Fictions

Jour-j

Episode 3 : une curieuse rentrée des classes

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Le Professeur Desvignes arborait une chevelure à la Einstein. Sous ces airs de savant fou, il venait d’inaugurer l’intitulé de son cours à la fois laconique, très pompeux et un poil décalé : « Mécanismes du Temps et Variations Inopinées ».

Né dans les années 2000 autour d’Orléans, il avait un parcours atypique : philosophe, prof d’art plastique et théoricien quantique. Curieux mélange. Une tête. Un peu chevelue. Mais une tête bien pleine.

Grace, Orson et Manon, les trois premiers élèves, bénéficiaient d’une présentation en avant-première de son atelier, le temps que les petites formalités administratives (ou les retards intempestifs) des autres élèves soient réglées. Pour l’heure, il n’y avait d’ailleurs aucun autre élève. Desvignes ne s’en formalisa pas. C’était l’année-test.

Soyons tranquilles. Ici, tout était fait pour faire comme si de rien n’était. C’était la règle absolue dans tout cet établissement. On ouvre la parole ! La preuve…

– Ici, vous pouvez tout demander ! On passe au peigne fin vos craintes, vos angoisses, vos envies sur ce fameux Jour-J qui interviendra dans quelques trimestres… J’y répondrai par une étude appuyée… que dis-je né-cé-ssai-re, ô que diable, UNE ÉTUDE prolixe, car ça rime avec prisme, le prisme du temps. Qui se lance ?

Un drone vola à travers la salle en forme de coquille blanche.

– Est ce qu’on doit être physiquement présent lors du Jour-J ?

– Comment ça Orson ?

Le jeune homme un brin désabusé regarda autour de lui, fier de son petit effet.

– Imaginons… J’ai envie de revenir plus loin dans le temps. Le jour de la rencontre entre ma mère et mon père. Vous savez, ce jour où tout se noue entre deux « âmes soeurs »…

On sentait les guillemets dans l’intonation de sa voix. Orson avait une faculté assez stupéfiante de passer en quelques poignées de secondes, d’un ton narquois à une détresse profonde. Manon leva les yeux au ciel. Grace pris un air théâtralement tourmenté. Le professeur reprit la parole.

– Hum Orson, je crois savoir où tu veux en venir… Potentiellement, pro-ba-ble-ment, il se pourrait que je n…

– Est-ce que je peux choisir ma date du Jour-J ?

– Nécessairement…

– Est ce que je pourrais pousser le vice jusqu’à choisir une date hors des clous ? Être présent autrement, avant même ma propre naissance ? Si j’empêche mes parents de se rencontrer et de me « fabriquer », est-ce que tout devient caduque pour eux, et du coup pour moi par la suite ?

« – Chers élèves, on met sur pause le cours, un nouvel élu est arrivé : James, entre ! »

La voix tranchante de Carmela, la directrice, retentit dans la salle d’un ton mi-mielleux, mi-curieux.

Une entrée qui semblait tombée à point nommé face aux tourments bruts de décoffrage d’Orson… Devait-on vraiment pouvoir tout dire dans ces lieux ? Aborder tous les sujets, même les plus controversés ? L’inconscience, l’âme, les effets papillons anténataux ?

Perdu dans ses pensées, Orson ne prêta pas attention à James. L’américain ouvrit la porte vaillamment : il avait du mal à ne pas exploser de joie. Enfin de l’aventure, du piquant. Elles étaient loin les petites Central Park clochées sous verre avec des paillettes de neige quand on remue. Des chaises de classe dans une ambiance feutrée le rendait tout feu tout flamme.

– Je peux ?

– Vous pouvez…

L’américain s’assit totalement à l’aise, entre Orson et Grace, puis sortit son attirail numérique dernier cri : tablette à projection holographique, pilule d’allongement de la durée de vie (une autre avancée assez “prometteuse” du crépuscule des années 30, il se passe toujours des choses assez spéciales dans ces périodes là tous les cent ans…) et un fascinant crayon en papier, une feuille et une gomme (pour faire classe)…

La gomme provoqua son petit effet sur le professeur qui n’en avait plus vu depuis sa tendre adolescence : “C’est une vraie ? Vous vous en servez à moultes occ… “

– Quelqu’un ici peut répondre à ma question ou ce cours n’est que du vent ?

Orson haussa le ton. Le drone posté près du plafond, qui suivait attentivement le cours, sursauta. Le professeur prit un air rassurant.

– Oui bien sûr, c’est une question inattendue, jo-via-le et ra-fraî-chi-ssante que vous m’avez posé là. Vous m’excusez une minute ?

Desvignes tourna les talons. Une minute, puis deux. Bientôt trois, laissant Orson, sourcilleux, sur sa faim…

Pendant ce temps là, les autres élèves se mirent à chuchoter entre eux. Chuchoter sans raison apparente. Personne dans la hiérarchie n’avait interdit à quiconque de parler fort.

Au contraire, ils étaient libres de tout. Personne n’avait édicté de règles, et l’absence de règles avait un petit côté déstabilisant. Le château était dénué de barrières et de grillages. Ils étaient LI-BRES. Quand bien même. Ils n’osaient pas. La sortie d’Orson fut félicitée par Manon.

Deux conversations parallèles s’établirent à voix basse.

La première : Grace et James, dont la proximité linguistique était pour l’heure uniquement verbale. Les deux anglophones avaient un tout autre sujet de préoccupation… Extraits choisis.

– Sérieusement, tu as réussi à avoir une pilule de rajeunissement ?

La jeune galloise était curieuse de voir en vrai, ce petit comprimé de “vie en plus” qu’on ingurgitait chaque jour, de plus en plus souvent, chez la population urbaine et aisée, avec des effets assez terrifiants. Les antirides au cimetière. Un monde éloigné et fascinant pour Grace.

– Ca gagne bien de vivre à New-York, murmura James, pas peu fier… Je me contente de 115 ans en bonne santé d’après la boîte.

– J’ai entendu parler qu’on pourrait aller jusqu’à 130, 150…

– Tu sais, ils ont très peu de recul. Ils ont autorisé ces pilules il y a à peine quelques mois, uniquement dans les pays qui font plus de marmots. On verra bien mais c’est prometteur. Regarde Trump, bientôt centenaire et toujours vaillant…

Grâce ne goûta guère sa dernière phrase. Mais elle plongea dans ses pensées.

Un monde où on vit 200, 300 ans, ça fait rêver, on pourrait emmagasiner tellement de connaissances, se mettre à la harpe, ne plus battre les pavés pour une retraite à 73 ans, avoir le privilège de divorcer vingt fois, faire un enfant à 110 ans si ça nous chante, prendre “son temps” au lieu de se presser à tout condenser en moins d’un siècle.

Vraiment, ça a un côté tentant se disait-elle. James renchérit.

– Sans cette pilule, t’as 20 ans pour te faire dicter des ordres, 20 ans pour profiter de ta jeunesse, 15 ans pour rentrer dans les clous, 15 ans pour préparer la fin de ta carrière, puis 15 ans pour te souvenir… Ca fait court… C’est du pain béni cette gélule.

– Au rythme où vont les choses, je ne suis pas sûre tout compte fait que tu puisses vraiment en profiter, soupira Grâce, se rappelant des lopins de terre de plus en plus incultivables de sa modeste campagne britannique.

– Pourquoi je pourrais pas vivre bien plus longtemps que la moyenne ?

– Une pilule ne résoudra pas l’état de la planète, c’est peut être elle qui en aurait bien besoin… Un peu de rab’ pour elle, tu crois pas ?

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***

Le soir tombait. A l’Ecole, le professeur fantasque n’avait plus donné signe de vie. Les élèves avaient regagné leur appartement au sein du château, avec des sentiments partagés. Enfin presque tous. Vicenzo était arrivé d’Espagne en fin de journée, mais l’ambiance le rebuta dès l’arrivée. Avant même d’avoir franchi les portes. Il fit demi-tour.

Vicenzo avança prudemment entre les arbres, attentif aux bruits qui l’entouraient. La forêt sentait l’humus, les feuilles mortes, l’herbe fraîche, la terre. Véritable mélange brut pour les sens. Inhabituel dans un monde où la nature est presque reléguée au rang de figurante. Le jeune homme avait envie de s’arrêter pour immortaliser les couleurs mais il se força à continuer. Après tout, il était en fuite.

Il sursauta lorsqu’il entendit un craquement derrière lui et s’arrêta net. Un oiseau? Une biche? Ou pire… Non. Il n’y avait pas d’ours dans cette contrée d’Europe. Du moins… il n’en n’était pas sur. Son coeur accéléra. Peut-être pouvait-il courir et grimper dans un arbre…

– Tu t’es perdue ?

Il fit un bond en entendant la voix et se retourna brusquement. A quelques mètres de lui se tenait une femme blonde, les cheveux courts, vêtue de noir. Les bras croisés, elle affichait un petit sourire ironique.

– Si tu veux te barrer discrètement, tu as encore deux-trois choses à apprendre, à mon avis, poursuivit-elle.

– Comment sais-tu que…

– Parce que j’ai eu la même idée que toi. Mais je pense que je m’en sors mieux!

Vicenzo toisa la jeune femme. Une lueur de défi mêlée d’amusement dansait dans ses yeux. Il soupira et prit le parti de se présenter.

– Moi c’est Manon, répondit-elle. Alors, c’était quoi ton plan?

– Mon plan?

– Oui, ton plan! Tu vas où ? Tu t’es présentée à l’accueil ? Tu dors où ? Tu manges quoi et comment?

– Euh…

Devant l’air désemparé de Vicenzo, Manon soupira. Elle s’en doutait, à vrai dire. Lorsqu’elle l’avait vu battre en retraite discrètement à peine arrivé,  elle savait qu’il essayait de “faire le mur” avant même de s’être présenté. Mais elle devinait qu’il était était moyennement doué pour prévoir ce genre d’escapade. Elle avait vu juste.

– Heureusement que j’ai prévu pour deux, lança-t-elle en le dépassant.

Vincenzo ne savait pas quoi dire. Il était effectivement parti sans rien. Imaginant… il ne savait même pas ce qu’il avait imaginé. Il voulait juste quitter cette ambiance qui le mettait mal à l’aise. Depuis qu’il était arrivé dans les jardins, il gardait ce sentiment que quelque chose n’allait pas. Que ce n’était pas ce que cela semblait être, sans pouvoir néanmoins l’expliquer. Surtout, il détestait le climat humide de la région, lui qui avait l’habitude de la chaleur et des plages de Majorque.

Il emboîta le pas à Manon. Ils n’avaient pas fait dix mètres qu’une silhouette se dessina devant eux.

Jour-J – Episode 2, l’Ecole du Voyage dans le Temps…

Jour-J : Episode 1, une soirée spéciale à Majorque

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Jour-J – Episode 2, l’Ecole du Voyage dans le Temps…

newyork
Imaginez que vous puissiez revivre une journée de votre passé.
Imaginez maintenant que ce soit possible.
Cet entretien d’embauche que vous avez raté pour un rien.
Ce faux pas qui vous a fait rompre avec l’amour de votre vie.
Cette journée qui aurait pu être mémorable.
Elle l’a été puisque vous vous en souvenez.
Mais vous vous en rappelez car vous êtes passé à côté.
Le Jour-J va vous aider à changer les choses.
C’est une expérience à saisir.
Nous sommes en 2036.
7 humains choisis au hasard vont tenter de vivre cette seconde chance. Mais une deuxième chance est rarement offerte sans contrepartie.
Ils auront tout loisir de s’en rendre compte…
Et vous. Que feriez-vous si vous étiez choisis ?

