« Où est James ? Je dois parler à James !

– Fanny, il est parti. Il savait que tu viendrais le voir. Il ne veut plus que tu le recontactes. Il a commis un péché. Il veut se repentir. Je suis désolée.

Tout le monde de la jeune femme s’écroula en quelques paroles. Elle fixa la statue de la Vierge dans un dernier recours, la suppliant en silence de le ramener.

– Non, James ne m’aurait jamais abandonnée…Il ne peut pas…

– Je suis désolé. Je suis effondré pour toi. Mais James est dans le Dorset. Que Dieu puisse l’apaiser de ses souffrances. Tu dois à présent retrouver la foi et ton propre chemin. Je sais que tu y parviendras.

– Frère Jean, je vous en prie ! Je dois le contacter, je dois lui parler.

La jeune femme éclata en sanglot. Clémence, qui passait par la Cathédrale, se cacha derrière l’une des colonnes pour l’écouter.

– Ma fille, je ne peux rien pour vous.

– Pour nous. Vous ne pouvez donc rien pour nous.

Elle se releva, la tête droite. Clémence comprit. Une joie immense s’empara de tout son corps.

– Comment ça ?

– Frère Jean, si c’est la volonté de James – même si j’en doute, ainsi soit-il. Pour moi, il ne sera jamais totalement parti. »

Elle marcha lentement vers la sortie de la Cathédrale – les yeux rougis. Toujours la tête droite. Le soir même, elle ferait ses valises et partirait au Domaine des Masqués. Marie-Jeanne y avait connu un certain Papet qui pourrait lui trouver un logement temporaire. En pliant ses affaires, elle serra contre elle un petit carnet de notes et un livre de Tennessee Williams.

« L’amour est un risque qui ne se calcule pas, répéta-t-elle en caressant son ventre. L’amour est un risque qui ne calcule pas. »

Pendant ce temps, Clémence sortit du Conservatoire et envoya un SMS : « Heureuse de vous avoir aidé Madame. Ma famille a des contacts au sein de communautés religieuses partout. Fanny était un vrai frein à l’épanouissement religieux de James. Vous en voilà débarrassée. Ravie d’être avec vous. See you later. »

*

         Clémence ressemblait beaucoup à la Clémence que Bastien connaissait. Mais ce dernier ne fit pas le rapprochement dans l’immédiat. Il était absorbé par le récit du prêtre et surtout par le destin de Fanny. D’une certaine façon, il comprenait un peu mieux la personnalité explosive de la jeune femme. Il s’abstint de tout commentaire – particulièrement quand il remarqua le silence respectueux de Marion.

« Merci mon Frère pour vos indications. Nous vous laissons à vos occupations.

Bastien et Marion quittèrent la Cathédrale Saint-Sauveur – toujours bouleversés par l’histoire de Fanny.

– Noah, c’est le nom de son fils, dit Marion. Un beau garçon. Des yeux bruns persans. Il disait quelques mots en anglais. Je l’entendais jouer près de la rivière. Il envoyait son ballon dans mon jardin, je le récupérais et je lui renvoyais. C’était tout ce qui lui restait de James. Le reste était à l’état d’inachèvement. Leur manuscrit, leur roman. Tout. Sauf Noah. C’était peut-être la seule chose qu’il avait accompli ensemble.

Marion s’arrêta un moment et détailla la toile.

– Un indice se trouve dans la toile pour trouver notre prochaine destination.

Bastien se rapprocha du gendarme.

– La trompette ? Moi j’aurais dis le Conservatoire. Comme le personnage de Clémence finalement ! Et si c’était Clémence que nous recherchions ! Celle que je connais ?

– Il y a peu de chances pour que cette pimbêche soit aussi perverse que celle décrite par Frère Jean ! En effet, c’est peut-être elle notre prochaine cible. Une Clémence. Cependant, un seul pourrait nous renseigner sur elle : Daniel. Marie-Jeanne avait parlé de lui. C’est le frère de Fanny, un psychologue.

– Je pense que le Conservatoire est notre prochain rendez-vous. Nous devrions nous y rendre et trouver soit Clémence, soit Daniel. En tout cas, ils nous donneront probablement des réponses. »

Marion et Bastien se mirent en route vers le Conservatoire. Bastien n’avait pas vraiment envie d’y croiser Clémence et s’attendait à quelques réflexions, teintées d’un désir de vengeance. En arrivant au lieu le plus prisé et sélectif d’Aix pour les musiciens, ils ne pouvaient pas se tromper. Des touristes photographiaient un tableau accroché sur la porte du Conservatoire. Il représentait un jeune homme blond aux yeux bleus dans la campagne aixoise, près de la rivière, en train de déployer un cerf-volant rouge avec un enfant.

« Daniel, dit Marion. Oui, notre prochain témoin, c’est Daniel. Le frère de Fanny. »

Les Aixpats

De la Méditerranée à la Manche : une Aixoise à London

aix

 

Je suis une enfant de la Méditerranée. Née à Aix-en-Provence, dans le sud de la France, je suis également d’origine espagnole et italienne. J’ai donc été imprégnée toute ma vie par la culture du sud – surtout par celle de la Provence. Les grandes promenades à Cassis, les pique-niques près de la Sainte-Victoire dans les champs de lavande et les nuits d’été sans fin à entendre les cigales chanter n’ont aucun secret pour moi. Je suis fille de la Provence à l’accent sautillant sur toutes les syllabes, au caractère bien trempé – un brin passionné. J’aime la chaleur et la douceur de vivre, flâner entre les rues d’Aix et ses grands parcs – m’y arrêter. Peut-être m’y perdre, qui sait ? Et pourtant, je n’ai jamais cédé aux avances de ma Provence : c’est bien à Londres que j’ai donné mon cœur depuis des années.

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Dans une rue d’Aix, près d’un théâtre.

 

Enfant, j’ai toujours apprécié la langue anglaise. Déjà sensible aux mots et aux sonorités, ce qui prédisait mon avenir dans la littérature et le journalisme, je m’attachais beaucoup à ce nouveau langage – beaucoup plus rythmé que le français. Il était donc naturel que je portais un fort intérêt à la culture britannique : ses livres, ses peintures, ses châteaux et ses paysages grandioses célébrés par les plus grands cinéastes de notre époque. Je me sentais proche – terriblement proche du Royaume-Uni comme si j’avais toujours été liée à cette culture. Même l’Espagne et l’Italie ne m’évoquaient pas une telle passion alors que mes ancêtres y habitaient. Tout, tout me portait à croire que j’étais une britannique refoulée – une « fausse » française qui passait son temps à lire en anglais, écrire en anglais, penser en anglais. Au collège et au lycée, je cherchais la compagnie des internationaux. Si je ne pouvais pas communiquer aussi bien en anglais que maintenant, j’utilisais les gestes, les Harrap’s et enfin le Cambridge Dictionary. Je tentais de comprendre, d’assimiler et de recopier leur manière de parler, les expressions qu’ils employaient pour décrire tel ou tel événement, leur visage toujours souriant mais composed et surtout leurs petites habitudes. Je ne souhaitais pas connaître la culture britannique, mais bien en faire partie. C’est ce qui a motivé mes nombreux voyages en Angleterre ces dernières années.

 

J’ai voyagé dans l’Est de l’Angleterre. De l’Essex au Norfolk en passant par le Suffolk, je découvrais à chaque fois une nouvelle facette du pays – qu’elle soit rurale, médiévale ou balnéaire. Je m’accommodais à la culture en observant toujours les détails et en me renseignant auprès des habitants. Ainsi, outre les visites touristiques de châteaux et de parcs, j’explorai des lieux insolites de la ville qui regorgeaient d’un grand nombre de curiosités. Je me souviens notamment d’un coin isolé de la Cathédrale de Norwich où une peintre dessinait, à l’ombre, quelques pinceaux sur le sol et une colombe paradant dans l’espoir de s’éterniser sur la toile. Ce moment si poétique, entouré de petites maisons multicolores, des tintements des cloches, me semblait presque irréel. Cromer me marqua aussi profondément. Je l’appelais les « Caraïbes anglaises » car la couleur de la mer était d’un turquoise étonnant. Ce vieux pier, quelque peu vintage, donnait à cette petite ville un filtre unique – une véritable curiosité perdue entre Norwich et Lowestoft. Surtout, le coucher du soleil, au-dessus d’une falaise où les vagues se cognaient dans une lutte interminable, prenait des allures de fresques romantiques – la mièvrerie en moins. Au contraire, toutes ces images sortaient d’un roman de Thomas Hardy. Leur force sublimait davantage les paysages – et le soleil qui devenait lunaire n’en était que plus déroutant. Pour moi, c’était ça l’Angleterre. Le romanesque, le grandiose et l’intouchable. J’avais envie d’écrire, de l’écrire. Et mes nombreux voyages à Londres m’y encouragèrent.

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La Cathédrale de Norwich

 

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Cromer, une petite ville de l’Est de l’Angleterre

 

J’avais toujours eu un lien particulier avec cette ville. Londres, c’est le labyrinthe de tous les fantasmes, de toute l’imaginerie britannique. Cité aux mille visages, Londres n’est pas seulement ces grands bus rouges et ces hommes aux chapeaux noirs qui ne sourient jamais. Au contraire, elle allie parfaitement la grandeur du sang royal à la pop culture. De Buckingham à Camden Town, j’avais l’impression qu’il y avait des kilomètres, qu’il s’agissait de deux mondes différents alors que tout deux appartiennent aux mêmes racines. A Londres, j’étais libre d’agir et de parler comme une anglaise avec un accent et une silhouette tout à fait française. « Frenchie », ils m’appellaient en riant. « Frenchie » mangeait son fish and chips avec des mashed peas, buvait de la bière de Southwold avec un cornwall pastry en hiver et du Pims pour accompagner les barbecues en été. Mais « Frenchie » riait trop fort, adorait s’attabler dehors pour regarder les passants et ne prenait jamais de thé avec du lait dedans – un grand café noir please, the French way.

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Guess where I am…

Pourtant, ma mère me voyait faire mes valises en grognant le Sud. Quelle chaleur excessive ici ! Oh, les gens sont râleurs ! Et j’en ai marre de ces allergies de merde ! Toujours la même campagne, ça me lasse. Vivement que je parte en Angleterre ! Je ne m’étais jamais particulièrement sentie à ma place en Provence comme une enfant déracinée. On m’avait arrachée à ma culture qui n’avait pourtant jamais été totalement mienne. Et je partais en claquant la porte, dévalant les escaliers de mon vieil appartement aixois, blâmant chaque marche d’être trop large, chaque pas d’être trop lent, chaque rayon de soleil de m’aveugler. Il n’y avait qu’à l’aéroport où j’étais paradoxalement calme : j’allais enfin retrouver mon pays, mes amis, mes grandes étendues de verdure, la mer grise et mélancolique. Et dans le hublot, je souriais quand je voyais l’avion traverser la Manche et ces petits villages bruns qui se répartissaient sur les plaines dorées. Je suis chez moi. Me voilà à la maison. Inutile de vous dire avec quelle joie j’accueillis mon départ pour l’Angleterre l’année prochaine. Enfin, je vivrais à Londres, loin de ces cigales criardes, de la Méditerranée que je connaissais trop bien. Enfin, je me mêlerais définitivement à ceux que je poursuivais depuis des années.

