Ça surprendJean Yves le Prof

Casanova et les « forts jolies provençales » d’Aix

Visite-Guidée-Privée-dAix-en-Provence-Le-Cours-Mirabeau-en-1792-France-Histoire

Jean-Yves le Prof

Poursuivons notre voyage dans le temps, sur « Aix-en-Provence à travers la littérature française », à partir du passionnant ouvrage de Marcelle Chirac. Nous en étions arrivés au XVIIIème siècle et à la « promenade enchanteresse » qu’était déjà le Cours. Mais la deuxième moitié de ce siècle, c’est aussi la déclin de l’Ancien Régime et le Parlement de Provence, dont nous sommes si fiers, parfois à juste titre, n’est pas exempt de reproches. D’ailleurs, un dicton Provençal affirmait « Le Parlement, le Mistral et la Durance sont les trois fléaux de Provence ».

  1. Richard, dans son ouvrage sur Vauvenargues, affirme que « ce Parlement, orgueil et raison d’être de la cité » n’était devenu « qu’un foyer de débauche, de discorde et de fanatisme ». Et P. Souchon, lui aussi dans un livre sur Vauvenargues, élargit les critiques : « Le milieu aixois de l’époque était assez calqué, pour les vices et les ridicules, sur celui de Paris et de Versailles. Les nobles et les robins, comme les magistrats municipaux et les simples bourgeois rivalisaient de turpitudes. On sentait qu’on était à la fin d’un régime ; quelques années encore d’abus et de scandales et la voix d’un noble, prochain tribun révolutionnaire, gronderait aux Etats de Provence, puis, député d’Aix, à l’Assemblée nationale ».

Déjà, quelques années plus tôt, l’irascible marquis de Vauvenargues, par ailleurs excellent moraliste, se plaignait des Aixois, en écrivant à son ami Mirabeau (père, l’économiste) : « Je suis assiégé du barbier et des notables du terroir de Vauvenargues ; comment faites-vous, je vous prie, pour vos défendre de ces visites ? Recevez-vous votre curé et faites-vous un honneur à tous les bourgeois du lieu ? Je suis tenté, quelquefois, de me percher sur un arbre ! Si nous avions du canon, je nettoierais la tranchée sur le chemin du château » ! Il est vrai qu’il détestait la société : « Je hais le jeu et les femmes, du moins celles que je connais ; cela fait que je ne vais guère dans le monde et que je m’y ennuie extrêmement ». A vrai dire, il n’aime Aix qu’une fois arrivé à Paris !

Afficher l'image d'origine

Il est vrai qu’à Aix, une partie de la noblesse s’ennuie, comme l’écrit le comte de Villeneuve-Vence :

« Dans Aix, l’ennui dès le lundi

Vous mène jusqu’au samedi

Sans vous laisser une heure franche.

En vain, des langueurs du mardi,

L’on espère le mercredi,

De pouvoir prendre sa revanche.

Pas plus mercredi que jeudi !

Bref, on y pleure le dimanche

Sans avoir ri le vendredi. »

Mais tout le monde ne partage pas cette vision pessimiste, car, pour beaucoup, Aix était encore une cité joyeuse et vivante, qui ne s’endormira, provisoirement, qu’au XIXème siècle. Ainsi, Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens, qui deviendra ami de Frédéric II, après une histoire d’amour complexe qui le conduira en prison et à une tentative de suicide, devenu avocat, trouve de quoi passer son temps à Aix « et avoue avoir vite repris cet air de dissipation que donne le grand monde : je soupais tous les soirs avec les filles de l’Opéra » (L’opéra de Marseille s’était installé trois mois à Aix) « Elles avaient chacune fait provision d’un amant en titre, dès le premier souper, et Dieu sait si elles s’en tenaient à un seul ». De maîtresse en maîtresse, il refusera le mariage arrangé par son père avec une fille « bossue devant et derrière », mais ayant mille écus de bien. Adorant les situations complexes, il se retrouvera jusqu’à avoir trois maîtresses en même temps, qui, apprenant la situation, ne furent guère enchantées. C’était en tous  cas la preuve, raconte Marcelle Chirac, que dans une ville réputée « dévote », on pouvait y trouver des libertins.

D’ailleurs, Casanova, le Vénitien, dont la vie était pour le moins agitée, après avoir abandonné la carrière ecclésiastique à la suite d’un sermon prononcé totalement ivre,  passe par Aix, loge « aux trois Dauphins », puis séjourne à Eguilles en 1769 chez Alexandre Boyer d’Eguilles (le frère du marquis d’Argens), Président au Parlement. Casanova voit Aix comme un « pays de Parlement, où la noblesse a une réputation distinguée ». La table est agréable « bonne chère, délicate, mais sans profusion ». Il peut se promener en toute saison, car « en Provence l’hiver n’est rude que lorsque le vent du Nord souffle, ce qui malheureusement arrive souvent ». Toujours le Mistral, vu alors comme un des fléaux du pays !