Replay de l’épisode 1 [par ici]

Orson et Grace s’avancèrent jusqu’aux pieds des grands escaliers de marbre.

Chacun adoptait une démarche assez différente : le jeune gallois geek traînait un peu des pieds tandis que la blondinette gaélique s’extasiait de la beauté du parc. Certaines haies avaient été taillées en forme de sablier. Le temps avait l’air d’être l’alpha et l’oméga de ce lieu, jusqu’aux moindres interstices des bassins tirés à quatre épingles. Des fontaines en forme de clepsydre jaillissaient de part et d’autre du grand chemin caillouteux.

Les jardins étaient déployés en terrasse. Au plus les deux élus s’approchaient de l’établissement, au plus les parterres étaient soignées. La beauté des lieux allait crescendo. Un mini-Versailles. Comme dans l’ancien temps. Pourtant, nous étions bien aux confins des années 2030, comme en témoignent les quelques drones qui voltigeaient patiemment ici et là, arrosant les pelouses mentholées avec une précision extrême. L’un d’eux surveillait le temps de son œil de métal, presque un peu prêt à rameuter les troupes bien au chaud. Un doux ron-ron dans les oreilles. La machine au service de l’environnement. Quelle belle avancée. RIP les tracteurs et les jardiniers paysagistes. 

Curieux Monde.

L’homme qui les attendait sans ciller portait un élégant costume noir. Aucun des trois ne proféra le moindre son durant de longues minutes. En fait, l’homme semblait attendre. Grace échangea un regard discret avec son compagnon de route: combien de temps allaient-ils encore attendre, plantés là? Au bout de ce qui leur sembla une éternité, l’homme se décida à leur adresser la parole:

  • Où sont les autres?
  • Les autres? demanda timidement Grace, perplexe.
  • Vous n’êtes que deux.
  • Euh… oui. Vous attendiez du monde? répondit Orson, une pointe d’ironie dans la voix.

Le regard sévère de l’homme le fit taire immédiatement. Néanmoins, Grace nota qu’il paraissait destabilisé. Il sembla réfléchir quelques instants, puis il leur fit signe de le suivre.

En passant les immenses portes de bois sculpté entourées de pierre, les deux jeunes gens s’attendaient à se retrouver dans un décor médiéval. Que nenni. Le hall d’entrée du château était tout ce qu’il y a de plus moderne: du carrelage gris, des murs blancs, des meubles design noirs. “Un peu froid”, songea Grace. Orson ne paraissait pas perturbé, plutôt impatient. L’homme en costume noir les fit entrer dans une pièce attenante et s’effaça. Ce qu’ils découvrirent les laissèrent sans voix.

***

Manon essuya rageusement ses larmes. L’homme assis à côté d’elle dans l’avion lui adressa un regard presque méprisant. En complet veston, un casque sur la tête et une tablette dans les mains, il ne comprenait certainement pas son émotion de quitter ce pays. Mais la jeune femme de vingt-cinq ans venait de passer quatre ans en Indonésie, à aider les populations touchées par le changement climatique.

La montée des océans avait provoqué des catastrophes sans précédent, forçant des milliers de personnes à quitter leurs villages. Manon était passionnée par ce qu’elle faisait, avait rencontré des personnes incroyables et vécu des moments très forts. Peut-être l’un des rares contextes où l’humain avait encore de la valeur, où les hologrammes n’avaient pas droit de cité. Et voilà qu’elle était obligée de tout laisser, parce qu’elle était “Elue”! Pourquoi maintenant? Et surtout, pourquoi elle? D’aussi loin qu’elle se souvienne, il n’y avait pas une once de regret, un seul moment qu’elle aurait voulu changer. Oui, elle avait fait des erreurs, mais qui n’en fait pas? Après tout, c’est ce qui forge, ce qui construit qui on est. Bien sûr, il y avait des moments qu’elle aurait aimé revivre. Mais seulement revivre, un peu comme une spectatrice. Pas changer. Puis il subsistait un autre doute chez elle.

Elle n’y croyait tout simplement pas. Voyager dans le temps était pour elle a minima une fumisterie, au maximum une sacrée perte de temps.

L’avion prit de la vitesse pour enfin s’arracher du sol. Manon ferma les yeux. Le voyage allait être long.

***

Grace et Orson restèrent sans voix. Ils venaient de pénétrer dans une salle immense, bordée de colonnes de marbre. En observant bien, ils se rendirent compte que des dizaines de miroirs posés des murs au plafond donnaient cette impression de démesure et qu’en réalité, la pièce était de taille raisonnable.

  • Bienvenue à l’Ecole du Jour-J !

La voix avait résonné, claire et tranchante. Presque robotique. Une femme s’avançait vers les deux jeunes gens. Les cheveux relevés en un chignon serré, un visage parfaitement maquillé et harmonieux, des courbes savamment mises en valeur dans une longue robe bleu nuit. Grace, la gorge sèche, se dit qu’elle avait probablement devant elle la plus belle femme du monde. Cette dernière continua :

  • Monsieur Castel va vous conduire à votre chambre, Monsieur. Je vais vous conduire à la vôtre, Mademoiselle. Vous avez une heure pour vous installer, nous viendrons vous chercher pour le repas.

Cela n’appelait aucun commentaire. Grace fut un peu déstabilisée d’être séparée de son compagnon de voyage, mais elle suivit la femme sans un mot. Elles traversèrent au moins trois couloirs à la décoration assez épurée avant d’arriver devant une porte de bois clair. Sans un mot, la femme s’effaça pour laisser passer Grace puis referma la porte.

La jeune femme posa son sac avant de promener un regard sur la pièce: un lit, une armoire, un bureau, une grande fenêtre. Tout était blanc. Elle soupira. Il lui faudra arranger un peu la décoration si elle voulait se sentir “chez elle”!

A peine avait-elle pensé cela qu’à sa droite, dans le mur, apparut un écran avec la phrase “choisissez votre ambiance” écrite en gros dessus. Grace leva un sourcil mais, curieuse, elle s’approcha. L’écran semblait tactile, elle appuya donc sur la phrase. Un catalogue d’une centaine de pages s’ouvrit. “Forêt”, “Montagne”, “Caverne”, “Ile”… des dizaines et des dizaines d’ambiances différentes apparaissaient. Il y avait même une catégorie “Films”.

Pour commencer, Grace décida de tester quelque chose d’assez soft. Elle choisit “Plage”. Aussitôt, les murs de la chambre commencèrent à changer pour revêtir une imitation assez convaincante de plage de sable blanc et de palmiers.

Le lit se transforma en hamac tendu entre deux bananiers, le bureau en grand rondin, l’armoire en étagère de bois flotté. Grace dut s’asseoir pour réaliser ce qu’elle avait devant les yeux. Elle pouvait même sentir l’odeur des embruns et la caresse du vent marin !

Elle pouvait lire des informations sur le Voyage dans le temps, en un simple mouvement de la main. Elle prit quelques minutes pour lire un ancien article sorti en 2017 grand public dans un magazine français. De la propagande en douceur ?

L’univers pourrait s’envisager ainsi : imaginez un tapis de billard infiniment grand, et un nombre incroyable de boules (planètes, étoiles…) et de trous (noirs !), de taille et de masse différentes, disposés dessus. Imaginez maintenant que, sous l’effet de la gravité, les billes « creusent » le tapis, s’enfonçant chacune un peu plus profond selon leur masse. Le tapis vert se retrouverait ainsi bosselé, ­distendu ­autour des billes, déformé par de multiples ­cavités. Vallées, prairies, ­sillons, montagnes, creux, l’univers est un paysage grandiose qui recèle de détours, de mondes cachés, ­d’illusions d’optique et de chemins de traverse. Un univers « ­chiffonné », comme le décrit l’astrophysicien Jean-Pierre Luminet, où les distances (et donc le temps), se tordent, s’allongent ou se rétractent.

Et sur un tel grand-huit démultiplié, pourquoi ne pas concevoir des croisements, des situations de face-face, en miroir, et considérer que des ponts puissent se créer. Le cher Albert a été le premier à supposer un univers tellement courbé qu’il en arriverait à se replier sur lui-même, telle une feuille de papier. “

Elle avait cette sensation assez étrange d’être un peu « informé de travers ». Malgré le côté magique de la pièce, elle n’arrivait pas à se départir du sentiment étrange que quelque chose clochait… L’ambiance lui rappelait un peu l’intérieur du film “The Grand Budapest Hotel” : rien ne dépassait et pourtant.

Le lieu ne la laissait pas indifférent. Elle mit ça sur le compte de son caractère changeant. Un an loin des siens allait être un bon petit sacrifice. Casanière, elle avait passé son quart de siècle en famille, à contempler le monde de sa campagne galloise, avec sa bonne vieille 5G et sa wifi de l’ancien temps. Il y avait même des poules. Des chevaux énigmatiques d’une fin d’époque, comme si ces derniers savaient que le temps change ailleurs. Elle vivait dans une des dernières fermes de son canton. Et elle en était fière. Dernières pulsions d’un monde rural à la complète dérive.

Elle posa un regard vers la fenêtre pour se changer les idées.

Sa vue était imprenable. La nature dans ce coin d’Europe faisait de la résistance pour son plus grand bonheur. Le château, à l’écart du monde, se dressait tout au bout d’une vallée légèrement suspendue. Si bien que la vue se déclinait en plusieurs perspectives, vers le lointain. Une bouffée d’oxygène. Elle ouvrit la fenêtre. L’orage se taillait la part du lion vers le ciel tourmenté du soir, tandis que la brume envahissait les hêtraies exubérantes à perte de vue.

La pluie s’invita. Elle avait un goût de légèreté. Grace se pencha prudemment pour en prendre plein la vue sous le vent qui fouette. Elle découvrit alors un curieux “manège” en contrebas…

***

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Etats-Unis, 28 septembre 2036. Un soir presque comme les autres.

La vue depuis le sommet du Rockefeller Center était à couper le souffle. Toute la ville de Manhattan s’étalait à ses pieds, majestueuse dans le soleil couchant. A droite, l’Hudson serpentait, scintillant. A gauche, l’East River – du moins ce qu’il en restait vu toutes les îles artificielles qui avaient été construites ces vingt dernières années – se frayait péniblement un chemin entre tous ses îlots. Malgré tout, New York City gardait cette intemporalité et ce caractère unique. Du mandarine éclatait de toutes parts dans le ciel du soir. Un nouveau soir unique.  

Mais un soir de plus pour James. Un soir lambda. Dénué de contemplation.

Après tout, un crépuscule a-t-il encore du charme quand 79 demandes de colis attendent sagement, dans l’Interface (anciennement Internet) ? Un crépuscule peut-il rivaliser avec le combat d’épée que se livrent deux drones jaloux l’un de l’autre entre deux rayons de friandises news-yorkaises ? Un crépuscule peut-il faire face à cette bonne vieille routine ?