A quelques semaines seulement de mon voyage, je me sens étrange. Une succession d’événements m’a rapprochée de la Provence sans que je m’en rende compte. J’ai rencontré Gregory Cordero fin juin et il m’a proposée d’écrire une histoire pour son blog aixois et d’en devenir une chroniqueuse. Seule condition : écrire à propos d’Aix. Ce n’est pas difficile pour toi ? Tu es une aixoise après tout. Je ris intérieurement. Un rire nerveux. Je ne sais pas vraiment si j’ai été une aixoise à un moment de ma vie ou si je n’ai pas tenté de fuir la provençale en moi pour me donner corps et âme aux anglais. Comment aborder la Provence et la redécouvrir alors que je me suis exilée dans le Nord ? Comment faire ressurgir cette chaleur en moi que j’avais laissée parmi les miens pour m’enfuir vers de nouveaux horizons, vers un exil sensé me libérer de mes doutes ? En écrivant #Fanny, la Provence m’apparaissait soudainement sauvage et mystique. Elle m’évoquait presque le Golden Cap, cette colline dorée près de la mer dans le Dorset qui nourrissait mon imagination d’étoiles. Et je comprends de plus en plus à quel point Aix me manquera. Chaque jour est un prétexte pour sortir, pour appréhender ma ville sous un autre angle. Je marche, du Cours Mirabeau à la Cathédrale Saint-Sauveur à la recherche d’un secret, d’un inconnu, d’un mystère que je n’aurais pas résolu en 24 ans de vie. Chaque rue étroite exposée au soleil me paraît plus belle, chaque calisson plus doux, chaque nuage dans le ciel prend une toute nouvelle forme. Et chaque pas dans la campagne environnante, près de la Sainte-Victoire, ravive mes souvenirs d’enfance, mes repas interminables avec ma famille, mes discussions avec Maman et mes jeux dans la piscine avec mon petit frère. Et là, je comprends qu’un compte à rebours est enclenché. Chaque jour qui passe me sépare davantage des collines, des accents chantants, des cigales et des lavandes. Chaque heure me tire vers l’Angleterre, le gigantisme de London, les black cabs et les longues avenues qui ornent la Tamise. L’Angleterre me prend, me rappelle, me séduit. Et toi que j’ai tant délaissé, tu me réclames doucement. Tu me demandes de rester quelques instants et de regarder le ciel rose bleuté qui endort la Sainte-Victoire et mon enfance.

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Londres est mon amant, la Provence mon amour. Je l’ai aimée depuis le premier jour. Et aujourd’hui, je m’en vais pour de bon. Bagages en main, appart’ londonien. Tickets de train réservés. Et dans mon cœur, la ville d’art et d’eau me reste gravée. J’emmène avec moi un peu de soleil et de tendresse, des instants de lenteur et de flânerie. Des longues conversations avec ma famille, de simples passages en ville, l’odeur du romarin dans les plats de ma grand-mère. Les oliviers, les olivettes, les câlins et les douceurs. Des photos vivantes dans mon esprit qui me poursuivent dans l’Eurostar. Et sous la Manche, je n’ai jamais été si proche de la Méditerranée.

#FannyÇa surprendNon classé

#Fanny – Episode 3

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#Fanny – Episode 3

Le pitch :

Bastien et Marion se rendent à la Place des Cardeurs à la recherche de la grand-mère de Fanny. Ils tentent de décrypter les mystères de la toile retrouvée au Domaine des Masqués. 

*

Si vous aimez « La Femme-Plume », n’hésitez pas à rejoindre sa page Facebook  et à lire ses articles en anglais sur son blog.


Après la découverte de la toile, Bastien twitta plusieurs messages pour avertir ses followers que Fanny avait déposé des œuvres d’art qui retracent sa vie à travers la Provence. Il ajouta la vidéo de Marion qui fit plusieurs vues. #Fanny faisait même partie des tendances Twitter de la journée en seulement quelques heures. On s’interrogeait sur la signification des peintures et surtout sur cette mystérieuse meurtrière qui se cachait dans les bois provençaux. Cependant, il ne pouvait pas poursuivre sa quête sans l’aide précieuse de Marion. Tous deux avaient quelque chose à prouver. Marion, l’innocence de son amie. Bastien, le meurtre de Fanny. Une meurtrière, c’est toujours plus frappant et scandaleux qu’une innocente. Fanny se devait d’avoir tué. Qui ? Il ne le savait pas. Pourquoi ? Il s’en fichait. Les followers s’intéressaient à son statut de tueuse, de femme redoutable et dangereuse qui parcourait la Provence à la recherche d’une nouvelle proie à abattre. Une peintre meurtrière. C’était presque du Basic Instinct. C’était vendeur – incroyablement vendeur. Prochaine direction, les Cardeurs.

Une fois la voiture réparée grâce à Marion et Clémence, Bastien prit la route avec les filles. Clémence refusait de participer à cette recherche « inutile » selon ses propres dires.

« Je ne vois pas l’intérêt de retrouver les traces d’une tarée des montagnes ! Nous avons bien mieux à faire.

— Je ne pense pas que Fanny soit folle. Elle est beaucoup plus intelligente que nous, dit Bastien calmement. Elle a calculé son jeu. On ne la recherche pas ; elle souhaite tout simplement être recherchée.

— Ou alors tu craques sur elle et tu n’oses pas me le dire ! De toute façon, c’est platonique entre nous, n’est-ce pas ? Tu es bien le premier homme qui refuse de coucher avec moi. J’arrive toujours à mes fins, répondit Clémence avec condescendance.

— Au pire, on s’en fout de vos petites affaires, non ? Une femme innocente est accusée d’un meurtre, rejetée par tout le village pour des actes qu’elle n’a probablement jamais commis. Ça, c’est un problème. Vos coucheries n’intéressent personne », intervint Marion ennuyée.

Les trois restèrent silencieux jusqu’à la fin du voyage. La tension était palpable – particulièrement entre Marion et Clémence. Bastien ne se préoccupait pas de ces histoires. Les histoires d’amour et de sexe l’avaient toujours profondément ennuyées. D’abord, elles sont, pour la plupart, des prises de tête inconcevables. Dans le monde de Bastien, on devrait tous être libres de coucher avec qui on veut sans se poser de questions existentielles. Ce qui rend notre société jalouse et avide de destruction, c’est avant tout le manque cruel de flânerie. Il semblerait presque que la flânerie soit prohibée. Pourtant, Bastien aimait se promener dans Aix en admirant de jolies femmes. Il n’en aimerait jamais une – mais des milliers. Il laissait à toutes une place dans son cœur sans fermeture. Il voletait dans les rues chaudes de la ville d’eau en quête perpétuelle d’amour et de désir – il n’intellectualisait en rien un concept aussi libre que l’amour. Il prenait les rayons du soleil comme une caresse, et les regards qui se croisent comme une opportunité. Il ne comprenait pas toutes ces personnes qui tentaient de poser des frontières à l’amour : tu es trop laid, trop stupide, trop intelligent, trop froid, trop gros, trop maigre, trop handicapé, trop « trop » pour être aimé. Il avait également du mal à concevoir les idées de ceux qui manifestaient dans la rue pour empêcher à leurs frères et leurs sœurs de s’aimer. Tous ces mouvements lui paraissaient absurdes et profondément abstraits – il ne tentait donc pas d’en faire une dissertation en trois parties. Pour Bastien, c’était logique : on flâne, on se laisse porter par la bonhomie aixoise et surtout, on déploie ses filets pour attraper de beaux papillons.

Bastien déposa Clémence près du Parking Mignet. Ils ne dirent rien – Clémence avait sûrement compris qu’il ne changerait pas de position à propos de leur relation. Econduire Clémence, c’était prendre en risque de nourrir sa colère et sa méprise – toutes deux cultivées par un ego surdimensionné. Celle qui avait obtenu tout des hommes, dont sa place au Conservatoire, refusait qu’on lui dise « non ». Mais les « non » sont parfois nécessaires. Marion et Bastien se dirigèrent vers le centre d’Aix – le regard assassin de Clémence les suivait.

Marion n’était pas bavarde. Elle se contentait d’observer les Aixois et leur routine. Parfois, les gens lui semblaient être des automates qui répétaient une série de mouvements : arriver en ville, regarder son téléphone, manger de la glace, regarder son téléphone, travailler, « liker », travailler, revenir, réviser, rentrer. Il n’y avait aucune joie de vivre, mais juste des tâches à accomplir pendant la journée. Elle se demandait si Bastien agissait de la sorte ou s’il rythmait ses après-midi d’aventures. Les grands écrivains ne se contentent jamais du quotidien après tout. Ils arrivèrent dans la rue parallèle à la place des Cardeurs en quelques minutes seulement. Exactement le lieu représenté par la peinture de Fanny. Bastien la reconnaissait bien : étroite mais chaleureuse, quelques restaurants aux alentours. Et au fond, la fameuse place tant aimée par les jeunes Aixois. Bouteilles de vin pas chères du Monop’ qu’on se passait au goulot. Délires de premières soirées alors qu’on n’avait jamais bu auparavant. Blagues sans cesse sur les profs. Etudiants de droit, d’art, de littérature, de science, d’éco et même des prépas qui sortent du lot. Etudiants internationaux qui n’ont pas encore vingt et un ans et qui descendent des bières à s’en étouffer. Mais surtout, des couleurs sur ces façades accueillantes et un ciel dégagé tel une invitation à se réchauffer en hiver ou à se détendre en été. La Place des Cardeurs, c’était la place où on refaisait le monde sans moyen, où on cherchait des réponses à des problèmes dans toute l’impuissance de notre jeunesse. Et si Fanny avait été comme eux ? Et si la peintre misanthrope, isolée dans la nature provençale, avait été insouciante avec un brin de folie ?

« Nous y sommes, dit Marion. Bon, il faudrait trouver cette bonne grand-mère, l’interroger et comprendre ce que raconte cette toile.

— Mais nous ne savons pas exactement où elle vit. Regarde tous ces appart’ ! On pourrait tomber sur un type chelou ou quelqu’un de pas aimable.

— Mon ami, c’est le risque. En tant que gendarme, on tombe sur tout et n’importe quoi. Je devrais limite en écrire un livre, ça deviendrait un best-seller. On va examiner chaque personne, leur poser des questions et…

-— Marion, on ne peut pas les interroger comme ça. Il faut juste penser logiquement à quel appart’ ressemble le plus à celui de la photo ! Regarde, celui de Fanny est un balcon fleuri, avec des chaises et une table. Il y a des traces. Des indices dans la toile. On doit l’examiner de plus près.