Afficher l'image d'origine
Casanova, visiteur assidu d’Aix en Provence

A vrai dire il s’ennuie un  peu, et rencontre dans cette maison un jeune Berlinois « hérétique de profession (…) jouant des valses sur sa flûte tandis que toute la maison assistait à la messe…Il riait de tout ». Les voilà partis à Aix, courant le Carnaval et les bals et soupers où il avoue se plaire au milieu « de fort jolies provençales ». Venant de Casanova, le compliment n’est pas mince ! Cela n’empêche pas Casanova d’être choqué (Oui !) par la manière dont on célèbre à Aix la fête du Saint-Sacrement « avec des singularités si choquantes que tout homme de bon sens doit gémir de cette aberration ».

La description est rude et voilà Casanova bien vertueux, faisant la leçon aux Aixois ! « Le Diable, la Mort, les Sept péchés mortels, revêtus de la façon la plus risible, faisaient mille contorsions comiques (…). Les cris, les huées, les sifflets de la populace qui bafoue ces horribles personnages, le tintamarre, les chansons que le bas peuple chante pour se moquer d’eux en leur faisant des niches, tout cela forme un spectacle beaucoup plus digne des Saturnales d’un carnaval en goguette que d’une procession de peuples chrétiens et surpasse en turpitude tout ce que nous lisons des Bacchanales du paganisme (…). Ceux qui s’aviseraient de trouver à redire ne seraient pas bien venus, car l’évêque marche en tête de toute cette farce ». « Comme je me plaignais d’une folie qui ne pouvait tendre qu’à déconsidérer la religion, M. de Saint-Marc, homme important et membre du Parlement, me dit gravement que c’était une chose excellente puisqu’elle faisait entrer en un jour plus de 100 000 francs dans la ville ». Comme quoi, le souci des recettes du tourisme était déjà un  sujet important ! En tous cas, n’en déplaise au Comte de Villeneuve-Vence, il semble qu’on ne mourrait pas d’ennui tous les jours à Aix.

Pour en finir avec le XVIIIème siècle, il faut ajouter un personnage encore plus sulfureux, le marquis de Sade, qui eut pas mal de démêlés avec le Parlement. Sade parle des magistrats propriétaires de « ces beaux hôtels dans lesquels les diableries de tous ordres n’étaient pas toujours absentes ». Depuis son château de Lacoste, dans le Vaucluse, une expédition à Marseille avec son valet, pour retrouver cinq prostituées, qui se croient empoisonnées pour avoir pris trop d’aphrodisiaques, tourne mal ; accusé d’empoisonnement et de sodomie, il sera condamné à mort par le Parlement d’Aix, mais ne sera exécuté qu’en effigie…sur la place des Prêcheurs à Aix. Il sera finalement plus tard innocenté, et n’aura qu’une admonestation et…une interdiction de séjour à Marseille.

Afficher l'image d'origine
Le marquis de Sade

Mais jamais Sade ne pardonnera au Parlement d’Aix de l’avoir condamné. « Le rigorisme a, comme Thémis, un bandeau que la stupidité place et que, dans la ville d’Aix, la philosophie n’enlève jamais ». Il est clair qu’il a préféré Lacoste ou Marseille, n’ayant vu Aix qu’à travers les barreaux d’une cellule. Pour lui, Aix et la région ne sont qu’une « colonie égyptienne » et la noblesse de robe, qui l’a condamné, ce sont « des marchands de thon, des matelots, des contrebandiers, en un mot une troupe de coquins misérables ». On retrouve ici le mépris de la noblesse  ancienne, à laquelle le marquis de Sade appartenait, pour la noblesse de robe, car il n’est pas admissible qu’un « gentilhomme » soit condamné par des « faquins », des « robins ». Sa caricature d’un Président au Parlement d’Aix dans « Le Président mystifié » en 1787 est d’une rare cruauté. Mais Sade est-il le mieux placé pour critiquer « ce bourbier d’Aix », « la ville de l’échafaud toujours dressé » et pour donner aux Aixois des leçons de morale ? Cependant, au-delà du cas de Sade, les débats sur la justice ou les mœurs annoncent déjà la Révolution qui vient et une autre page de l’histoire d’Aix, comme du pays tout entier.

Il reste que le XVIIIème siècle, au-delà de toutes ces péripéties, marque l’apogée d’Aix, capitale religieuse et administrative, mais tiraillée entre deux familles d’esprit, les Vauvenargues et autres Fauris de Saint-Vincent, « austères et rangés » et les d’Argens et autres Mirabeau, « libertins et jouisseurs ». Aix, ville sage et ville dissipée à la fois, sommes-nous en 1787 ou en 2017 ? Mais tous se retrouveraient dans la description qu’en fait Xavier de Magallon, dans un article sur « Mirabeau d’Aix » : «  La vie était (à Aix) parfaitement agréable en ces années où qui n’a pas vécu ne connait pas la douceur de vivre, gracieuse, rieuse, toute en intrigues, en amours, en fêtes. Mirabeau se rua comme un  sanglier du Cengle » (le plateau calcaire qui forme le fondement sud de la Sainte-Victoire) « à travers les compagnies charmantes et les ameublements exquis que la Révolution et la brocante n’avaient pas encore dévastés ». Pour beaucoup, Aix était « une fête » pour parodier le titre d’Hemingway sur Paris ; Aix deviendra ensuite la belle endormie au XIXème siècle, avant de se réveiller au XXème et de redevenir « une fête » notamment sous l’effet de sa jeunesse estudiantine.

Facebook Comments
La rédaction
La rédaction
Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
Il Court Mirabeau