Depuis dix ans qu’il travaillait dans la boutique de souvenirs au sommet du building, James ne faisait même plus attention à la vue. Il faisait son travail machinalement, mécaniquement, puis rentrait chez lui à Brooklyn, donnait à manger à son chat, commandait chinois ou italien, et passait la soirée dans son casque à réalité virtuelle, avant de recommencer le lendemain. Il en avait même oublié de voyager. “C’est comme ça”. Fataliste.

Lui qui se voyait partir faire le Tour du Monde, au tournant de ses folles années de 20 ans. Lui qui avait planqué ses rêves bien au fond de l’entonnoir du “Sois ambitieux d’abord, tu auras tout le temps de profiter”. Lui qui dix ans en arrière aurait peut être dû déchirer le contrat “en or” de vendre des petites Statue de la Liberté en treize langues. Quel intérêt de connaître treize langues derrière sa caisse, dans treize mètres carrés ?

Parfois, il passait un bon moment en compagnie d’une charmante hologramme. Le week-end, il rendait visite à sa mère à Glen Cove. Et c’était tout. Une vie exaltante. 34 printemps dont la bonne moitié à faire comme tout le monde : écouler chaque goutte d’une journée sans un zeste de plaisir. Attendre le weekend avec impatience tout en pensant déjà au lundi.

Jusqu’à ce jour. James ne le savait pas encore, mais dans exactement deux heures et trente deux minutes, sa vie basculerait à jamais. Pas trop tôt.

Troisième épisode : mercredi 31 octobre à 19h

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Jour-J : Episode 1, une soirée spéciale à Majorque

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Imaginez que vous puissiez revivre une journée de votre passé.
Imaginez maintenant que ce soit possible.
Cet entretien d’embauche que vous avez raté pour un rien.
Ce faux pas qui vous a fait rompre avec l’amour de votre vie.
Cette journée qui aurait pu être mémorable.
Elle l’a été puisque vous vous en souvenez.
Mais vous vous en rappelez car vous êtes passé à côté.
Le Jour-J va vous aider à changer les choses.
C’est une expérience à saisir.
Nous sommes en 2036.
7 humains choisis au hasard vont tenter de vivre cette seconde chance. Mais une deuxième chance est rarement offerte sans contrepartie.
Ils auront tout loisir de s’en rendre compte…
Et vous. Que feriez-vous si vous étiez choisis ?

*

Les nuages en forme de squale prenaient un air latino au soleil couchant.

Majorque.

Vicenzo, la trentaine passée, sans enfants, profitait de l’esplanade donnant sur Calla Milor, l’une des plages les plus réputées de l’île. L’été 2036, à bout de souffle, terriblement chaud, n’en finissait plus. L’automne se cachait encore, prêt à déferler avec des surprises vagues après vagues. Bonnes ou mauvaises. Mais Vicenzo l’ignorait encore. Heureusement pour lui.

Pour l’heure, en attendant ses amis le rejoindre, il posait un regard amusé vers le soleil sur le point d’être englouti par l’entonnoir de la Terre, comme ces mojitos sirotés avec envie sur les tables animées. Les bars faisaient le plein. Certains étudiants fraîchement arrivés, étaient venus se poser sur les terrasses avec leur hologramme d’un soir. C’était courant depuis quelques années. Des fantômes numériques faisant mine de commander des verres. La nouvelle idée lumineuse pour faire des rencontres.

Le jeune majorquain aux cheveux ondulés et au regard perçant, avait un regard assez acerbe sur les dernières technologies. Il faisait avec. Pêcheur le jour (pour ce qu’il restait de poissons…). Romancier, la nuit. Un brin décalé. Solitaire. Il aimait observer la société sans pour autant aimer que la société ne l’observe. Fêtard mais terriblement seul au fond. « Dire que y’a 20 ans, on rencontrait des gens sur des bons vieux sites virtuels, et ça nous arrivait même de nous rencontrer en réel. Ça avait quand même de la gueule» se rappelait-il avec un brin de mélancolie. Dans ses rares moments de tranquillité entre sa journée à cent à l’heure et ses soirées colorées, il en profitait pour philosopher. Sur le sens de la vie.

Tranquillement dans l’air brûlant d’une canicule de septembre. Habituel.

L’ambiance était pourtant particulière ce soir-là. La routine des planchas, le quotidien des cocktails, l’habituel barnum des Erasmus venus des quatre coins de l’Europe (pour ce qu’il en restait de l’Europe), avaient un goût ce soir terriblement différent. Mais pas moyen de savoir pourquoi.

Peut-être l’effervescence du Jour-J qui depuis quelques mois était dans toutes les langues, et sur toutes les langues.

Le bruit courrait de par le Monde, que 7 humains en parfaite condition physique pourraient bientôt revivre une sorte de deuxième chance dans leur existence. En rejouant une journée de leur passé. Une journée qui leur ont laissé un goût amer dans leur vie. Ce genre de journée où si l’action avait été différente, si le curseur avait été à peine déplacé d’une minute ou d’un geste de maladresse en moins, tout aurait été sûrement différent. Le seul moyen de le savoir est d’y replonger avec délice, ou supplice. Le jour-J faisait couler beaucoup d’encre. Car pour cela, il fallait bien voyager dans le temps.

Oui le mot est lâché. Voyager dans le temps. Ce temps si linéaire. Si irrémédiablement cousu de fil blanc par les scientifiques jusqu’au tournant des années 2020. A coup de conférences, de circulez il n’y a rien à voir. Aucun voyage possible, nous assénait-on. Puis depuis quelques semestres, les langues se délient. Le Jour-J serait une première étape expérimentale, orchestrée par un magistère quelque part sur Terre. Une étape testée sur des humains. Les souris ont fait leur temps. Quel plus beau cobaye que le principal intéressé, à savoir l’humain ?

Les temps changent.

La population n’en savait pas plus dans les médias mainstream sur le contenu de ce voyage. Aller, retour ? Quel type de sentence en cas d’échec pour changer les choses le fameux Jour-J ?

On gardait ça assez secret dans les hautes sphères scientifico-politiques, tout en laissant filtrer deux trois informations pour faire rêver des milliards d’humains. Sur ce point-là, la malice des dirigeants était décidément bien intemporelle.

Les amis de Vicenzo arrivèrent. La soirée se passa sans encombre. Au menu : une scène de tropical house dans une scène ouverte à reconnaissance vocale. Vous criez un nom d’artiste, et le dj ou l’artiste virtuel apparaît plus vrai que nature devant vous, et se lance dans un set automatique en mixant les morceaux clamés par la foule. De quoi mettre David Guetta à l’abri du besoin, lui qui coule désormais des jours heureux à l’aube de ses 70 ans.

Les temps changent.

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Vicenzo repartit ce soir-là seul, sobre, juste heureux d’être dans ce bordel merveilleux qu’est ce Monde. Entre deux âges. Ni vraiment étudiant, ni vraiment posé, ni vraiment quoique ce soit, mais heureux comme tout.

L’air était moins chaud. Plus que 37°c, quel bonheur.

Les clameurs urbaines se firent plus ténues, au fur et à mesure qu’il marchait vers chez lui en périphérie.

Les restaurants éteignaient leurs loupiottes corail les unes après les autres. Les chats goguenards bondissaient dans les courettes, rassasiés après leur éternelle pâtée pour chat. Dans tous les coins du Monde, et à toutes les époques, s’il y a bien quelque chose d’intemporel, c’est cette odeur de pâtée pour chat. A ceci près que désormais elles étaient bios.

Quelque chose tira Vincenzo de ses pensées spatio-félines.

Un flash couleur indigo nimbé de fluorescence apparut soudain. A quelques ruelles adjacentes. Une seconde d’étincelle. Puis l’obscurité de retour. Puis. A nouveau. Plus rien. Puis un nouveau flash. Très rapide. Et un troisième.

Des lumières, il y en avait des milliers dans ce coin de l’île qu’il connaissait par cœur, mais là…

Quelque chose le poussait à aller voir de plus près. Irrésistiblement attiré vers cette rue un peu à l’abri des regards.

***

  • Je crois que c’est là.
  • Le décor me rappelle un peu ce Pixar de l’époque…
  • Ratatouille ?
  • T’es bête… Non, avec le chat qui fait des yeux tout tristes…
  • Far Far Lointain ? Dans Schrek ?
  • Oui c’est ça, j’étais pas né mais ce film est culte.
  • T’exagères un peu, c’est sinistre comme endroit, comme ma vie.

Orson était d’une « joie de vivre » à toutes épreuves. Longiligne, coupe au bol, des vêtements trop grands pour lui, un éternel adulescent de 32 ans qui passait sa vie à geeker sur sa PS7 et jouer au poker en ligne. Un destin tout tracé.

Il était accompagné d’une autre élue du même pays que lui. Le Pays de Galles. C’est un pays ? En tout cas, il y a Pays dedans.

Elle s’appelait Grace.

Grace, la vingtaine, vivait dans son Monde. Rêveuse, candide et espiègle. Chevelure ambrée. Fossettes. Yeux prune. Un naturel déconcertant. Mais un caractère bien trempé. Sans filtres. Entière. Si quelque chose lui plaît, elle va s’émerveiller, parfois même pour un rien. Si quelque chose la contrarie, elle le fera savoir quelle que soit la hiérarchie et la personne en face. Brute de décoffrage. Si elle savait pourtant dans quel guêpier elle était sur le point de se fourrer…

Dans cette contrée reculée d’Europe, le voyage fut éprouvant, mais la jeune femme gardait son bagout habituel, au grand dam de son compagnon de route, croisé à la gare de Prague – par hasard – quelques jours plus tôt. Deux élus qui se rencontrèrent.

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Ils firent la route seuls, à l’abri des grandes routes, dans des villes aux noms à coucher dehors – Tarvisio, Bodec – pour ne pas éveiller les soupçons. Rejoindre l’Ecole du Jour-J était encore un sujet tabou dans la société actuelle. Pour deux raisons. La première : un certain scepticisme face au trop plein de technologies. La deuxième : peu d’informations avait filtré sur ce « voyage dans le temps », à cause notamment de la loi contre les réseaux sociaux de 2028.

Les responsables de fakes news étaient désormais passibles de peine de mort. Instagram et Google avaient plié bagages pour se reconvertir en livraison de colis par drones. L’ère du trop plein d’infos, des chaînes de télévision en continue, avaient laissée place à l’époque du Compte-Goutte. Les likes brûlés sur la place publique depuis huit ans déjà. Le bûcher. RIP Facebook. Internet était bien plus contrôlé.

Pour le bien de chacun…

Retrouvons nos deux élus, armés d’une petite boussole à reconnaissance vocale, qui leur chuchotait à l’oreille « plus au Nord, prenez à droite, puis à gauche… », les deux gallois se laissaient guider en cet avant-goût d’octobre 2036. Les érables se feutraient de jaune d’œuf par endroits. De curieux ponts en pierre traversaient les multiples rivières allègres.

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Orson avait la sensation de retrouver l’ambiance de ses jeux vidéos. Grace avançait sans crainte dans cet oasis de verdure. Le ciel surveillait du coin de l’œil la bande d’orages en train de comploter. Ambiance. Les oiseaux braillaient dans cette ultime clairière avant l’Ecole. L’école venait donc de surgir face à eux. Impressionnante. Virtuose.

L’édifice était à la fois immense et modeste, avec ses allures de châtelets en pierre de brique. Deux tourelles. Un jardin à la Française, des haies en forme de chantilly de verdure qui tournoyaient jusqu’aux roseraies bleues. Cette vallée reculée du fin fond des Alpes Juliennes était décidément bien surprenante.