Bastien et Marion observèrent la peinture en tentant d’attraper un détail fuyant. Des couleurs utilisées pour la robe de la grand-mère aux expressions des personnages, tout coup de pinceaux méritait d’être analysé. Cependant, Marion fut intriguée par le livre de Fanny. Si on regardait de plus près, on pouvait y voir un chat sur un toit avec de légères vagues noires – du feu.

La Chatte sur un toit brûlant, s’exclama Marion soudainement.

— Quoi ?

— C’est une pièce de Tennessee Williams. Elle est illustrée sur le livre en fait. Je pense que Fanny a voulu nous faire comprendre que l’appart’ de sa grand-mère se trouve au dernier étage – le lieu le plus exposé au soleil.

— Et surtout, l’endroit où un chat s’y promène le plus, dit Bastien en montrant du doigt un chat les observant du haut du toit.

— Je crois que nous tenons un truc. »

*

         Marion et Bastien sonnèrent au quatrième étage. Il n’y avait pas de nom et donc aucune garanti qu’ils retrouvent la grand-mère de Fanny. On leur répondit et ils montèrent les escaliers. L’appartement était tout aussi étroit que la rue – et un peu sale. Bastien pensa aux prix exorbitants des logements à Aix qui ne garantissaient aucun entretien. Un véritable problème pour les jeunes qui s’installent dans le sud. Mais ce détail lui échappa quand il tapa à la porte du quatrième étage. Une très vieille femme apparut. Le visage dur – une certaine beauté qu’elle avait maintenu malgré les années. Des traits fins. De grands yeux verts. Une chevelure blanche, bien apprêtée. Des vêtements soyeux. Son élégance contrastait avec le lieu où elle habitait. Bastien remarqua immédiatement ses mains. De belles mains tâchées de gouttes brunes – des doigts abîmés. Des ongles longs et résistants. Cette petite femme dégageait une force. Derrière ces rides, ces marques du temps, se cachait une guerrière, fière, jeune et belle, prête à affronter la guerre, la famine et le désespoir. Toute son histoire défilait dans son regard franc. Elle n’avait rien à cacher – et ne leur cacherait rien.

« Encore des guignols pour me demander des sous ? Allons donc voir ailleurs si j’y suis ! dit-elle en fermant presque la porte. Je croyais que c’était Daniel. Il avait promis de venir me voir. Dégagez donc !

— Attendez, Madame ! On ne vous veut aucun mal ! On veut juste vous poser quelques questions sur une personne que nous connaissons en commun. Fanny ! Elle a peint ce tableau récemment et il semblerait que vous soyez cette femme sur la toile. Est-ce possible ? demanda Marion en retenant la porte.

La vieille dame s’arrêta un moment. Ses yeux rougirent.

— Fanny ? Vous savez où est Fanny ? Ma Fanny ?!

Elle prit la toile entre ses mains tremblantes.

— C’est bien elle. Vous ne me mentez pas. Je reconnaîtrais ses tableaux parmi des milliers de toiles. Marie-Jeanne. Enchantée. Entrez. »

Au moment d’entrer, un chat passa entre les jambes de Bastien en le narguant et se posa sur le canapé. Marie-Jeanne leur prépara du thé avant d’entamer une discussion. Bastien admirait les nombreuses photos de la grand-mère sur une petite table. Fanny, enfant et adolescente, s’y trouvait. Elle était souriante – et ses fossettes bien saillantes. Elle ne ressemblait en rien à la jeune femme qu’il avait rencontrée dans le lac. Marion, quant à elle, inspectait l’appartement en quête d’indices. Marie-Jeanne leur présenta des gâteaux et tous s’assirent autour d’elle.

— Fanny n’a jamais été comme les autres. Elle a un parcours très différent des jeunes de son âge. C’est une artiste – une vraie artiste. Pas comme ces dingues qu’on voit à la télé. Si seulement elle revenait me voir. Je serai si heureuse.

— Madame, racontez-nous son histoire, demanda Marion. Nous sommes ici pour elle, pour vous. Nous voulons la connaître tel que vous vous la connaissez. »

Alors que Marie-Jeanne commença son récit, Bastien laissa son esprit naviguer vers d’autres horizons. Et là, une Fanny enfant, assise sur une des marches de la Place des Cardeurs en face des bars. Un stylo à la main. Bloquée. Page blanche.

*

         Fanny fixait le cahier vierge. Elle n’avait pas de mots. Ils ne venaient pas. Pourtant, les plus grands poètes écrivaient que les muses inspiratrices faisaient jaillir des multitudes de vers sur leurs pages. Elle ne comprenait pas pourquoi les muses ne voulaient pas l’inspirer alors qu’elle respectait les poètes, les romanciers et les muses. Fanny voulait écrire. Elle attendait désespérément que les mots surgissent comme par magie. Pour la jeune fille, c’est comme ça que les poètes fonctionnaient. Ils supportaient l’attente terrible des muses. Après quelques heures, elle se décida à rentrer chez sa grand-mère en jetant une dernière fois un regard plein d’espoir au soleil de la Place des Cardeurs. Marie-Jeanne cousait une nouvelle robe tranquillement du haut de son balcon. Elle s’arrêtait de temps à autre pour remettre du rouge à lèvre et se recoiffer. La chaleur faisait friser ses beaux cheveux noirs – et elle voulait garder une permanente parfaite. Fanny sourit et monta les escaliers de l’appartement.

« Alors ma chérie, cet après-midi ? Tu t’es fais des amis ?

— Pas vraiment, Mamie. Mais les muses ne sont toujours pas venues. Tu m’avais dis qu’elles viendraient si j’étais patiente !

— Voyons Fanny. Sois raisonnable. Je t’ai dis que les muses viendront quand tu auras suffisamment d’expérience pour pouvoir écrire. Tu es encore une enfant. Tu as le temps pour devenir le nouvel Arthur Rimbaud !

— Mamie, il écrivait comme un adulte à dix-sept ans ! J’en ai huit ! Je dois me préparer à l’avance !

— Ma chérie, on ne lit pas Rimbaud à huit ans mais la Comtesse de Ségur ou des choses comme ça…

— Mamie, la Comtesse de Ségur dit qu’on doit être une bonne petite fille, bien éduquée et gentille. Mais Rimbaud ne dit pas ça ! Il me dit d’aller dehors au Café et de manger du jambon sans l’autorisation de Papa et Maman !

Marie-Jeanne souffla et prit la fillette dans ses bras.

— Tu as le temps. Ne t’inquiète pas de ces choses-là. Viens plutôt dessiner avec moi ! On peut faire un joli dessin pour Maman. »

Fanny prit à regret la main de Marie-Jeanne. Elle n’aimait pas dessiner – et encore moins peindre. C’était si fastidieux et peu spontané. Peindre, c’était toujours raconter ce que les arbres ont à dire alors qu’ils ne parlent pas. Ecrire, c’était imaginer, transmettre, créer une chaîne de mondes différents autour de mots que nous lisions en commun. C’était presque magique de constater que la littérature réunissait des personnes qui ne partagent rien, qui se détesteraient probablement dans la vraie vie. En littérature, il n’y avait pas de haine, pas de rage mais une réelle volonté de tendre la main à ses lecteurs. Cependant, Fanny peignait merveilleusement bien. La plupart du temps, elle dessinait Marie-Jeanne. Sa grand-mère aurait été une figure inspirante pour tout peintre. Sa beauté était loin d’être « parfaite ». Tout au contraire, il y avait une forme de subtilité qui la rendait incroyablement belle. Après tout, qu’est-ce qu’une beauté parfaite ? Existe-t-elle ? La beauté ne vient pas de la supposée perfection d’un corps ou d’un visage qui varie selon les époques et les cultures. La véritable beauté vient de ces histoires, ces petites étincelles qui éclatent dans les yeux d’une personne que vous croisez. Et Marie-Jeanne les portait en elle – ces étincelles. Résistante pendant la guerre, elle avait fait de son visage aux traits marqués et fiers un symbole de force et de courage. Elle ne craignait rien – si ce n’est qu’on lui prenne sa liberté. Fanny se passionnait pour les histoires qu’elle lui racontait avant de se coucher. Elle imaginait souvent Marie-Jeanne en super-héroïne, combattant les méchants Allemands aux côtés des braves soldats anglo-saxons. Elle pensait qu’elle pourrait lui ressembler et se battre contre toutes les injustices du monde, que sa plume serait une arme et qu’elle dénoncerait à son tour les vilains messieurs et les vilaines dames qui s’opposaient au bonheur des autres. Marie-Jeanne était son modèle – un modèle pour les fillettes. Non seulement elle cousait des robes magnifiques, mais elle défiait les Allemands. Le soir, au moment de s’endormir, Fanny rêvait de créer un groupe de fillettes héroïnes qui ne feraient pas que « des trucs de filles » à longueur de journée et qui aideraient les autres enfants en détresse dans les rues.

D’ailleurs, c’est un jour ce qu’elle fit par elle-même. Fanny retourna à la Place des Cardeurs pour tenter en vain d’implorer les muses de l’inspirer quand elle entendit des garçons se disputer à voix haute en faisant de grands gestes près du Café des Philosophes. Deux gamins entouraient un jeune étranger qui ne savait pas parler en français. Le jeune homme portait une housse pour trompette sur son dos et une croix autour du cou. Ils se moquaient de lui et le bousculaient violemment sous le regard indifférent des passants. L’étranger semblait perdu et littéralement incompris. Fanny s’approcha des deux garçons.

« Hé ! Qu’est-ce que vous avez vous ?

Les garçons se retournèrent en pouffant de rire.

— Il parle pas à l’école ce crétin ! Et toi tu veux quoi ? Jouer à la poupée ? Ouais, les filles, ça joue à la poupée ! Dégage !

Ils poussèrent Fanny qui tomba par terre. Sans hésiter, la fillette se releva et donna une claque à l’un des garçons. Puis, elle repoussa l’autre contre le mur jusqu’à ce qu’un serveur du Café des Philosophes finisse par réagir. Il éloigna les garçons et réprimanda sévèrement Fanny.

— Quand on est une fille, on évite de se mêler aux bagarres des garçons. La baston, c’est pour les garçons, la dinette, c’est pour les filles. Tu as compris gamine ? dit le serveur en tapotant les cheveux de Fanny.

Cette dernière ne répondit pas et attendit qu’il s’éloigne pour aborder l’étranger. Celui-ci ne la regardait pas dans les yeux. Il se cacha derrière son livre, recroquevillé sur le sol.

— Ne t’inquiète pas ! Je t’ai sauvé ! Je suis une héroïne moi aussi, tu sais.

Fanny s’assit à côté du garçonnet. Il lui sourit un peu et fit quelques gestes de la main pour lui montrer sa gratitude.

— Thanks God for bringing you there, il dit doucement.