Le voyage avait été éprouvant, et le duo n’avait qu’une hâte. S’affaler dans les immenses canapés qu’ils imaginaient déjà. Être dans l’élite devait sûrement leur octroyait quelques menus privilèges. C’était en tout cas ce qu’ils pensaient.

Un éclair fit soudain de l’œil à la cime au loin, suivi d’un tonnerre lugubre en guise de bienvenue. Les moineaux s’envolèrent dans cette atmosphère particulière.

Presque délicieusement inquiétante.

Tout comme la silhouette qui se tenait sur l’immense perron de marbre au loin.

Lire l’Episode 2, désormais en ligne

ActuFictionsJour-j

Dans les coulisses de « Jour J », la nouvelle science-fiction d’Il Court Mirabeau, en ligne dès le 1er octobre 2018

BUSINESSREVIEW (20)

Si vous pouviez revivre un jour de votre vie pour réparer les erreurs et changer de destin… Quel jour choisiriez-vous ? C’est cette question qui sera abordée dans la nouvelle websérie d’Il Court Mirabeau, dont le premier épisode sera en ligne le lundi 1er octobre à 19h00.

Quel est le pitch ?

Imaginez que vous puissiez revivre une journée de votre passé.

Imaginez maintenant que ce soit possible.

Cet entretien d’embauche que vous avez raté pour un rien. 
Ce faux pas qui vous a fait rompre avec l’amour de votre vie.
Cette journée qui aurait pu être mémorable.

Elle l’a été puisque vous vous en souvenez.

Mais vous vous en rappelez car vous êtes passé à côté.
Le Jour-J va vous aider à changer les choses.
C’est une expérience à saisir.

Nous sommes en 2036.

7 humains choisis au hasard vont tenter de vivre cette seconde chance. Mais une deuxième chance est rarement offerte sans contrepartie.
Ils auront tout loisir de s’en rendre compte…

Et vous. Que feriez-vous si vous étiez choisis ?

Grégory, pourquoi avoir choisi d’investir le terrain de l’anticipation pour cette troisième websérie du blog ? C’est pas un peu risqué ?

Il Court Mirabeau a sorti deux fictions aux univers assez différents.

En été 2017, Manon nous a livré Fanny, une série écrite en 7 épisodes avec un accent de saga d’été…

Quand Bastien, journaliste aixois un poil trop connecté, va rencontrer Fanny, jeune artiste peintre et hors du temps, l’été 2017 s’annonce doux et piquant dans l’arrière pays aixois… Pour le meilleur et le pire.

Sortie en plein cœur de l’été, cette première websérie a trouvé son public avec 1163 lectures pour l’épisode 6 et près de 4000 lecteurs sur les 7 épisodes.

Quelques mois plus tard, en février dernier, Thalia s’est lancée à son tour avec « Et les mistrals gagnants », la vie d’une coloc aixoise tournée autour de la danse. Là aussi, belle surprise. Plus de 2000 lecteurs sur les 5 épisodes.

Après la fibre « Saga de l’été » et « The Big Bang Theory Theme » je me lance à mon tour dans l’écriture en collaboration avec Thalia. L’anticipation, la science fiction, les nouvelles technologies sont des thèmes qui me tiennent à cœur. Nous essaierons de satisfaire au mieux les lecteurs aixois avec une petite histoire au pitch un peu original. On cherche avant tout à faire plaisir aux fidèles du blog, puis si on se plante, on aura tenté 🙂

Objectif d’audience pour ce premier épisode ?

Sincèrement, si on fait 500 lectures, on sera déjà content. Faire lire le public est un sacré challenge, à l’heure des images et des vidéos, mais je reste persuadé que ce genre a encore de l’avenir, y compris sur les blogs et les réseaux sociaux. Nous verrons bien !

En combien de temps se lit un épisode ?

Nous sommes sur des formats courts. Cinq à huit minutes. Le premier épisode se lit rapidement.

Pourquoi les fictions sont un genre sur le point d’être pérennisé dans la ligne éditoriale du blog ?

A côté de l’actu légère et des bonnes adresses, les chroniques (dont les webséries font partie) sont une troisième bouffée d’oxygène pour nous. Un espace de création supplémentaire.

On se retrouve lundi 1er octobre à 19h00 sur le blog pour l’épisode 1 !

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Et les Mistrals Gagnants – Episode 1- « Coïnci-danse »

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Découvrez une histoire dans l’esprit de La La Land, Un Dos Tres et l’Auberge Espagnole, qui met en scène de jeunes aixois. Une coloc improbable, sur fond d’arts de la scène, de Rotonde et de péripéties, c’est le pitch un brin mystérieux de la deuxième fiction « fait maison » du blog. « Et les mistrals gagnants » débarque chaque mercredi à 18h00 sur le blog sous formes d’épisodes romancés. Episode 1 !

Les notes du piano s’égrènent, ma voix les suit sans effort apparent. Toujours plus haut, mais sans forcer. Ne pas appuyer sur les cordes vocales, garder la mâchoire détendue, reprendre juste ce qu’il faut d’air après chaque montée. A la moindre tension, le son se modifie. Imperceptiblement pour certains, mais après des années de cours réguliers, je l’entends comme une vraie dissonance. Laetitia aussi. Ses doigts cessent de courir sur les touches du clavier, elle me laisse me corriger avec un sourire.

Nos séances de vocalises sont faites de ça: son piano, ma voix, des regards et une vraie complicité. Il arrive encore, bien sûr, que l’on s’interrompe vraiment pour que Laetitia m’explique le fonctionnement de certaines choses. Mais cela reste un moment d’échange constant, verbal ou non. Et c’est l’une des raisons qui me font aimer les exercices de technique vocale là où d’autres trouvent cela rébarbatif.

– Tu me bluffes quand même, me dit Laetitia à la fin de la séance. J’ai l’impression qu’à chaque cours, un nouveau déclic se fait !

– J’ai une prof douée…

Elle secoue la tête en levant les yeux au ciel.

– Le jour où tu réussiras à te mettre dans le crâne que tu as du talent, Mathilde…

– Ça viendra peut-être quand j’aurai ton âge !

   Laetitia éclate de rire et fait mine de me frapper. C’est un jeu entre nous. Malgré ses quarante ans et nos treize ans d’écart, on a toujours été proches. On s’apprête à terminer sur un dernier exercice lorsque la porte du studio s’ouvre à la volée. Une tornade blonde déboule en faisant des bruits d’avion en plein crash.

– Elias ! gronde Laetitia. Je t’ai dit mille fois de ne pas faire ça !

– Mais maman ! C’est la guerre, et mon Grumman F-14 Tomcat est en train de perdre de l’altitude ! Il doit atterrir ! Ah, salut Math !

– Qu’il aille atterrir ailleurs que dans les studios ! 

   Le petit garçon ressort aussi bruyamment qu’il est entré. Laetitia soupire. A dix ans, son fils devient bien plus sûr de lui et n’hésite pas à répondre à sa mère. L’absence de père à la maison n’arrange pas les choses. En rassemblant mes partitions, je lui propose de m’occuper d’Elias un soir pour lui permettre de souffler un peu.

– Pourquoi pas…

– Je peux le prendre à la coloc, de toute façon on a toujours une chambre de libre.

– Vous n’avez toujours pas trouvé de remplaçant pour Maxime?

– Non. J’adore vivre avec Romane et Julien, mais on fonctionnait bien tous les quatre.

– T’inquiète, je suis sure que vous allez finir par trouver !

   Moi aussi. Du moins je l’espère fortement, parce qu’indépendamment de la division du loyer, une quatrième personne mettrait un peu de vie dans notre appartement. Entre Julien qui est à fond dans la préparation de ses concours et Romane qui bosse sur un gros projet dans sa boîte de communication, le pic d’ambiance de ces dernières semaines a été la fois où j’ai mis la B.O de « Lalaland » à fond pendant que je prenais un bain. Si l’absence de mes colocs m’a permis de chanter à pleins poumons dans le pommeau de douche, je préfère mille fois partager des moments avec eux. Perdue dans mes pensées, je suis Laetitia hors du studio jusqu’à l’espace cuisine et détente. Elias s’y trouve, debout sur une chaise, les bras tendus tel un oiseau. En poussant un cri de guerre, il s’élance et atterrit – de justesse – sur le canapé. Laetitia le récupère et réussit tant bien que mal à lui faire enfiler son manteau.

– Mathilde, on se retrouve à 19 heures pour la répétition avec la troupe. Tu as les 4-6 ans cet après-midi, tu peux faire cours dans le grand studio, il est libre.

   Sans attendre ma réponse, elle quitte les lieux avec son fils toujours en train de « faire la guerre ». Je me pose dans le canapé en promenant mon regard sur les murs de la pièce. Ils sont recouverts de photos, posters et affiches des spectacles montés par Laetitia. Elle a créé Aix en Scène à seulement vingt-cinq ans, avec une telle motivation que la mairie d’Aix-en-Provence l’a aidée à trouver les financements pour monter son association. A l’époque, elle était secondée par son compagnon, le père d’Elias, qui a fini par tout quitter, y compris femme et enfant, pour aller s’installer aux Etats-Unis. Quand j’ai croisé la route de Laetitia, elle avait un petit garçon de deux ans à assumer toute seule et le moral au plus bas. Je venais de débarquer à Aix pour mes études et, malgré mes dix-neuf ans, on s’est entendues dès notre première rencontre. Elle a été ma première prof de chant, je l’ai soutenue dans ses difficultés et passé pas mal de temps à m’occuper d’Elias, que je considère maintenant comme mon petit frère.

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   Je monte jusqu’à la rue d’Italie pour attraper un sandwich à la boulangerie en passant par la place des Quatre Dauphins et sa jolie fontaine. Les rayons du soleil d’hiver se faufilent dans les ruelles d’Aix-en-Provence, et bien qu’il fasse frais, on peut sentir que le printemps n’est pas très loin. Depuis que j’y habite, j’aime marcher dans cette ville. Son atmosphère à la fois tranquille et vivante, ses petits restaurants agréables, ses parcs tous différents… Je m’y sens chez moi bien plus qu’à Lyon où j’ai pourtant passé mon enfance et mon adolescence !

   J’ai bien fait de prendre un dessert en plus de mon sandwich, parce que le groupe des 4-6 ans à qui je donne des cours d’éveil musical m’a vidée de toute mon énergie. Ils sont seulement six, je les adore, mais en une heure de temps j’ai à peine réussi à leur faire chanter le premier couplet d’une chanson d’Henri Dès ! Malgré ma fatigue, la perspective de la répétition du soir avec la troupe me motive à garder les yeux ouverts.

   Comme chaque année, on monte un spectacle pour le mois de juin et cette année, il s’intitule Et les Mistrals Gagnants. Depuis deux ans, en plus de donner les cours aux petits, je seconde Laetitia sur l’écriture et la mise en scène. C’est passionnant, à tel point que je me suis souvent demandé si je n’avais pas raté ma vocation. D’un autre côté, mon master en LEA ne me sert pour le moment à rien puisque je suis « conseillère en vente dans le prêt-à-porter ». Comprendre: vendeuse dans une boutique de fringues. Au départ, c’était provisoire, le temps de trouver un job dans ma branche. Le provisoire s’est transformé en CDI 35h week-end compris. Je ne me plains pas, je gagne ma vie, le boulot n’est pas horrible non plus, mes collègues sont sympas. C’est juste que je rêvais d’autre chose. Je me voyais mener des missions importantes à l’étranger, pour des clients prestigieux, dans une ville comme New-York ou Tokyo.

   A l’école, quand on nous demande de choisir une orientation, on ne nous dit pas que la vie, ce n’est pas comme des petites cases à cocher sur un papier. Et quand on voit marqué, sur la plaquette de formation de la fac, « Débouchés: responsable achats internationaux, responsable de succursale à l’international, ingénieur d’affaires export, International supply chain manager… », on n’imagine pas un instant que cinq ans après son diplôme on se retrouve à vendre des tee-shirts. Pourtant, la réalité peut rattraper le rêve bien plus vite et plus brutalement qu’on ne le pense. La faute à personne, ou à la vie. Au choix.

   L’arrivée de ceux qui composent la troupe me tire de mes pensées. Agnès, Ludo, Rheda, Marie, Corinne, Gaëlle, Denis. Je les connais depuis quelques années déjà, on a tous des parcours, des points de vue, des âges différents, mais quand on est sur scène ensemble on forme un tout, une unité. Je fais des bises, je salue, on me demande comment avance l’écriture, si je sais déjà quelles seront les mises en scène des chansons. On s’installe dans le grand studio en attendant Laetitia en discutant joyeusement. J’aime cette connivence de troupe, cette chaleur humaine qui peut nous faire déplacer des montagnes. Lorsque Laetitia arrive, elle est accompagnée par un jeune homme brun que je n’ai jamais vu.

– Bonsoir tout le monde ! Je vous présente Taj, qui va nous aider, Mathilde et moi, sur la mise en scène du spectacle côté chorégraphie.

– Chorégraphie… attend… tu veux nous faire danser pour de vrai ? s’exclame Rheda en ouvrant de grands yeux. Ça suffisait pas les mouvements de bras qu’on faisait jusque là ? Ça rendait pas si mal…

– Non, mais du coup on pourra proposer quelque chose d’un peu plus élaboré, répond Laetitia en riant.

   Je ne dis rien. Je suis complètement sidérée. Laetitia ne m’a jamais parlé de travailler avec un chorégraphe. J’ai beau me creuser les méninges, je n’ai absolument aucun souvenir qu’elle ait ne serait-ce qu’évoqué l’idée. Le dénommé Taj se présente rapidement, et d’emblée je n’aime pas le ton qu’il prend :

– Salut à tous, donc moi c’est Taj, je suis chorégraphe et j’ai déjà pas mal d’expérience de la scène. J’ai commencé à cinq ans, et je me suis « fait tout seul » comme on dit. Je ne vous promets pas de faire de vous des danseurs de ballet, mais vous vous améliorerez sans aucun doute avec moi ! La danse, ce n’est pas simple, il faudra bosser bien plus que ce que vous aviez l’habitude de faire jusque là si vous voulez du résultat.

   Soit il nous prend pour des demeurés, soit il se prend pour George Balanchine. Ou les deux en même temps. Mais son air suffisant et son petit sourire m’horripilent alors que je ne lui ai même pas adressé un mot. Calme-toi, Mathilde. Ne juge pas sur les apparences. Je cherche le regard de Laetitia, mais elle semble m’éviter soigneusement. Je n’y comprends rien.

   Taj reste pour observer ce qu’on a comme bases en danse. On lui refait les quelques chorégraphies du spectacle de juin 2017. Il ne dit rien, mais garde un air circonspect pendant les quinze minutes de démo. Un grand silence suit les dernières notes de la musique. Enfin, il se lève et lance un théâtral « Y’a du boulot ! ». Je trouve ça franchement déplacé vis à vis de nous, mais surtout de Laetitia. Les membres de la troupe échangent des regards équivoques. Je ne tiens plus :

– En même temps, nous ne sommes pas danseurs.

– Je vois ça.

– Ça ne nous empêche pas de remplir un théâtre entier à chaque représentation que l’on fait.

– Je veux juste vous apporter mes compétences dans un domaine que vous connaissez mal, argumente Taj sans se démonter.

– Tu n’es pas obligé d’être condescendant en nous prenant pour de parfaits amateurs.

– C’est ce que vous êtes, pourtant.

   Je suis estomaquée par un tel mépris et me tourne vers Laetitia. A mon regard, elle comprend que je suis surtout blessée qu’elle ne m’ait rien dit. Heureusement, le reste de la troupe se donne le mot pour faire passer le malaise en posant des questions techniques à Taj. Alors qu’il fait mine de partir, Laetitia lui dit de rester pour apprendre à connaitre notre fonctionnement et notre manière de travailler. Taj a l’air agacé mais s’exécute. Elle a au moins un peu d’ascendant sur lui… Mais où a-t-elle dégoté un mec pareil ?

   Je ne suis pas restée après la répétition, comme je le fais souvent. Je suis partie attraper mon bus pour rentrer directement chez moi. Il est 21 heures, il fait nuit et froid, le bus 12 est quasi vide. Tandis qu’il fait le tour de ville, je ferme les yeux et me concentre sur la musique qui défile dans mes écouteurs. Ça me calme tellement que j’en aurais presque oublié de descendre à mon arrêt !

   A l’appartement, par miracle, Romane et Julien sont là tous les deux. Mon sourire revient, c’est devenu tellement rare que l’on passe une soirée ensemble ! Julien cuisine tout en jetant un oeil à un gros bouquin ouvert sur le comptoir, Romane pianote sur son ordinateur, assise dans le canapé.

– Salut, les colocs !

– Ça va Math? Bonne journée? me demande Romane sans quitter son écran des yeux.

– Elle avait bien commencé, elle s’est plutôt mal terminée…

   Mon amie lève la tête en fronçant les sourcils et abandonne son PC. Julien me sert un verre de vin en mettant des chips dans un bol. On s’improvise un apéro, comme une bulle d’oxygène dans nos vies respectives. Romane pose ses lunettes, coince une mèche de son carré brun derrière les oreilles, tandis que Julien referme son livre et baisse la puissance du gaz sous les casseroles. Je leur raconte l’arrivée de Taj, son attitude insupportable et ma déception quant au fait que Laetitia ne m’ait parlé de rien.

– Elle a peut-être zappé, suggère Romane.

– On est deux dans l’équipe, ça ne fait quand même pas grand monde à prévenir ! J’ai eu l’air d’une parfaite idiote devant les autres.

– Tu devrais en parler avec elle, dit posément Julien.

– Je sais. Mais pas ce soir. Ce n’est pas souvent qu’on peut dîner tous les trois ces derniers temps, j’ai envie d’en profiter !

   Tout en mettant la table, je questionne Julien sur l’avancement de ses révisions. Il passe des concours pour être prof d’histoire, et bien que je n’aie aucun doute sur ses capacités à les réussir, son sérieux et sa passion pour la matière le poussent à étudier durant chaque micro-seconde de libre qu’il peut avoir. Romane, quant à elle, a décidé de délaisser son ordinateur pour la soirée. Chargée de com, elle fait des semaines de cinquante heures mais elle adore son boulot. Je ne sais pas où elle trouve le temps de dormir et d’avoir une vie sociale… En les observant tandis qu’on mange, je me dis que j’ai beaucoup de chance de les avoir dans ma vie depuis cinq ans. Si l’université ne m’a pour le moment pas servi à grand chose professionnellement, elle aura eu le mérite de les mettre sur ma route et d’en faire les personnes les plus proches de moi.

   En me couchant, j’écoute un message laissé par Laetitia. Elle me propose de venir directement à Aix en Scène après mon boulot, à 17 heures, pour que l’on puisse parler. Je lui réponds un laconique « Ok pour demain ». Je n’ai aucune envie de me brouiller avec elle. Et j’ai vingt-sept ans, accessoirement, donc les « j’te parle plus » et autres « t’es plus ma copine » c’était bon pour la maternelle.

***

   Il s’avère que Laetitia avait bien complètement oublié de me parler de Taj. Elle-même ne sait pas comment c’est possible, le fait est que c’est ce qu’il s’est passé. Elle s’est tellement confondue en excuses que j’ai fini par rigoler en lui disant que ce n’était pas la fin du monde. En revanche, en mon for intérieur, je me demandais bien pourquoi lui… Connaissant Laetitia, je me suis dit qu’il devait y avoir autre chose sous ses airs prétentieux de la veille.

   Notre séance de travail à trois ce soir-là m’a démontré le contraire. Et que je t’énumère mes expériences fabuleuses en Italie, et que je te change l’ordre des chansons, et que je te rajoute des chorégraphies toutes les trois phrases… Après deux heures de brainstorming, Taj nous a changé l’intégralité du spectacle. On avait beau lui expliquer le fond, les tenants et les aboutissants, ce qu’on souhaitait, il insistait en disant que ce serait « plus visuel », « plus pro », qu’avec sa « vision d’artiste » il allait nous « améliorer le spectacle à 200% »… Je voyais bien que Laetitia avait l’air un peu dépassée et qu’elle avait juste envie d’en finir, mais au bout d’un moment, j’ai explosé:

– OK, ça va pas le faire, Taj.

– Quoi? Qu’est-ce que j’ai dit?

– Oh, trois fois rien, tu viens juste de ruiner deux mois de boulot en une soirée !

– Je croyais qu’on devait bosser ensemble !

– Oui, et rappelle-moi ton job ? T’es chorégraphe, ici, non ?

– Généralement, sur les shows pros, le montage d’un spectacle est basé sur l’échange entre les différents corps de métiers qui…

– Epargne-moi tes grands discours, je sais comment on monte un spectacle. Laetitia aussi, ça fait quinze ans qu’elle fait ça, t’étais pas né qu’elle montait déjà sur scène !

– C’est bon Mathilde, intervient Laetitia. Taj, merci pour tes suggestions, on va voir ce qu’on peut en faire.

   Cette fois, c’est Taj qui est parti directement en nous disant à peine au revoir. On a marché ensemble jusqu’à la Rotonde avec Laetitia.

– Tu y vas un peu fort, me dit-elle. Taj est compétent.

– Peut-être, mais je le trouve vraiment méprisant.

– Pour le moment, c’est plutôt toi qui le méprises…

– Non ! C’est juste qu’il débarque en se prenant pour un grand chorégraphe. Il a quoi, vingt ans ? Franchement Laetitia, ça ne te choque pas, son délire d’artiste qui sait tout ?

– Un peu, mais quand je l’ai rencontré la première fois, j’ai aussi senti autre chose… J’espère que je ne me suis pas trompée.

   Je l’espère aussi, pour le bien du spectacle et de la troupe. Je n’ai pas envie que Et les Mistrals Gagnants ressemble à la bande démo d’un mégalomane… Lorsque j’arrive à l’appartement, Romane me saute dessus, un sourire jusqu’aux oreilles.

– On a enfin trouvé un coloc !

– T’es sérieuse ?

– Yes, madame ! T’as bien eu mon texto à midi ?

– Euh oui oui…

   Je me souviens vaguement dudit texto (« On voit qqun avec Julien pour la coloc à 12h, me semble que t’as ta pause à 14h, débrief ce soir. Biz ! ») mais j’avais la tête tellement occupée par le cas « Taj » que je n’ai pas répondu. Romane continue, ultra enthousiaste :

– Il s’appelle Timothée, il est assez jeune mais il a l’air cool ! Il peut emménager demain soir, si c’est OK pour toi.