— Thanks ? C’est quoi « thanks » ? demanda-t-elle. Oh, je suis un peu perdue avec ce que tu me dis là.

Le garçonnet lui désigna son cœur et fit un mouvement de la tête. Fanny comprit immédiatement et s’attarda quelques secondes sur la croix.

— Merci ! ça veut dire « merci » !

— Merci ! Il répéta amusé. James. It’s my name. « Name » is « nom » ?! James. Nom ? Toi ?

— Fanny ! Name…Fanny ?

— Yes ! Great ! James, England. London. From London. You ? From Aix ? De Aix ?

— Oui ! Yes ! D’Aix ! Fr…fram Aix ?

Tous deux éclatèrent de rire. Fanny prit la main de James.

— Je suis ton héroïne maintenant ! Je vais te protéger des vilains !

— Yeah ! Right, vilains, aren’t they ? Look. For you.

Il lui donna son livre entre ses mains. Cat on a Hot Tin Roof. Fanny admira la couverture. Un chat magnifique, dessiné en noir. Des coups de pinceaux secs et maîtrisés qui rythmaient les flammes. Fanny porta les pages à son nez – une odeur similaire à celle qu’on trouvait chez les antiquaires. Une odeur particulière de poussière et de vieux bois qu’on ne pouvait s’empêcher d’apprécier.

— I’m studying French. J’apprends Français. Mais toi, you’ll learn English so we can talk. Apprends anglais comme ça, toi et moi, amis ?

— Oui, yes ! J’étudierai l’anglais un jour. Mais d’abord, je dois écrire, dit-elle en lui montrant son cahier de notes.

— You’re a writer ! Ecrivain ?

— Non…enfin oui, yes. « No-yes ». J’attends les muses. Tu sais quand elles viendront ?

James réfléchit un moment. Il considéra le cahier où Fanny avait commencé à gribouiller quelques dessins pour combler l’attente des muses.

— I want to write too ! Ecrivain moi aussi. Also, a trumpeter, ajouta-t-il en désignant sa housse pour trompette. But you draw so well. You should be a painter ! Peintre ? Toi, peintre !

Fanny fut déçue d’une telle remarque. Elle aurait préféré qu’il lui apprenne à écrire.

— No painter, écrivain ! Je suis écrivain ! Mais je t’en veux pas. Soyons amis. Un jour, on parlera facilement. Demain, reviens ici ! Au Café des Philosophes ! Tu m’apprendras l’anglais ?

— Yes ! « Tomorrow » is « demain » ? Demain ? I will be there, je suis là. Thanks God, I know you now, s’exclama-t-il avec enthousiasme. »

Fanny aperçut Marie-Jeanne au loin qui s’inquiétait de ne pas la voir revenir. La petite fille, heureuse, sourit une dernière fois à son nouvel ami et se dirigea vers sa grand-mère. Il sortit sa trompette de son étui et commença les premières de notes d’Autumn Leaves. La jeune fille se retourna, un bonheur immense s’empara de son cœur qui s’imprégnait de la douce mélodie. Il lui fit un clin d’œil comme pour lui confirmer qu’ils se reverraient et qu’ils partageraient encore de nombreuses discussions. Comme pour saluer sa super-héroïne préférée. La fillette s’empressa de raconter son histoire à Marie-Jeanne qui fut émerveillée par tant de courage.

« N’oublie jamais qu’être une fille ne doit pas définir tes actions. Deviens ce que tu veux être, fais de tes convictions un combat et de ta vie un roman épique ! »

Fanny serra bien fort la main de sa grand-mère. Elle retint la leçon. Les mots de Marie-Jeanne résonnèrent dans son esprit pendant longtemps. Et pourtant, elle ne savait pas que sa courte vie serait un long combat, semé d’embûches, d’obstacles et de trahisons. La petite fille, qui tenait fort contre sa poitrine A Cat on a Hot Tin Roof, n’avait encore aucune idée des nombreuses batailles qu’elle aurait à mener. Mais en cet instant précis, une paisible douceur de vivre envahit son cœur. Des émois d’artiste, d’héroïne, de fillette qui se découvrait des sentiments inconnus. Le lendemain, elle apprendrait sûrement quelques mots d’anglais.

*

         Bastien détailla la toile. Il avait l’impression d’avoir toujours connu Fanny, d’avoir presque deviné ce passage clé de sa vie. Marie-Jeanne caressa doucement son chat – des larmes aux yeux.

« Un jour, elle est partie et je ne l’ai plus jamais revue. Je pensais qu’elle m’en voulait. Je sais qu’elle est une femme forte. Je donnerai tout pour la revoir – même une fois, une seule fois.

Marion posa sa main sur l’épaule de la vieille dame.

— Elle va bien, Madame. Elle vit près de la Sainte-Victoire – toute seule. Mais elle n’est pas malheureuse. Elle a laissé des indices de sa vie à travers des peintures dissimulées en Provence. Bastien et moi, nous les recherchons. Je suis persuadée que Fanny nous a laissé un message. Avez-vous une idée du prochain lieu à explorer ?

— La toile ! dit Bastien. Je suis sûr qu’elle annonce le lieu à explorer. Et je pense que ce James est notre prochain témoin.

— James ? murmura la grand-mère. Mon Dieu. Bon courage, mes enfants. Je ne peux rien vous dire d’autre.

Bastien observa la peinture à nouveau. Puis, un détail le frappa. Une croix. Il y avait une croix sur le mur de l’appartement. Ce qui aurait pu ressembler à de simples ombres n’était en réalité qu’un indice supplémentaire pour la quête. Dans le récit, James avait un collier avec un pendentif en forme de croix.

— Cette croix. Il faut aller dans un lieu religieux. Saint-Jean de Malte ? La Cathédrale Saint-Sauveur ? se demanda Bastien.

— La Cathédrale Saint-Sauveur, répondit Marie-Jeanne avec une voix brisée. Il s’y trouvait. Il connaissait bien cet endroit. »

*

         Bastien et Marion quittèrent tristement l’appartement de la vieille dame sans se dire un mot jusqu’à ce que le journaliste fut piqué de curiosité. Il voulait savoir, et surtout comprendre, le meurtre. Pourquoi une héroïne aurait-elle tué un semblable ? Qu’est-ce qui avait poussé Fanny à s’opposer à ses propres convictions, perdre son honneur et sa dignité en commettant l’irréparable ? Ces questions ponctuaient chaque pas vers la Cathédrale Saint-Sauveur. Tous ces personnages gravitaient autour de Fanny sans parvenir à en saisir la personnalité. Elle était différente à chaque nouvelle rencontre. L’enfant Fanny était déterminée et volontaire. L’adulte Fanny était tantôt déjà aigrie, dépassée et désabusée, tantôt torturée, isolée, mélancolique. L’héroïne s’était transformée en meurtrière ou en tragédienne. Bastien avait l’impression que les facettes de Fanny s’étendaient à l’infini et qu’il lui faudrait beaucoup de temps pour reconstituer tous les morceaux du puzzle.

« Marion, tu ne m’as pas dis. De quel genre de meurtre Fanny est-elle accusée ?

Bastien alluma discrètement le mode « Caméra » de son portable.

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée de déclencher un nouvel incendie. Parler de ce meurtre, c’est presque être d’accord avec ce qu’ils racontent. Et ni toi, ni moi, n’approuvons ce qui se passe.

— Certes. Mais je m’embarque dans une aventure où je ne connais pas tous les détails. Pour prouver la supposée innocence de Fanny, j’aimerais au moins savoir ce qu’elle a fait.

Ils arrivèrent à la Cathédrale Saint-Sauveur. Ce bâtiment, quelque peu à l’écart, trônait sur la ville avec fierté. Il s’imposait aux yeux des touristes qui n’osaient même pas y rentrer. Les statues qui ornaient son architecture les fixaient, presque moqueurs, et s’animaient à la tombée du soleil. On racontait que les gargouilles de la Cathédrale prenaient vie pour effrayer les passants. Pour Bastien, cette légende avait été inventée pour justifier les regards mystérieux que les personnages jetaient à tous ceux qui s’aventuraient autour du lieu saint. Marion se faufila aux alentours pour chercher une toile. Elle ne trouva rien.

— Ce n’est pas ici. Il faudrait essayer Saint-Jean de Malte, dit-elle énervée. Je crois pas qu’elle l’aurait cachée à l’intérieur de toute façon.

— On est près d’une Cathédrale. Confesse-toi. Qu’est-ce que Fanny a fait ?

Marion hésita et fut perturbée par l’attitude insistante de Bastien. Après tout, s’il acceptait de faire partie de l’aventure, il se devait d’en savoir plus. Elle s’approcha de l’oreille du journaliste et murmura discrètement quelques mots.

— On accuse Fanny d’avoir tué son fils.

Un air froid traversa le corps de Bastien et le pétrifia sur place.

— Fanny a un fils ?

— Une petite pièce, s’il vous plaît ! cria un clochard près de la Cathédrale.

— Tais-toi ! dit Marion à Bastien. Putain, ne parle pas si fort ! Fanny a mauvaise réputation, tu as oublié ?

— Une petite pièce, s’il vous plaît !

— Tu me dis que Fanny a un fils ? Un fils quoi ! Et elle a tué son propre fils ! Quelle histoire de fou ! On dirait un roman de Dicker !

— Une petite pièce, s’il vous plaît ! Pour manger ! Je peux vous donner un truc en retour !

— Je n’ai jamais vu l’enfant. Mais on raconte qu’elle l’aurait tué dans un excès de colère car elle avait perdu toute inspiration pour ses peintures. Ce sont des conneries !

— Deux euros ! Un euro, le tableau !

— Marion, c’est une accusation très grave. Pourquoi ?

— Un euro contre un tableau !

— On n’a jamais retrouvé le corps de l’enfant ! On sait qu’il est mort, c’est tout !

— Un euro, allez, et je vous donne ce tableau d’une jeune folle !

— Oh ferme ta gueule toi ! cria Bastien au clochard.

Soudain, un silence. Le clochard tenait une toile entre ses mains.

— Donnez-moi ça !

— Non, la fille qui est venue me le donner a dit que ça coûtait au moins deux euros quoi ! »

Bastien lui donna deux euros et prit la toile. On y voyait la Cathédrale Saint-Sauveur. Un jeune homme à la trompette près de l’entrée – une croix en guise de collier. Un habit sobre. Une grande bonté – un léger sourire se dessinait sur ses lèvres roses. Des boucles brunes qui s’amoncelaient derrière ses oreilles rondes. De grands yeux noirs en amande. Une certaine pureté entourait ce personnage atypique. Il était adulte avec une pincée d’enfance dans ses traits. Il était sensuel – ses grandes mains touchaient délicatement la trompette avec une ferveur séductrice. Et pourtant, il n’était que lumière, douceur et innocence. Il avait l’humilité des hommes d’église. Ses yeux levés vers le ciel, il jouait pour le Seigneur. Adulé par les anges, il s’envolait. Il n’était pas comme les autres. Et Bastien comprenait pourquoi Fanny l’aimait tant. Dans cette peinture, il percevait l’amour et le sacré. L’amour le plus fort qu’une femme pouvait avoir pour un homme. Elle le dépeignait tel qu’il était. Sans artifice, sans superficialité. Lui, dans sa simplicité et son originalité. James, c’était l’artiste enflammé et prisonnier. L’humain trop humain qu’on traitait en étranger. Comme Fanny.

#FannyÇa surprendNon classé

#Fanny – Episode 2

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#Fanny – Episode 2

Le pitch

Bastien se rend au « Marius », bar célèbre du Domaine des Masqués tenu par deux marseillais Papet et Hugolin, pour trouver de l’aide afin de redémarrer sa voiture. Des toiles de Fanny sont accrochées sur le mur. A la simple évocation de son prénom, Bastien découvre une vague d’effroi et des rumeurs jaillissent. Fanny serait une meurtrière. 


 

         Bastien regardait l’écran de son téléphone. Des notifications défilaient sans arrêt. Il sourit. La vidéo avait du succès. Un succès qu’il n’avait jamais atteint auparavant. Et pourtant, il avait tout fait pour se conformer aux règles d’or des réseaux sociaux. D’abord, une photo avec le filtre « Lie », très populaire en ce moment sur Instagram : celui qui vous rend plus beau grâce à une lumière ajustée, qui efface comme par magie votre visage disgracieux, votre regard trop sérieux et éventuellement des plis peu avantageux sur votre chemise. Puis, un sujet intéressant, c’est-à-dire aux frontières de la culture sans se plonger pleinement dans un quelconque domaine intellectuel. Par exemple : « Je pense que les femmes devraient être payées de la même façon que les hommes. Je le revendique. » Comme vous pouvez le constater, cette phrase est vraie. Cependant, elle n’évoque aucun engagement ou intérêt particulier pour la cause féministe, restant à l’état de mots révoltés, frappants et marquants sans jamais toucher au but. Bastien aimait ce genre de phrases qui généraient des « likes » rapides et efficaces. Il suffisait de recopier le même texte que ses amis avaient déjà écrit sur Facebook en changeant la ponctuation (ajouter un point d’exclamation pour un côté engagé, des points de suspensions pour un côté presque dramatique). Toute cette mise en scène stylistique le confortait dans son image de jeune journaliste plein de bons sentiments et de bonne volonté, prêt à tout pour se donner corps et âme aux grandes causes de notre monde. Avec #Fanny, tout était différent. Pourquoi donc parler du salaire des femmes quand on peut s’éterniser sur une peintre sauvage dans une campagne provençale ? Les commentaires touchaient profondément Bastien. Ils constituaient une preuve infaillible que son projet était approuvé par les réseaux sociaux. Une vieille connaissance de collège le félicitait et lui demandait si « Fanny était bonne » ; une ex ajoutait des émoticônes en forme de cœur en louant son air innocent et charmant sur la vidéo. Bastien sentait une montée d’adrénaline en lui comme s’il était enfin reconnu pour ses talents. Les gens le remarquaient, le likaient, l’adulaient. Ils s’intéressaient à lui – sa vie devenait passionnante, croustillante et hors du commun. Et ce n’était qu’une première étape ! Il imaginait déjà ce pauvre employeur en train de le supplier de l’engager. Et lui, Bastien, en chemise Valentino, se laissant désirer avec un air tout aussi supérieur que celui qu’il avait adopté pendant l’entretien d’embauche.

Tout en tapotant sur son portable, il se dirigea vers le premier bar du Domaine des Masqués. « Marius ». Un lieu tout aussi authentique que chaleureux. Seuls les fidèles et les habitants du village fréquentaient cet ancien atelier de couture transformé en bar après la guerre. Aux commandes, Papet et Hugolin, deux frères. Ces pêcheurs marseillais ne supportaient plus les caprices de la mer et avaient décidé de se réfugier dans les montagnes pour éviter tout contact avec les poissons et les calanques. Leur accent, plutôt drôle, demeurait incompréhensible les touristes qui s’aventureraient au Domaine. Ils étaient pourtant persuadés que leur vocabulaire était tout aussi poétique qu’un Picasso dans un musée dédié à Cézanne : étrange, subtile et sans doute intriguant. Papet et Hugolin cultivaient la joie de vivre – celle que l’on retrouve sur les bateaux les jours de bonne pêche. Ils chantaient en servant le pastis et faisaient parfois quelques blagues sur les Aixois – ou les « gens du Nord » selon eux. S’ils avaient trop bu, ils se mettaient à pleurer en pensant à la « Bonne Mère » (surtout au chemin difficile pour y parvenir) ou aux derniers jeux de l’OM. Lorsque Bastien arriva dans le bar, Papet et Hugo se mirent à pouffer de rire.

« Vé moi ce cacou stoquefiche ! C’est un d’Aix, ça, ma parole !

— Oh fan, ça fait au moins dix ans que j’en ai pas vu de ce genre de minot.

Bastien ne comprenait pas ce qu’ils disaient. Mais il perçut une légère moquerie dans les dires des deux marseillais. Fort de son récent succès, il ne s’attachait pas aux mesquineries des autres. Il leva le menton et fixa Papet. Puis, il se racla la gorge pour s’exprimer correctement et articuler chaque mot.

— Bonjour Messieurs. J’ai un petit problème technique. Ma voiture est tombée en panne en dehors du Domaine et j’aurais besoin d’un peu d’aide pour la faire repartir. Je ne connais pas du tout cet endroit. Auriez-vous la gentillesse de m’aider ? Je suis un peu perdu.

Papet et Hugo se regardèrent.

— Ecoute minot, y’a degun pour t’aider ici. On est pas mécano, on sert le Pastaga. Viens pas nous emboucaner avec ces histoires. Assis-toi, regarde, t’es tout maigre ! On a des cacahuètes pour l’apéro.

Bastien fronça les sourcils.

— Je suis sérieux messieurs, je ne peux pas rester ici ! J’ai un projet…qui m’attend !

– Oh con ! s’exclama Hugolin, le président a un grand projet aussi depuis l’an pèbre et degun l’a vu faire quelque chose.

— Hugolin, oh fan, tu vas trop loin. Il lui ressemble un peu au président ce petit minot. Peut-être que c’est lui, il s’est déguisé ! C’est pour ça qu’il parle d’un projet. Il porte la chemise, c’est pas un pacoulin. C’est un parigot !

— Ah Papet, fada, je pense pas que c’est lui ! Le président, il vit pas au cabanon et il a pas de ravan mais une grosse limousine.

— Hugolin, je vois plus très bien, le soleil a touché mes yeux quand je pêchais le gobi, mais il a un petit air du boudenfle qu’on voit à la télé !

Bastien tapa du poing sur le bar.

— Je ne suis pas le président, messieurs ! Je m’appelle Bastien, futur journaliste de « L’Aixois Déchaîné » et…

Il s’arrêta soudainement. Sur le mur, derrière le bar. Une dizaine de tableaux. Ils représentaient tous la Sainte-Victoire. Des nuances violettes – telles des pétales de lavande réparties sur la toile. Aucune forme. Juste des caresses. Des centaines de petites caresses, légères et généreuses, déclinées en plusieurs teintes de violet. Un ciel bleu, impassible. Sans richesse – comme si la Sainte-Victoire le transcendait. Les tableaux se ressemblaient tous. Seules certaines connotations se fondaient au même décor. La Sainte-Victoire pouvait paraître tout aussi enjouée, bercée par la lumière chaude du soleil, que malheureuse, terrassée par la nuit qui draperait sa longue robe colorée d’un rideau noir. C’était elle.

— Qui a peint ces toiles ? demanda Bastien sans détourner les yeux des œuvres sur le mur.

— Ah ! C’est la jobastre des sources ! Elle dessine bien ma parole. Comme quoi, on peut avoir la tête bien faite et les mains pleines de sang ! dit Hugolin en jetant un coup d’œil aux tableaux.

— Pardon ? dit Bastien, pris d’effroi.

— Fanny ! Oh lala, celle-là ! Il n’y en a pas deux. Mais parle pas fort, elle est pas très populaire ici. »

A peine le nom de « Fanny » fut prononcé que les clients du bar se retournèrent vers Bastien. Le jeune homme ne fit pas un geste – la scène était presque surréaliste. Tout le monde chuchotait. Il entendait des bribes de mots. Sorcière. Meurtrière. Folle. Elle n’est pas humaine ! Pourquoi est-elle encore dans la nature ? En prison ! A Montperrin ! Traître ! Qui c’est celui-là ? Encore un Pastaga s’teu plaît ! Des verres posés sur la table, des tchin-tchin. Des voix graves, des hommes qui se grattaient la gorge. Des reflux et des reflux de bruits qui, tous ensemble, se mêlaient dans un grand orchestre indigné et révolté par ce prénom. Un prénom aux sonorités si douces : « Fa-nny » – on aurait presque imaginé une petite fille modèle de la Comtesse de Ségur. Un « a » qui grimpait sur un arbre pour saisir des colombes et un « i » qui tombait dans la rivière en riant. « Fanny ». Il n’y avait rien de choquant dans ce nom innocent qui faisait pourtant frissonner le public. Bastien se souvint des dernières paroles de la peintre et surtout de son « innocence » qu’elle lui affirmait sans même le connaître. Ces informations diverses le déconcertaient. Les quiproquos, les dissonances, les incohérences n’avaient jamais été son fort. Il était lui-même un être peu logique qui se contentait de vagabonder entre les différentes émotions qui s’emparaient de lui tout au long de la journée. Naturellement, son premier rendez-vous avec Clémence lui revint en tête. Ils s’étaient rencontrés sur Internet. Après quelques discussions enflammées, pleines de tendresse et de complicité, Bastien avait décidé que tout ce passé sulfureux sur Iphone n’était qu’un jeu et qu’il souhaitait entretenir une relation platonique avec la violoniste. Elle le prit très mal, mais il n’y pouvait rien. Bastien n’était pas un homme de la raison. Il flottait dans un vide intergalactique qui lui empêchait de revenir sur la terre ferme. C’est bien ce qu’on lui avait reproché dans toutes ses tentatives amoureuses ou amicales et même journalistiques : le manque de régularité, de sens, de stabilité. Dans le cas #Fanny, il se perdait dans le flot de paroles, de murmures et d’hésitations qui ponctuait chaque regard en sa direction. Il avait envie de fuir, sans donner une explication. Il aimait fuir. Toute sa vie, il avait fui. Sa famille, ses amis, ses amantes et surtout lui-même. Prendre la fuite, c’est toujours plus facile que de s’abandonner aux mystères et aux zones de danger de la vie. C’est un élan pour tenter de retrouver sa liberté – une liberté faussée par la crainte de l’avenir. Bastien n’avait jamais été libre. Il était comme tous les autres : un produit sans valeur ajoutée qui s’amassait et attendait d’exister. Un caméléon, prêt à se colorer d’insouciance, de passion et de colère pour satisfaire les besoins d’un employeur, d’une femme ou d’un ami. Au Domaine des Masqués, il n’avait jamais aussi bien porté son masque.