– Si vous validez tous les deux, ça me va, je vous fais confiance !

   Tout en cherchant un truc à grignoter, je raconte à Romane les nouvelles du jour. Elle est contente qu’on ne soit pas brouillées avec Laetitia, mais trouve Taj plutôt antipathique. Forcément, le portrait que je lui dépeins est peu flatteur, mais ça me fait du bien de vider mon sac. Lorsque Julien rentre, on fait un rapide ménage afin que l’appartement soit prêt à accueillir Timothée. Je suis en train de faire la poussière des étagères du salon quand un vacarme pas possible sort des enceintes: Romane a lancé une playlist de hard rock. On échange un regard avec Julien, qui lève les yeux au ciel. Quand notre coloc déboule dans le salon en tenant le balai comme une guitare électrique et en secouant ses cheveux dans tous les sens, le contraste avec son tailleur gris est tellement saisissant qu’on finit par éclater de rire. Et nous voici donc, toutes les deux, en train de sauter comme des gogols en criant des paroles en yaourt. Douze ans d’âge mental, vingt-cinq et vingt-sept ans d’âge réel. On s’en fout, ça fait du bien ! Julien finit par nous rejoindre, comme à chaque fois, dans notre délire. Si on accueille notre nouveau coloc comme ça, je pense qu’il fera demi-tour direct et qu’en plus il ira signaler aux flics que trois dangereux psychopathes vivent ici !

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***

   Je décide de passer un vendredi d’humeur joyeuse, et la météo est avec moi. Un grand soleil brille toute la journée, les gens paraissent heureux. Le week-end approchant contribue sans doute à cette légèreté. Je termine tôt aujourd’hui, et je décide de remonter chez moi à pied depuis le centre-ville. La dernière portion du trajet, avenue Paul Cézanne, grimpe un peu, mais l’avantage d’habiter là c’est la jolie vue qui surplombe Aix. Au coucher du soleil, c’est magnifique.

   A la maison, je chante quelques morceaux à la guitare. Je suis seule, j’en profite. Chanter m’apaise, me ressource, et souvent, me donne de l’énergie. Je prépare également un gâteau au chocolat pour fêter l’arrivée de notre nouveau colocataire. Je me sens bien chez moi, comme dans un cocon aux couleurs chaudes, avec la déco chinée par Romane: une petite sculpture de chat en fer forgé, un plaid multicolore, un carillon en bois… qui cohabitent avec les montagnes de livres de Julien et ses multiples ustensiles de cuisine. Ce sont ces petites choses qui font l’identité de notre colocation, à laquelle j’apporte la touche musicale. Romane et Julien rentrent plus tôt que d’habitude, et nous sommes en train de cuisiner ensemble quand la sonnette retentit.

– Ça doit être Timothée, déclare Romane en sortant le gratin de légumes du four. Tu veux bien aller ouvrir, Math ?

   Je ne me fais pas prier. Je m’arme d’un grand sourire et, impatiente de faire sa connaissance, j’ouvre la porte. Surprise, stupeur, incompréhension, saisissement, ahurissement… je ne trouve pas le mot approprié pour désigner mon sentiment lorsque je me retrouve nez-à-nez avec Taj.

On se retrouve mercredi prochain à 18h pour l’épisode 2 d' »Et Mistrals Gagnants ». 

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Et les Mistrals Gagnants – Episode 2 – « Discor-danse »

Découvrez une histoire dans l’esprit de La La Land, Un Dos Tres et l’Auberge Espagnole, qui met en scène de jeunes aixois. Une coloc improbable, sur fond d’arts de la scène, de Rotonde et de péripéties, c’est le pitch un brin mystérieux de la deuxième fiction « fait maison » du blog. « Et les mistrals gagnants » débarque chaque mercredi à 18h00 sur le blog sous formes d’épisodes romancés. Episode 2 !

   Mercredi soir. Séance de travail en équipe avant la répétition avec la troupe. Je prends sur moi pour ne pas exploser, et c’est très compliqué. Laetitia me lance un regard à la fois navré et chargé de reproches. Mais je n’y peux rien, moi, s’il s’avère que le chorégraphe prétentieux que je ne peux pas encadrer est aussi devenu mon coloc !

***

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   Quand je me suis retrouvée devant Taj, le vendredi soir, j’ai eu un réflexe stupide. Sans un mot, je lui ai claqué la porte au nez. Ce n’était pas possible. C’était une coïncidence, une mauvaise blague. Voilà, Romane et Julien me faisaient un poisson d’Avril avec deux mois d’avance. Je ne voyais pas d’autre éventualité.

   Julien m’a observée posément.

– Je rêve ou tu viens de claquer la porte au nez de Timothée ?

– Timothée ? Mais c’est pas Timothée, c’est Taj !

– De quoi ? Ecoute, je ne suis pas forcément très physionomiste mais je t’assure que c’est bien Timothée, notre nouveau colocataire, derrière cette porte.

   Il avait bien détaché les syllabes, comme s’il s’adressait à un enfant. Sans se départir de son calme mais me prenant probablement pour une folle, Julien m’est passé devant pour rouvrir la porte. Taj se trouvait toujours sur le pallier, avec un sac de voyage et une expression indéchiffrable sur le visage.

– Salut Timothée. Je suis désolé. Bon bah du coup, je te présente Mathilde…

– On se connait déjà, a répondu Taj – Timothée.

La scène était surréaliste. Romane et Julien se sont retournés vers moi, Taj affichait un petit sourire… amusé ? Quel espèce de…

– Comment ça ? a demandé Romane, qui ne comprenait toujours rien.

– On bosse ensemble à Aix en Scène.

– Tu fais partie de la troupe ?

– Non, je suis le nouveau chorégraphe.

   Les morceaux du puzzle se sont assemblés dans l’esprit de mes deux amis. Julien a ouvert des yeux ronds, tandis que Romane a étouffé une exclamation plutôt vulgaire. Leurs têtes auraient été à mourir de rire si je n’avais pas eu envie de mourir tout court. Julien a repris ses esprits le premier:

– Mais attend, tu t’appelles Taj ou Timothée ?

– Mon nom complet, c’est Timothée Alban Joubert. Comme ça ne fait pas franchement grand artiste, j’ai juste gardé les initiales. Du coup ça donne « Taj », ça claque quand même plus !

   Voilà. Logique. Ce mec était complètement taré, en plus d’être un gros mégalomane. Romane a échangé un regard avec moi, et j’ai senti qu’elle commençait à douter du bien fondé de son choix. Mais c’était un peu tard. Prétextant un mail urgent à envoyer, je me suis réfugiée dans ma chambre. Julien faisait visiter les lieux à Taj, et Romane m’a rejointe discrètement.

– J’analyse encore ce qu’il vient de se passer.

– Moi j’ai arrêté d’analyser à la seconde où j’ai vu sa tête.

– Mais quel était le pourcentage de chances qu’un truc pareil arrive ? s’est exclamée Romane en chuchotant.

– Quasi nul, et c’est pour ma pomme. Non mais un pseudo ? Je me disais bien, aussi, que Taj était un nom bizarre mais quand même ! Faut être tordu pour ne pas donner son vrai nom à ses collègues de boulot !

– Bah dans un milieu artistique, ça ne me choque pas plus que ça, en fait…

   Je me suis pris la tête dans les mains. Je ne voyais pas vraiment comment partir sur les bases d’une cohabitation saine avec Taj en plus de devoir bosser avec lui. Romane n’avait pas l’air  plus avancée que moi. Un petit coup frappé à ma porte nous a sorties de notre léthargie. La voix de Julien nous est parvenue:

– Les filles ? On prend l’apéro, vous venez ?

– On arrive, a répondu Romane en se tournant vers moi. Allez ma vieille, de toute façon tu ne pourra pas l’éviter longtemps.

En soupirant, je l’ai suivie jusqu’au salon. Taj sirotait un verre de vin tandis que Julien nous servait.

– Le monde est petit, a lancé Taj en m’adressant un sourire.

– Je ne te le fais pas dire. Désolée pour la porte.

– Bah, c’est pas grave.

   Notre conversation de la soirée s’est résumée à ces trois phrases. Le reste du temps, Julien et Romane se sont efforcés de discuter de choses et d’autres tout en s’intéressant à lui. Je me suis mise en pilote automatique. Lorsque la soirée s’est achevée et que Taj est parti dans sa chambre après nous avoir aidés à débarrasser, Julien s’est attelé à la vaisselle. Tandis que j’essuyais les assiettes, il m’a avoué ne pas trop voir de lien entre le garçon rencontré ce soir et le portrait que j’en avais dépeint jusque là.

– Tu ne le connais pas dans son milieu. Là il débarque, il s’est peut-être dit qu’il allait éviter d’entrer en conflit avec vous – puisqu’avec moi c’est déjà mort.

– Peut-être. En attendant, je pense que vous êtes partis sur de mauvaises bases.

– La faute à qui, à ton avis ? Je te jure, Julien, que si tu l’avais entendu parler à la troupe, tu aurais un avis différent.

– Mais Mathilde, il va habiter ici !

– Pas si je ne suis pas d’accord. Le principe c’est qu’on choisit ensemble, non ? Si un coloc ne convient pas, il dégage !

– Jusque là, rien ne prouve qu’il ne conviendra pas. Il a l’air sérieux, de bonne volonté, quand on lui a parlé du partage des tâches il a adhéré direct, très franchement je pense que ça peut être un bon élément ! Alors sois cool, prend sur toi pendant quelques jours, parle-lui entre quatre yeux et ne le juge pas trop vite. Si vraiment ça devient problématique, on en reparlera.

   Il avait raison. Bien sûr qu’il avait raison, même avec deux ans de moins que moi. C’était pour ça que j’aimais Julien. Droit, pragmatique, toujours calme, c’était un peu notre « jeune vieux sage ». J’ai baissé la tête. Il m’a enlacée chaleureusement:

– Tu vas gérer, Mathou, je te connais.

   Pour la forme, j’ai grogné, mais il avait gagné. Romane a débarqué à ce moment-là et, nous avisant, elle a hurlé « Câlin groupé ! » avant de se jeter sur nous. J’ai éclaté de rire. Je les aimais tellement, ces deux-là ! Taj n’avait qu’à bien se tenir. Tant que j’avais les gens que j’aimais avec moi, tout irait bien.

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***

   Je sens que Laetitia est sur le point de perdre patience. Avec Taj, ça fait cinq minutes qu’on s’engueule à propos d’une scène, et aucun de nous ne veut lâcher l’affaire. Comme deux gamins, on campe sur nos positions, hermétiques aux arguments de l’autre. Je l’affronte du regard, ce qui me permet de remarquer, pour la première fois, qu’il a de très beaux yeux. Verts. Enfin peu importe. Je prends une grande inspiration, je repense aux bonnes énergies de mon cours de chant du matin même et je laisse tomber :

– OK c’est bon. T’as gagné. Fais une chorégraphie aérienne sur « Fly me to the moon », tu te débrouilleras quand on se sera tous pété un bras ou une jambe.

– Je te dis que ce sera complètement secure, et je ne vais pas vous propulser à douze mètres du sol non plus !

   Je lève les mains en signe de reddition, sans un mot. Cela met un point final à notre « séance de création », comme Laetitia l’a noté sur le planning à l’entrée des studios. Taj me lance un regard indéchiffrable, avant de sortir prendre l’air. J’en aurais besoin moi aussi, mais je ne tiens pas à me retrouver en sa présence. Du coup, je me laisse tomber sur le canapé en poussant un râle libérateur. Laetitia s’affale à côté de moi.

– Je t’adore Mathilde, tu le sais. Mais si ça continue comme ça, je rends les armes. J’ai l’impression d’avoir trois gamins à gérer, et vous deux êtes autrement plus compliqués qu’Elias.

– Pardon, Laeti. Mais c’est épidermique, ça ne passe pas ! Et je ne te raconte pas l’ambiance à la coloc…

– Non, merci, ne me raconte pas, j’ai un assez bel aperçu ici.

   Sa mine déconfite me fait de la peine. La dernière chose que je souhaite, c’est que cette histoire entache notre amitié. Je sens monter un élan de colère vis à vis de Taj, mais je me contrôle. Je respire un coup.

– Je vais essayer d’améliorer les choses, mais je ne te promets rien. Il faut aussi qu’il y mette du sien, et j’ai l’impression qu’il trouve ça drôle.

– Parle-lui, me suggère Laetitia.

   Je hoche la tête. Tout en faisant du thé avec la vieille bouilloire en plastique bleu – tout est récup’, dans la cuisine d’Aix en Scène, des tasses dépareillées et ébréchées aux placards de travers en passant par les fourchettes tordues – je relance ma proposition de garder Elias un soir pour qu’elle puisse décompresser.

– Je t’admire, Laetitia. Je ne sais pas comment tu fais pour mener de front ta vie de maman, Aix en Scène, tes élèves…

– C’est très simple: je n’ai pas le choix. Si je ne bosse pas, mon fils ne mange pas, ne va pas à l’école, n’a pas de copains parce que malheureusement aujourd’hui les enfants se jugent mutuellement sur ce qu’ils possèdent. Je ne peux pas me dire, un jour, « tiens aujourd’hui je reste au lit ».

   Ses paroles me refroidissent. Je me sens soudain comme une enfant gâtée qui fait un caprice. Elle a embauché Taj parce qu’elle n’avait pas le choix. Elle avait tellement de choses à gérer qu’elle en a oublié de m’en parler. Et moi, je ne trouve rien de mieux à faire que me crêper le chignon avec celui qui est censé nous aider. Bravo, Mathilde, encore bien joué ! Mais comme Laetitia est quelqu’un d’exceptionnel, elle ne semble même pas m’en vouloir.

   La répétition avec la troupe se passe bien mieux que celle de la semaine précédente. Aujourd’hui, chacun passe sur un morceau qu’il travaille pour le spectacle. Après Denis et « Happy », Agnès et « Set fire to the rain », on change radicalement de registre avec Marie qui interprète « Le plus fort c’est mon père ». Elle a une voix particulière, totalement différente de celle de Lynda Lemay, mais ça colle vraiment bien à la chanson. Et elle a une charge émotionnelle assez phénoménale qui ferait pleurer un caillou… Du coin de l’oeil, j’aperçois l’émotion de Laetitia. La chanson la renvoie certainement à l’absence du père d’Elias. Moi même, je n’en mène pas large, mais pour des raisons différentes…

   Je ne parle plus à mon père depuis plusieurs années. Depuis que j’ai appris qu’il a trompé ma mère pendant deux ans et qu’en plus, il est parti vivre avec sa maîtresse. Il a quitté sa femme et trente ans de vie commune pour une paire de seins. Alors « comment t’as fait maman pour savoir que papa, beau temps et mauvais temps, il ne partirait pas… » etc, ce sont de belles paroles mais ça me donne plutôt envie de trucider mon père.

   A la fin de la chanson, Laetitia donne un ou deux conseils techniques à Marie, puis nous fait un petit bilan du calendrier des prochaines répétitions.Taj sera là un mercredi soir sur deux pour la chorégraphie. J’envie le reste de la troupe: ils le verront tous les quinze jours, moi c’est H24.

***

   Par chance, le week-end qui a suivi l’arrivée de Taj, j’ai travaillé à la boutique. Je n’ai jamais autant aimé les soldes, puisque ça m’a permis d’enchainer deux journées de dix heures et donc de passer tout ce temps hors de la coloc. D’après ce que m’ont dit Romane et Julien, Taj est assez facile à vivre. Je suis dubitative, mais l’idée de vérifier par moi-même me file des boutons… De toute façon, cette semaine, je suis de repos samedi (cadeau de ma responsable pour avoir bossé trois week-ends de suite) et je vais voir ma mère à Cassis. Depuis que mon père l’a quittée, maman alterne les phases de dépression sévère et les phases d’euphorie exacerbée. En ce moment, je crois que ça va plutôt bien. Elle m’a envoyé un message rempli de smileys hilares pour me signifier qu’elle était contente que je vienne… Je suis toujours un peu sur la réserve, quand je la vois. Je ne sais jamais trop quel sujet aborder ou non, et ça termine généralement en plateau-télé devant le divertissement du soir. Mais c’est devenu un rituel que j’aime bien finalement. On passe un moment sympa ensemble, même si on ne se parle pas beaucoup.

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   Quand j’arrive chez elle à dix heures samedi matin, elle est survoltée en m’ouvrant la porte. En survêtement fluo, un bandeau qui retient ses cheveux sur le front, elle me prend dans ses bras à me briser les côtes en m’expliquant qu’elle a commencé un nouveau programme de fitness qui la motive à fond. Effectivement, les meubles du petit salon sont poussés contre les murs au profit d’un tapis de gym, d’un énorme ballon, de petites haltères, et d’un gros élastique fuschia. Je me pose où je peux tandis que maman reprend son coaching vidéo. Je l’observe en souriant. Je préfère la voir comme ça que dans son lit avec une montagne de médicaments à prendre… Je dois avouer qu’elle a l’air de bien gérer le rythme de fou de la fille en vidéo ! Je la laisse finir sa séance et sors un moment sur le balcon. L’air de la mer m’emplit les poumons. On ne la voit pas d’ici, mais en quinze minutes à pieds on est à la plage de l’Arène. Il fait beau, je proposerais bien à maman une petite balade matinale…

Dix minutes plus tard, elle me rejoint, en sueur:

– Ça va, ma chérie ? Ouf, j’en peux plus ! Tu veux manger quoi, à midi ? Si tu veux on peut se prévoir un ciné ce soir. Sauf si tu pars tôt ? Ou un bowling si tu préfères. C’est toi qui choisis ! Alors, quoi de neuf ? Raconte un peu, je ne t’ai pas vue depuis les fêtes !

– Pour ça il faudrait que tu me laisses en placer une, je réplique en riant.

   Je lui fais un rapide résumé des dernières semaines sans oublier Taj, bien évidemment. Elle explose de rire quand je lui dis qu’en plus d’être mon collègue, il est aussi devenu mon colocataire. Pas vraiment la réaction attendue de la part d’une mère, mais de la part de la mienne ça ne me surprends pas.

– Tu sais, me dit-elle. Vu ce que tu décris, je suis sûre que vous allez finir ensemble. Le gars et la fille qui bossent ensemble et qui ne peuvent pas se voir en peinture, c’est le coup classique.

– Maman ! Il a vingt ans ! Quand je passais le bac, il entrait au collège !

– Tsssss, les différences d’âge, aujourd’hui, on s’en fout.

– Non mais c’est même pas la question, enfin ! Il aurait mon âge, ça ne changerait rien. Il est tellement prétentieux, méprisant, distant… Il n’essaye même pas d’avoir une relation cordiale avec moi.

– Et toi, tu essayes ?

   Là, elle marque un point. Il est vrai que je n’ai pas fait beaucoup d’efforts non plus vis à vis de lui. A la coloc, je prends soin de le croiser le moins possible. Mais en même temps, ça n’a pas l’air de le déranger non plus ! Quoiqu’il en soit, je ne suis pas venue ici pour me prendre la tête à son propos. Je change de sujet:

– Et sinon, tu vas toujours au club de poésie ?

   J’ai lancé maman sur son sujet de prédilection. Elle oublie aussitôt Taj.

   La journée passe à vitesse grand V. La promenade sur la plage me fait du bien, je vais même jusqu’à tremper les orteils dans l’eau. J’aime l’idée de pouvoir être au bord de la mer à n’importe quelle saison. La Provence est incroyable pour ça, que l’on aime la campagne, la mer ou la montagne, tout est possible.

   Le soir, on opte pour un petit restaurant sur le port de Cassis. Alors que nous venons de commander, je vois le regard de maman s’assombrir soudainement.

– Qu’est-ce que tu as ?

– Rien, rien. Enfin, ça me rappelle le premier restaurant que j’ai fait avec ton père.

– C’était ici ?

– Non. Mais ça y ressemblait.

– Maman, pense à autre chose. Tiens, tu me parlais de Guy, à ton club de poésie, il a l’air plutôt sympa non ?

   Mais c’est peine perdue. Maman repart dans ses souvenirs, dans ses douleurs. Elle mange du bout des lèvres, les yeux dans le vague. J’ai beau faire mon possible pour la ramener dans le moment présent, impossible. Je finis par terminer mon assiette en silence, en ruminant un cocktail de compassion, de tristesse et de colère. Je ne sais pas quoi faire pour aider ma mère. Je ne sais même pas si elle pourra tourner la page un jour. Ça fait cinq ans, et il n’y a pas d’évolution. Soit tout va bien, soit tout va mal, et elle ne semble pas considérer l’éventualité de refaire sa vie. Pourtant, elle n’a même pas encore soixante ans, voit des gens, rencontre des hommes qui, d’après ce que je comprends quand elle m’en parle, aimeraient la connaître mieux. Je ne sais pas si elle s’empêche de vivre pleinement en s’accrochant à l’espoir que mon père revienne vers elle, ou si elle ne veut pas prendre le risque de souffrir une fois de plus.

   La soirée s’est terminée quasiment tout de suite après le resto. Nous sommes rentrées, maman est allée se coucher. Allongée sur le canapé-lit, j’ai passé un moment les yeux grands ouverts, à penser à mille choses à la seconde. Je réfléchissais au spectacle, à Laetitia et sa situation, et même à Taj… Je me suis dit qu’il était peut-être temps d’arrêter de faire l’enfant.

   Dimanche, il est tôt quand je prends la route pour Aix. La campagne provençale s’éveille, il n’y a personne sur les routes. Sur l’A52, la Sainte-Victoire apparait, baignée dans les premiers rayons du soleil. Je connais bien la mini-montagne si souvent peinte par Cézanne, puisque rares sont les balades à côté de chez moi où l’on ne distingue pas sa forme triangulaire caractéristique. Mais je vois rarement la chaîne depuis le sud, où elle prend toute son importance, majestueuse, impériale, veillant sur Aix comme une mère protectrice. Sans trop savoir pourquoi, c’est à ce moment-la je décide de donner une chance à Taj.

***

On se retrouve mercredi prochain à 18h pour l’épisode 3 d’Et Mistrals Gagnants.