« Comment pouvez-vous juger Fanny ? Vous la connaissez ? »

Une voix féminine brisa le malaise qui s’était installé dans le bar. Bastien ne parvenait pas à savoir d’où elle venait. Puis, il vit une jeune femme avancer avec assurance. Une brune, aux grands yeux marron en amande. On pouvait lire sur son visage mille et une aventures qui avaient forgé son esprit. Elle n’avait pas peur. Contrairement à Bastien, elle ne fuyait pas – elle ne fuyait jamais. Tout le monde se tut.

« Ah Marion, minotte. Faut pas réveiller les démons comme ça ! s’écria Papet

— Je sais, Papy. Mais ces gens-là mentent ! Et je ne peux pas laisser Fanny être le théâtre de tragédies infondées ! Vous savez tous comme moi que cette histoire de meurtre n’a jamais été élucidée.

– Galinette, tu défends une meurtrière, lui répondit Hugolin. Il n’y a que ses tableaux qui ont de la valeur ! Si je les revends, j’irai m’escamper dans les îles, pas trop loin de la Vierge et je vous laisserai ce bar de fada.

— Qui êtes-vous ? demanda Bastien.

— Marion, enchantée ! Ne les écoute pas. J’ai entendu que tu avais besoin d’aide pour ta voiture, suis-moi. »

Marion entraîna Bastien en dehors du bar.

 

*

 

« Il y a une règle d’or à respecter en communauté : ne pas parler des polémiques, dit Marion en menant Bastien près de la rivière.

– Je le sais bien ! Mais j’ai rencontré cette femme ! Et ses tableaux étaient accrochés sur le mur du bar. Elle est exceptionnelle, elle a un véritable talent pour la peinture – un talent inimitable ! Je ne peux pas croire tout ce qu’ils disent ! A-t-elle vraiment commis un meurtre ?

Marion resta silencieuse pendant quelques secondes. Elle prit un peu d’eau entre ses mains pour se rafraîchir le visage.

— Peu importe ce qu’elle a fait. Fanny a sauvé mon petit frère. Il est tombé dans la rivière et le courant l’emportait déjà. Je m’étais endormie au soleil. Je n’avais rien vu. Et puis des cris. A l’aide, à l’aide ! Je me réveille. Fanny était déjà en train de nager vers lui. Elle n’avait pas peur – elle maîtrisait la nature et ses caprices. Elle s’est accrochée à un bout de bois et a ramené mon frère. Je me suis mise à pleurer. Elle ne m’a rien dit. Elle a disparu au moment où je le serrais dans mes bras. Quelques jours après, j’ai trouvé près de chez moi un tableau qui représentait une rivière paisible – et mon frère en train d’y jeter des cailloux.

Bastien activa discrètement le mode « Caméra » de son téléphone.

— C’est donc une héroïne ? Une sorcière ? Wonder Woman ? insista Bastien.

— Franchement, ce n’est pas un roman ou un film. Il n’y a pas de Wonder Woman mais des femmes avec des émotions, des pensées, des personnalités. Je ne pense pas qu’on soit en mesure de reprocher ce meurtre à Fanny sans la comprendre.

— Dites m’en plus sur l’objet d’une telle accusation…

— Bastien !

Clémence s’approcha, furieuse, de Bastien et Marion.

— Alors comme ça, tu es en retard ? Avec une nouvelle conquête ? Ma foi !

— C’est qui cette fausse diva ? dit Marion en détaillant Clémence.

— Clémence Labrune, bientôt diplômée du Conservatoire d’Aix, avec une spécialité en musique de chambre. Et toi ? Dis-moi ce que tu fais dans la vie, dit-elle avec ironie.

Marion éclata de rire et tira le bras de Clémence. Elle l’a mis à terre en quelques secondes – cette dernière gémit, le pantalon tâché de boue.

— Gendarmerie nationale. Je suis celle qui protège les pauvres petits musiciens de se prendre quelques coups d’archet sur les doigts quand ils n’écoutent pas Radio Classique à 19h30 avant l’heure de la soupe aux carottes.

Clémence se leva, outragée par une telle offense. Comment Marion osait-elle s’attaquer à l’espoir de la musique aixoise ? Elle aurait pu lui casser un doigt ! Un doigt qui ne pourrait plus glisser sur les longues et douces ficelles de son violon. Ou autre part.

— Clémence, je vais tout t’expliquer. Ma voiture est tombée en panne. Alors j’ai juste demandé de l’aide à cette charmante demoiselle. Rien de plus, nous nous connaissons à peine, s’écria Bastien un peu gêné, s’efforçant de calmer la musicienne.

Elle ne le croyait pas. Ce n’était pas la première fois que Bastien faisait preuve d’instabilité. Elle jeta un regard supérieur à Marion. Elle ne supportait pas de se trouver dans une situation où une autre fille attirait plus l’attention qu’elle. C’était peut-être son naturel de musicienne – cet art magnifique de la représentation. Etre devant un public, c’est vouloir être acclamé, aimé, adulé. C’est jouer – certes du violon, mais aussi jouer devant des spectateurs. Clémence aimait le jeu – elle était la « femme qui joue ». Celle que l’on trouvait jolie et agréable, la sainte-nitouche frileuse qui brillait au Conservatoire. Au contraire, Marion ne s’était jamais sentie rivale de qui que ce soit. Elle n’avait jamais voulu être au centre et faisait partie de ces femmes de l’ombre, ces Wonder Women sans costume qui louaient la justice. Marion ne jouait pas à l’héroïne – elle n’était en rien une actrice. Ses moindres gestes se teintaient d’une spontanéité chaleureuse, d’une invitation enthousiaste à suivre n’importe quel chemin – du moment que ce dernier menait vers la sagesse. C’était peut-être ce qui avait manqué à Clémence pendant toute sa vie : le partage, l’amour de l’autre – l’amour tout court. Elle voyait en Marion tout ce qu’elle désirait être : une beauté subtile, des yeux francs, un air fier et honorable.

— Alors, allons-y Bastien. Nous n’avons pas besoin de toi, dit Clémence à Marion.

— J’étais en train de parler à ton collègue. A moins que tu instaures une dictature, est-ce possible de poursuivre notre conversation ?

— Soit. Mais je ne m’en irai pas.

Clémence commença à marcher le long de la rivière – Marion et Bastien restèrent en arrière. Bastien vérifia si le mode « Caméra » était toujours activé.

— Dites m’en plus sur ce meurtre. De quoi l’accuse-t-on ? demanda Bastien en se penchant vers l’oreille de Marion.

— Je ne peux pas en parler ici. Mais sache que l’histoire de Fanny est bien plus complexe. Elle a dissimulé des peintures qui prouvent son innocence dans des endroits clés de Provence. Chaque toile est un indice pour mieux la comprendre. Elle me l’a dit. Si je parviens à réunir toutes les œuvres, je la connaîtrai bien plus que quiconque. C’est mon devoir – j’arpente les vallées à la recherche de couleurs, de dessins, de gribouillis, de potentielles réponses. Tu me poses beaucoup de questions sur Fanny. Mais je ne sais pas qui tu es.

Bastien hésita un moment.

— Je suis écrivain. Je cherche de l’inspiration pour mon nouveau roman…#Fanny. Cette femme m’a inspiré car elle s’éloigne des standards féminins de notre génération. Elle n’est ni ultra connectée, ni ultra fashion-addict. Elle, c’est une femme qui inspire les poètes. Quelle femme sur Instagram est assez sublime et brillante pour pouvoir inspirer de grands écrivains… tel que moi ? J’ai besoin d’une muse, d’une femme inaccessible et en dehors du temps et elle…

— Je crois que ton autre conquête a frappé, dit Clémence en pointant une toile accrochée sur un arbre. »

Bastien se précipita vers l’œuvre et fut pris d’une émotion soudaine comme si quelque chose de magique et d’inattendu se produisait. Il ne parvint pas à contenir sa joie, mêlée d’une légère crainte de ce qu’il allait découvrir. La toile représentait une ruelle d’Aix-en-Provence, probablement près des Cardeurs si on en juge les bâtiments tout au fond – Bastien y distinguait même le Café des Philosophes. Une petite fille, un livre à la main, au milieu. Des couleurs chaudes, douces et rassurantes. La ruelle est étroite comme si elle enlaçait la fillette d’une tendre étreinte. Un balcon fleuri couleur magenta. Une vieille femme qui veille sur elle. Elle coud avec élégance – le visage dur et fermé. Elle lui rappelait sa propre grand-mère. Les grand-mères ont toutes ces traits marqués par la vie, ces jugements indirects qui fleurissent dans leur regard. Et pourtant, on se sent terriblement en paix auprès d’elles. Bastien se plaisait à toucher ces belles mains tâchées, ces craquelures qui avaient conquis les cœurs de ses enfants. Ces mains fatiguées par les gâteaux, le travail, la chaleur et la guerre. Ces mains, pleines d’histoires et de souvenirs. Il les retrouvait dans ces coups de pinceaux.

Au loin, il aperçut la silhouette de Fanny, toujours en train de peindre. Leurs yeux se croisèrent quelques instants avant qu’elle ne disparaisse dans les rayons du soleil. Bastien eut le temps de la prendre en photo. #Fanny, #Peinture, #Quête. #LesCardeurs.

#FannyÇa surprend

#Fanny – Episode 1

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#Fanny – Episode 1

A Marion Burel, ma chère amie dont le sourire me rappelle le soleil de Fanny. 

Merci à Grégory Cordero de m’avoir proposé d’écrire pour son journal et à Rafael Toma Gil pour ses talents d’illustrateur.

Le pitch 

Quand Bastien, journaliste aixois un poil trop connecté, va rencontrer Fanny, jeune artiste peintre et hors du temps, l’été 2017 s’annonce doux et piquant dans l’arrière pays aixois… Pour le meilleur et le pire.


« Quelles sont vos forces et vos faiblesses ? »

Bastien fixait le cadre à photo sur le bureau de l’employeur. Une femme, deux enfants, un chien. Si on avait rajouté un chat, cette fresque familiale aurait semblé davantage politiquement correcte. Mais le chien passe bien. En général, les gens aiment les chiens. Et puis deux enfants, c’est mieux que trois. Trois, c’est un chiffre impair et ça crée souvent une forme de malaise inexplicable. Bastien n’avait jamais aimé le chiffre trois – il lui préférait le deux ou le quatre.

« Quelles sont vos forces et vos faiblesses ? »

Son regard se détourna du cadre photo. Il n’osait pas affronter son prédateur. Bastien avait déjà passé des dizaines d’entretiens d’embauche et ils s’étaient tous déroulés de la même façon : un employeur aux sourcils froncés, un café froid, des questions identiques et inutiles puisqu’il finirait par mentir pour obtenir le poste et enfin une photo tout droit tirée d’un stock d’images sur Internet. Bastien n’avait jamais réussi à réfléchir rapidement et efficacement. Souvent, les situations le dépassaient. Il aurait rêvé d’être un grand orateur – le genre de personnes qu’on écoute attentivement et dont on boit les paroles dans un élan d’ivresse indomptable. Mais Bastien n’avait rien de captivant. Au contraire, il aurait apprécié que sa vie ne soit qu’une succession de filtres qu’il pourrait changer à sa guise. Aujourd’hui, je serai un journaliste engagé. Demain, un blogueur amateur de tours du monde et de paysages merveilleux. Pourtant, il n’était que Bastien, prisonnier d’un bureau rempli de meubles Ikea, en face d’un requin, tentant de prouver que ses études en journalisme avaient une pincée de valeur. Ou du moins, assez de valeur pour devenir l’une des figures clés de « L’Aixois Déchaîné» – un des journaux les plus lus et appréciés d’Aix-en-Provence.

« Je pense que j’ai quelques qualités et quelques défauts. Ou peut-être plus de défauts que de qualités. Je vais commencer par les défauts pour ne pas paraître prétentieux. Je suis tantôt rêveur, tantôt dispersé. J’ai du mal à m’organiser et j’aspire à un grand avenir tout en étant conscient qu’il n’est pas donné à tout le monde. Sinon, je vous assure, je suis une personne sincère et fiable. J’aime la transparence dans ce que j’écris. Je suis un journaliste qui cherche à décrire des faits réels…

— N’est-ce pas un défaut ?

— Pardon ?

L’employeur souffla.

— Un journaliste qui dit la vérité ? Permettez-moi de remettre en cause ce que vous me dites. La vraie question est : êtes-vous prêt à mentir ?

Les paroles de l’employeur tournaient en rond dans l’esprit de Bastien. Il ne savait plus exactement ce qu’il devait répondre. On lui avait dit de se présenter comme un homme sincère à l’école de journalisme. Et surtout, on ne lui avait pas expliqué comment rebondir face à une telle question. Une nouvelle fois, le cadre à photo attira son attention. Le sourire préfabriqué et ultra-bright de l’employeur auprès de sa femme aux cheveux peroxydés lui échappait soudainement.

— Oui, je pense que je peux mentir, dit-il avec un air détaché. Je l’ai prouvé dans certains de mes articles où j’ai enjolivé la réalité pour vendre un restaurant ou un Café.

L’employeur prit l’un de ses stylos dans le pot à crayon et commença à jouer une petite musique en le tapotant sur son bureau. Il leva les yeux puis, s’empara du portofolio de Bastien.

— Je dois avouer que vous êtes un bon menteur – particulièrement lorsque vous écrivez que les bières à Aix-en-Provence ne sont pas chères. Mais notre journal se concentre davantage sur le scandale. Ne pas avoir de Starbucks à Aix est un vrai désastre – je le conçois, mais je pense à des événements plutôt hors du commun. Des choses incroyables où vous devez rajouter une bonne dose de miel pour nourrir les foules.

— Du style que le héros de Breaking Bad a été inspiré d’un trafiquant aixois ?

— Non, bon sang ! S’il y avait un quelconque trafiquant de meth ici, « La Provence » aurait déjà déballé un article au titre taille 72, caractère gras et tout le monde serait à sa recherche. Nous devons garder les pieds sur terre et maintenir une forme de logique dans ce que nous écrivons. Je veux un article original, un peu racoleur. Des photos qui rythment la lecture. Je veux un journaliste qui ait le sens du spectacle. Le journaliste, mon garçon, c’est un acteur de comédie musicale. Il te divertit sans cesse jusqu’à épuisement total de ta capacité de réflexion. Je ne suis pas un vieux bougre et j’aime laisser ma chance aux jeunes. Fais-moi rêver, transporte-moi avec un sujet tout droit sorti d’un roman de Pagnol et je t’engagerai. »

*

                  Bastien sortit de l’entretien avec un drôle d’arrière-goût. Il ne savait pas si le tout s’était avéré négatif ou positif. Il avait l’impression d’avoir été une nouvelle fois rejeté, mais avec un peu plus de courtoisie. La chaleur lui pesait déjà. Les rayons du soleil s’ébranlaient sur son visage, lui donnant quelques maux de tête. Il avait chaud – terriblement chaud. Chaque pas s’accompagnait d’une lenteur propre à celle des Aixois, comme s’il tentait en vain de combattre le soleil. Epuisé, il s’arrêtait à mi-chemin pour enlever d’un mouvement de main les quelques gouttes de sueurs qui s’éternisaient sur ses joues. Il marchait parmi les passants pressés, les touristes qui s’extasiaient de la moindre fontaine qu’ils croisaient. Et dans sa propre ville, il se sentait souvent étranger. Les gens lui paraissaient tous être des acteurs qui composaient, des images éphémères qui frôlaient son regard et s’éteignaient aussitôt qu’il traversait une autre rue. Il se demandait s’il trouverait sa place. Une vibration dans sa poche. Bastien prend son portable. C’est Clémence.

« Hey ! On se voit à la BE ? ça fait longtemps ! »

Bastien hésita à répondre. Mais après tout, Clémence était jolie. Il se dirigea vers la BE.

Clémence était assise en terrasse – un Monaco sur la table, une cigarette entre les doigts. Elle portait de grandes lunettes noires qui couvraient une partie de son visage. Elle disait que les hommes ne s’intéressaient jamais aux visages des femmes. Clémence était le genre de filles qui appréciait sortir en prenant une attitude pincée et mystérieuse. Elle n’était pas facile d’accès – et elle justifiait son comportement social par sa beauté dangereuse. Clémence, c’était une violoniste du Conservatoire d’Aix. Elle était bien plus acclamée sur scène que dans la vraie vie et elle cultivait un goût particulier pour les cols roulés et les pantalons amples – toujours pour que les hommes s’intéressent plus à son art qu’à son physique.

« Tu es en retard, dit-elle en se levant pour lui faire la bise.

— Toujours, toujours !

— Alors ? Tu es pris ?

Bastien s’assit.

— Je ne sais pas. Peut-être que oui, peut-être que non. Il veut que je trouve un sujet intéressant à traiter et puis il avisera.

— Tu devrais parler des glaces de California Bliss. As-tu déjà goûté une glace à l’açai ? C’est un truc de fou. Moi, je t’engagerai direct si tu parlais de ça. En plus c’est healthy. Yahourt 0% de matière grasse. Je m’assure une ligne d’enfer pour cet été.

— Je ne pense pas qu’il veuille quelque chose en rapport avec les glaces. Et ce n’est pas assez artisanal pour moi. Il voulait que j’écrive sur un événement extraordinaire, hors du commun…

— La vieille femme qui demande des sous pour aller à Manosque est une créatrice de caméras cachées !

Un serveur s’approcha. Bastien commanda une bière et s’essuya le front.

— Même si cette femme est une légende dont on ne percera jamais les mystères, je ne crois pas que j’attirerai la sympathie des lecteurs qui se sont fait arnaqués par elle. Je n’ai aucune idée précise de ce que je devrais faire.

Il sortit son portable de sa poche et regarda l’écran. Aucune notification. Pourtant, il avait posté une photo de lui sur Instagram quelques minutes avant l’entretien. #Embauche. #Bonnechance. #Chemise. #Boy.

— Tu m’expliques pourquoi un mec qui fait un remix de « poudre de perlinpimpim » a plus de « likes » sur sa vidéo que mes photos Insta ? s’écria Bastien indigné. J’ai mis trois heures à prendre une pose parfaite avec une inclinaison avantageuse pour montrer que je vais à la salle depuis le mois dernier. J’ai même mis mes lunettes Ray-Ban. Tout ceci n’a aucun sens.

Clémence tira une bouffée de sa cigarette et jeta un coup d’œil sur la photo.

— En même temps, tu te positionnes contre un mur. Ça ne marche plus depuis 2014 ce genre de pose. Il te faut un paysage paradisiaque, et que tu sois de dos, incliné vers la droite pour qu’on puisse voir un peu la marque de tes lunettes. Tu dois apparaître profond et impliqué. Une sorte de mélange entre Jean Giono et Matt Pokora. Et essaye de varier tes hashtags. #Lovelyboy, #Fitboy, #Richboy, ça t’apporte un max de followers.

— Les lois humaines sont implacables, déclara Bastien en faisant signe au serveur de lui apporter plus rapidement sa bière.

Clémence lui sourit légèrement comme si elle avait une idée bien précise en tête.

— J’ai une idée. Je peux prendre quelques photos de toi où je vis – tu sais, près du Barrage de Bimont, au Domaine des Masqués. Tu t’en souviens sûrement. Comment oublier ? Ça boostera probablement tes vues et tu trouveras sûrement des idées pour ton article. Les gens du village ont toujours des conneries à raconter pour alimenter la fibre littéraire des journalistes.

Elle lui tendit une cigarette. Il la considéra pendant un moment et refusa. Le portable ne s’allumait toujours pas.

— Je suppose que tu veux quelque chose en retour. Les artistes ne nous font jamais de faveur gratuite. Désolé, mais je ne suis pas en mesure de te faire de la pub pour ta musique. Je suis suffisamment en galère.

Clémence insista et lui mit une cigarette dans les mains.

— Qui te dit que je veux forcément que tu me fasses de la pub ? Rejoins-moi demain près du Domaine. Tu verras un amandier surplombant un point d’eau. Je t’y attendrai. »

Elle se leva en laissant quelques pièces pour son Monaco. Bastien l’observa s’éloigner dans la foule où elle se fondait à merveille. Sa silhouette élancée ne se distinguait pas du lot. Elles étaient toutes les mêmes – des ombres mobiles qui se dispersaient telles des fourmis sur le Cours Mirabeau. De jolies filles aux sourires figés dans le temps. Il avait connu beaucoup de femmes dans le passé – et les histoires se répétaient indéfiniment comme une boucle dans laquelle sa pauvre existence se complaisait. Le soleil alourdissait les souvenirs et il repensa à Clémence au temps des beaux jours, à sa longue jupe violette qu’elle faisait tournoyer dans les champs de lavande. A son violon qu’elle enlaçait quand la musique s’emparait d’elle. Et à ces moments heureux où la banalité laisse place à l’incroyable. Puis, la mélodie d’un accordéoniste qui se promenait sur le Cours mit fin à ses rêves. Il jouait « Les Feuilles Mortes ». L’été se transformait en automne et prit un aspect morose. Les feuilles mortes s’agrippaient aux pieds des passants. Et les amants se disputaient violemment au milieu de tous ceux qui continuaient leur chemin, n’y prêtant pas une grande attention. Une vibration dans sa poche.

« N’oublie pas de venir demain 😉 »

*

               Jusqu’au dernier moment, Bastien hésita à prendre la route. Il n’aimait pas se perdre dans ces territoires provençaux. C’était un homme de la ville – la campagne l’insupportait. Le pollen, les cigales criardes, les étendues de fleurs et de forêts sans fin. Tout lui donnait l’impression de perdre le contrôle. Il n’avait plus une affection particulière pour Clémence, mais il ne pouvait pas refuser une telle invitation. Au plus il conduisait, au plus il s’éloignait de l’agitation. Les routes se rétrécissaient, la nature prenait le dessus sur les œuvres des hommes. La Sainte-Victoire que Cézanne avait tant chéri se mettait en scène, resplendissante dans sa robe violine. Et là, le soleil se reposait. Il n’était ni oppressant, ni bienveillant. Les vignes se frôlaient dans une danse nonchalante que seulement l’air du Sud connaissait. Bastien se sentait presque aveuglé par le soleil qui frappait sur ses lunettes comme un appel à s’arrêter en pleine route et à s’émerveiller des paysages. Mais il devait poursuivre sa route. Il ne voulait pas arriver en retard et montrer une fois de plus qu’il ne s’intéressait pas aux autres. Bastien constata néanmoins que sa voiture commençait étrangement à ralentir. Il se disait même que le destin l’empêchait d’aller voir Clémence. Après quelques manœuvres difficiles, la voiture s’arrêta net. Impossible de redémarrer.

« Merde ! Merde ! »

Bastien sortit pour vérifier l’état du véhicule. Problème d’essence, problème technique. Il ne savait pas trop. La perspective de rester coincé dans un lieu sans réseau, au fin fond du monde, ne lui était pas agréable. Il vérifia son portable. Rien. Il ne pouvait pas se connecter et appeler Clémence pour qu’elle lui vienne en aide. Surtout, il ne saurait jamais s’il avait généré quelques « likes » en plus sur Instagram. Juste un écran vide. L’heure et le jour en évidence. Un fond d’écran de son chien.

« Je sais même pas où je suis. »

Au loin, que des chaînes de montagnes et des champs. Un cours d’eau. Pas d’amandier. Pas de Clémence en tenue légère. Rien que des étendues de verdure. Rien que des cigales moqueuses. Dans tous les cas, il n’attendrait pas un deus ex machina pour le sortir d’affaire. Il se mit à marcher le long du cours d’eau à la recherche de quelqu’un qui aurait l’amabilité de régler le problème. Il avait pour seul repère la Sainte-Victoire. S’il la suivait, il serait serein. Tous les chemins mènent à la Sainte-Victoire. Pour le coup, un sentiment de malaise le surprit. Il se sentait profondément impuissant. Qu’espérait-il ? Et surtout, qu’espérait-il de Clémence ? Et de ce job ? Une fois de plus, il passerait pour « l’idiot de la famille », celui qui parvenait à se perdre en pleine Provence, sous un soleil brûlant, sans contact avec l’extérieur. Au bout de quelques minutes, il se posa sous un olivier. Il n’y avait personne. Aucune habitation. Seulement de la terre rouge qui lui bousillait ses chaussures bien cirées et un silence pesant, comme si la nature environnante complotait contre lui. Il transpirait comme un animal essoufflé. Seule l’odeur du romarin lui était agréable. Elle lui rappelait sa grand-mère qui le cueillait à la fraîcheur du matin. Bastien n’avait pas pensé à elle depuis longtemps. En général, son esprit se limitait au moment présent, aux absurdités de la vie et à cette forme de hasard qui enclenche une succession d’événements imprévus. A l’ombre de tout, il comprenait que son quotidien l’avait emprisonné dans une machine infernale, une peur de ne pas exister. Il enviait ces stars du web, ces images qui circulaient tous les jours et qui lui montraient à quel point sa vie était misérable. Il voulait lâcher prise et se jeter dans l’eau. Il retira ses vêtements et plongea dans la rivière.

Là, le soleil était moins agressif. Sa peau ne souffrait plus de cette douceur possessive. Il était libre dans l’eau turquoise. Il avait enlevé cette chemise qui lui avait coûté presque toutes ses économies et ses chaussures déjà salies par la terre. Il fermait les yeux et il ne fuyait plus le temps. Il était le bateau ivre qui ne naviguait plus, qui se laissait porter par la dérive. Celui qui attendait le naufrage comme le plus beau des cadeaux. Et la fraîcheur n’en était que plus agréable. Ici, plus personne ne lui disait de mentir. Ici, il ne jouait pas un jeu. Il flottait tel un bateau qu’on ne jugerait pas. On ne juge jamais les bateaux et on ne leur demande jamais d’être des acteurs. Ils sont là et parfois on les regarde. Rien de plus.

Mais le calme ne dura pas. Il entendit un bruit. Quelque chose de vif et d’invisible.

« Putain, j’espère qu’il n’y a pas des serpents d’eau ou des grenouilles ! »

Bastien nagea vers la côte quand il aperçut une silhouette près des arbres.

« Hey ! Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous ? »

Aucune réponse.

« Bon, je suis sérieux ! Là, je suis à poil dans l’eau et c’est pas drôle. »

Soudain, un splash. Bastien fut arrosé d’une flopée d’eau en un quart de seconde. Quand il reprit ses esprits, une femme apparut en face de lui. Elle était nue. Des longs cheveux bruns, le teint hâlé. Elle était voluptueuse – presque trop. Elle le provoquait.

« Je suis à poil aussi. Et je n’ai pas l’impression de te connaître. Qu’est-ce qu’un minot tel que toi fait dans la campagne ? dit-elle en riant

Bastien ne savait pas quoi répondre. Il se demandait s’il n’était pas victime d’un coup du soleil et si cette femme était bien réelle.

— Je vous retourne la question. Je ne pense pas que cette rivière vous appartienne.

— Je suis peintre. Tout m’appartient ici.

Elle sortit hors de l’eau. Bastien s’efforça de ne pas la regarder. Elle trouva une robe longue qu’elle avait laissé près de son chevalet et l’enfila.

— Alors, prince charmant, où est garé ton cheval ?

Elle prit un pinceau et commença à peindre. Bastien en profita pour sortir le plus vite que possible de la rivière et se rhabilla.

— Je suis en panne…

Il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur la peinture. Il s’approcha discrètement de l’artiste en étant le plus adroit possible pour ne pas la déconcentrer. Elle représentait la Sainte-Victoire. La jeune femme maîtrisait le pinceau avec une dextérité qu’il avait rarement vu. Elle ressemblait à un chef d’orchestre dirigeant les couleurs afin qu’elles forment un ensemble harmonieux. Elle dessinait par légers coups – le pinceau effleurait à peine la toile.

— Je n’aime pas qu’on m’observe lorsque je peins. Si tu as besoin d’aide, je te conseille d’aller au village, dit-elle d’un ton distant.

— Je sais. C’est juste que j’ai pas l’habitude de voir un peintre au travail.

— Et moi je n’ai pas l’habitude de voir une écrevisse toute frétillante dans mon bain de soleil. Je viens ici car il n’y a personne et jamais personne ne viendra se loger où je peins. A cette heure-ci, en été, les gens dorment ou lancent des rumeurs les uns sur les autres. Peut-être que tu devrais faire pareil. Tu as bien une tête à te fondre dans la masse.

Bastien fut intrigué par sa réaction. Il ne voulait pas l’importuner davantage. Cependant, la curiosité est un vilain défaut. Et il ne cessa d’admirer la beauté de son geste. Il y trouvait même une forme de grâce comme si elle dansait, comme si la toile se transformait en scène. Il avait déjà vu Clémence en plein concert de violon pour le Conservatoire. Il n’y avait pourtant rien de solennel. Chez elle, tout était sacré. Cette mélancolie qui accompagnait son regard dès qu’elle luttait contre la toile. Cette force qui se dégageait de ses mains à chaque fois qu’elle traçait des formes et des vagues. Cet autre monde qu’elle côtoyait dès qu’elle se plongeait dans le silence. Elle, c’était un être à part. Elle voyait ce que les autres ne percevaient pas.

— Puis-je vous demander votre nom ? demanda sagement Bastien.

— Pourquoi donc ? répondit-elle, suspicieuse.

— Je suis curieux. Je ne souhaite pas vous énerver, ni vous déranger pendant le travail. Mais, vous êtes presque poète quand vous peignez. Peut-être que ma phrase est ridicule et je vous autorise à me le dire. Je ne suis pas un écrivain. Je ne suis pas non plus intelligent. Je n’y comprends rien à la peinture. Je ressens juste quelque chose quand je vois cette toile. Elle me rappelle des souvenirs. La Sainte-Victoire de mon enfance. Ou autre chose, je n’arrive pas à le décrire. C’est difficile de vous aborder. Je ne parle pas la langue des artistes. Excusez-moi.

La jeune femme se tourna vers lui et le considéra pendant un moment. Bastien n’osait pas prononcer un mot de plus. Elle réfléchissait probablement à la pertinence de sa question. Ou alors, elle le détaillait afin de lui trouver des défauts, une raison efficace pour ne pas lui répondre. Elle avait le regard fixe, sans émotion. Pourtant, il savait que ses pensées se multipliaient autour de cette nouvelle rencontre. Elle était comme un chat sauvage désireux de contact tout soupçonnant le moindre geste affectueux de devenir un danger potentiel.

— Fanny. Retiens bien ce nom. Tu l’entendras résonner de mille sons. Surtout au Domaine des Masqués. Et là tu te souviendras de mon visage et de mon innocence. »

Fanny lui fit un signe de la main pour lui montrer la direction à prendre. Bastien ne dit rien. Il ne comprenait pas cette phrase. Une fois encore, Fanny se montrait mystérieuse et inaccessible. Ces mots, elle les avait calculés. Elle les avait choisis. Une idée soudaine lui vint en tête. En réalité, tout s’éclairait. Ses doutes, ses peurs, ses angoisses. Fanny, ça sonnait bien dans un roman de Pagnol. Bien dans un article de Bastien.

Après avoir marché pendant quelques minutes, il aperçut le Domaine des Masqués. Là, il retrouva sa connexion Internet. Il s’empressa de poster une vidéo sur Facebook.

« Ici Bastien. Je sais que j’ai beaucoup d’amis mais que personne ne prend le temps de me “liker” ou de s’intéresser à mon contenu. Je suis journaliste maintenant et j’ai un nouveau projet, une toute nouvelle étape dans ma vie professionnelle. Suivez- moi avec le projet “Fanny”. C’est le nom d’une femme peintre que j’ai trouvé le long d’une rivière. “Fanny”, ce personnage romanesque qui se cache sous les amandiers et que je veux décrypter. Celle qui fuit les conventions et les normes. Cette insolence si poétique. Retrouvez des éléments de son histoire et mes recherches avec le hashtag #Fanny. »

Il se dirigea par la suite vers le Domaine. Son téléphone vibrait continuellement.

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