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Et les Mistrals Gagnants – Episode 3 – « Concor-danse »

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Découvrez une histoire dans l’esprit de La La Land, Un Dos Tres et l’Auberge Espagnole, qui met en scène de jeunes aixois. Une coloc improbable, sur fond d’arts de la scène, de Rotonde et de péripéties, c’est le pitch un brin mystérieux de la deuxième fiction « fait maison » du blog. « Et les mistrals gagnants » débarque chaque mercredi à 18h00 sur le blog sous formes d’épisodes romancés. Episode 3 !

   Je hais la semaine de la Saint Valentin. Déjà parce qu’à la boutique, on sort les tee-shirts et les pulls avec de gros coeurs rouges ou roses dessus (bonjour le bon goût), mais surtout parce que j’ai l’impression de croiser deux fois plus de couples que d’habitude. Entendons-nous bien: je n’ai rien contre eux, je suis ravie qu’ils soient heureux ensemble. Disons que cela me renvoie plutôt à ma propre solitude qui dure depuis… trop longtemps. L’avantage cette année, c’est que la Saint Valentin tombe le mercredi, ce qui signifie que ma soirée est de toute façon occupée par les répétitions pour « Et les Mistrals Gagnants ».

   C’est avec cette pensée plutôt positive que je prends mon café ce mardi matin, savourant le fait de ne travailler qu’à partir de quatorze heures. Entre deux gorgée, je fais quelques arpèges à la guitare en fredonnant. La musique fait décidément partie de moi, même au réveil. Certains font du yoga, regardent la télé ou jardinent pour se détendre et faire le plein de bonnes ondes, moi je chante! Julien est déjà parti à la fac, Romane est au boulot… et je me rends-compte que je ne sais pas ce que fait Taj lorsqu’il n’est pas à Aix en Scène. Son arrivée, fraîchement douché, est l’occasion de le lui demander. Il a l’air surpris que je m’adresse à lui sur un ton normal et modéré.

– Ce que je fais en dehors de l’asso? Bah je bosse dans un musée.

J’ai l’air tellement surprise qu’il sourit.

– Tu pensais que je glandais rien?

– Non, non, je suis juste étonnée que tu travailles dans un musée… je ne savais pas que tu aimais la peinture.

Il éclate franchement de rire.

– Mathilde, c’est un boulot alimentaire, comme toi et ta boutique de fringues. J’aime bien la peinture, mais rester debout des heures dans une salle et demander de temps à autre à un touriste de ne pas toucher les oeuvres, ce n’est pas vraiment ma passion !

   Je suis à la fois stupéfaite et confuse. Qu’est-ce que j’imaginais ? Qu’il gagnait suffisamment bien sa vie pour ne s’occuper que de l’asso, pour passer tout son temps à nous créer des chorégraphies ? Ou peut-être même qu’il était embauché par Angelin Preljocaj en personne et qu’il passait son temps au Pavillon Noir ? En bref, j’imaginais un fils-à-papa pourri-gâté avec de grands délires d’artiste inconscient de la réalité des choses. En m’apercevant que ce n’est pas tout à fait ça, je me sens honteuse. Sans rien ajouter, je replonge le nez dans ma tasse de café. Taj semble passer à autre chose, s’assoit au bout de la table à ma gauche et entame son petit déjeuner. Je sens qu’il m’observe de temps à autre et même si je fais mine de continuer à gratter les cordes de la guitare, ça me met mal à l’aise. J’essaye de  combler le silence:

– Je refais du café, tu en veux ?

– Non merci, je vais prendre du thé.

– Je te fais chauffer de l’eau, alors.

– Si tu veux.

Merveilleux dialogue, non ? Je m’active. Taj me lance:

– Te sens pas obligée d’être sympa si t’as pas envie.

– C’est pas le cas.

– OK.

   De mieux en mieux. Je n’ai qu’une envie: sortir d’ici et vite descendre au marché pour prendre l’air. A ce moment-là, je ne sais pas ce qui me prend, les neurones ont dû se court-circuiter dans mon cerveau parce que je m’entends proposer à Taj:

– Tu veux venir au marché avec moi ?

   A voir sa tête, il est aussi surpris que moi par la proposition. Je me prends à espérer qu’il refuse, mais il accepte. C’est donc côte à côte que nous descendons jusqu’à la place de l’Hôtel de Ville vingt minutes plus tard, sans échanger autre chose que des banalités à propos du temps. Peu à peu, alors que l’on passe devant la cathédrale Saint Sauveur et que l’on s’engage dans la rue Gaston de Saporta, je me détends. Les boutiques commencent à ouvrir, je me mets à en présenter certaines à Taj. On dépasse le marché aux fleurs, l’imposante mairie et la Poste pour se retrouver sur le marché des producteurs. Je connais tous les stands, du poissonnier au producteur d’huiles essentielles. J’échange quelques mots avec chacun, tout en remplissant mon sac avec des fruits et légumes de saison. A force de me voir presque une fois par semaine, beaucoup me reconnaissent, et certains sont même venus voir le spectacle d’Aix en Scène l’année dernière. Je croise aussi une collègue de la boutique et un copain de la fac. Taj semble étonné.

– Tu connais tout le monde, ou ça se passe comment ?

– Pas vraiment, mais Aix est une petite ville, c’est facile de croiser des connaissances.

– Ce n’est pas un peu étouffant, à force ?

– Ça va… J’aime bien ce côté « village », cette impression d’appartenir vraiment à un endroit.

   Il semble un peu perdu, mais ne cesse d’observer les gens, les bâtiments, les rues, avec une curiosité presque analytique. Je me rends-compte que, sans savoir son âge, on lui donnerait plus facilement vingt-cinq ans que vingt. Malgré nos prises de bec incessantes et mes premiers à priori, je trouve que son visage trahit une maturité que je n’avais certainement pas au même âge.

   Nous remontons ensemble. Dans la rue Gaston de Saporta, je m’arrête à Christophe Madeleines, une toute petite boutique où les madeleines sont à tomber par terre. Croustillantes à l’extérieur, moelleuses à l’intérieur… La vendeuse, une brune souriante aux cheveux incroyablement longs, nous conseille sur les parfums. Comme Taj n’a pas d’avis sur la question, je prends un assortiment. Je sais que Romane et Julien adorent, de toute façon, et qu’en deux jours il n’y aura plus aucune trace des gâteaux…

   Taj m’aide à porter nos emplettes du marché, le retour est plus détendu que l’aller et on attrape le bus de justesse avenue Pasteur, ce qui nous évite la longue montée jusqu’à l’appartement. Tandis que Taj range les fruits et légumes dans le frigo, je croque dans une madeleine au citron. Alors que je m’apprête à terminer ma bouchée, mon téléphone sonne: ma mère. Elle ne m’appelle jamais, sauf quand ça ne va pas. Je m’isole dans ma chambre. Effectivement, elle ne va pas bien. Elle ne se remet pas de l’autre soir, ses souvenirs l’assaillent, elle ne dort plus… Je fais de mon mieux pour l’écouter, la réconforter, mais cela me pèse de plus en plus. Et, de plus en plus, j’en veux à mon père. Il tente bien, chaque année à Noël et à mon anniversaire, de m’envoyer un mail, mais je les jette avant de les ouvrir. Je pense que je n’arriverai jamais à lui pardonner.

   En sortant de ma chambre, je dois avoir une drôle de tête parce que Taj me demande si ça va.

– Oui oui, c’était juste ma mère. Alors, tu as goûté les madeleines ? Elles sont pas oufissimes ?

– J’avoue, elles sont pas mal.

– Comment ça, « pas mal » ? Elles sont démentes !

– Elles valent quand même pas un bon éclair au chocolat…

– Mais… ça n’a rien à voir ! C’est comme comparer… je sais pas moi, la danse et le chant ! Il n’y a pas un truc mieux que l’autre, c’est complètement différent !

– Ouahou, je ne pensais pas qu’une madeleine pouvait te rendre aussi passionnée… je comprends mieux nos engueulades en séance créa !

   Sa remarque me stoppe net. Il a toujours ce petit sourire en coin agaçant, mais je dois avouer que ça lui donne un certain charme. Puisqu’il met les pieds dans le plat, autant en profiter.

– A ce propos… J’avoue que j’y suis peut-être allée un peu fort. Et puisqu’on doit se côtoyer tous les jours, ce serait pas mal de reprendre sur de bonnes bases, non ?

– J’étais prêt à partir sur de bonnes bases dès le départ, moi. C’est toi qui m’a sauté à la gorge à la première répétition.

   Au fond, il n’a pas tout à fait tort. Je me mords la lèvre, ne sachant pas tellement quoi dire. Il me sauve la mise sans s’en rendre compte en bondissant:

– C’est l’heure ça? Merde! Je commence au musée dans vingt minutes!

– Oups, tu vas devoir te taper un sprint…

   Il attrape son manteau et m’adresse un sourire avant de claquer la porte.

– Pas grave, ça valait le coup ! Merci pour la matinée !

   Je m’active aussi, sinon je vais également finir par être à la bourre. Et je n’ai pas du tout envie de courir.

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***

   Le soir, je retrouve Romane à l’appartement. Julien passe la soirée avec des amis. En chaussettes, calées sur le canapé en sirotant une infusion, on refait le monde. Du moins, le notre. Quand je lui raconte la matinée avec Taj, elle m’adresse un regard chargé de sous entendus.

– Pourquoi tu me regardes comme ça? Je trouve que ça s’est plutôt bien passé.

– Ah mais oui, ça m’étonne d’ailleurs vu que ne pouvais pas te retrouver dans la même pièce que Taj sans faire une poussée d’urticaire…Tu vois, quand je te disais qu’il était plutôt cool, j’avais raison. Il faut juste apprendre à le connaitre un peu.

– On n’est pas encore les meilleurs potes du monde non plus.

– Peut-être, en attendant ça détendra un peu l’atmosphère à la maison et à Aix en Scène. C’est Laetitia qui va être contente!

   On se fredonne quelques chansons en duo, aussi. Romane ne prend pas de cours, mais elle aime bien m’accompagner de temps en temps. Et surtout, elle adore quand je reprends des classiques de notre enfance et adolescence… « Barbie Girl » à la guitare avec deux cinglées à la voix, ça donne une version très personnelle ! C’est d’ailleurs là dessus que nous trouve Taj quand il arrive, vers vingt-trois heures. En le voyant tracer de l’entrée jusqu’à sa chambre, Romane rigole:

– Tu veux te joindre à nous?

– Je viens de me faire deux heures de danse non stop, donc c’est vous qui voyez…

   En le voyant approcher d’un air menaçant, on fait mine d’être horrifiées en se protégeant la tête de nos mains. Il bat en retraite en riant et, avant de disparaitre dans la salle de bains, nous lance un truc genre « vous êtes folles ». Je dois avouer qu’il ne détonne pas trop dans la coloc et qu’il a l’air d’avoir un côté fun…

   Il nous rejoint une fois douché, mais du coup je n’ose pas vraiment chanter autre chose que des trucs idiots ou marrants. Aussi, quand Romane me supplie de faire « Chasing cars » de Snow Patrol, j’hésite un peu. Le chant, c’est paradoxal: on peut faire ça devant des centaines ou des milliers de personnes (pas moi, évidemment, je ne remplirai jamais le Stade de France) sans aucun problème, mais devant deux personnes que l’on connait, tout change. C’est une véritable mise à nu. Du coup, là, dans mon salon, devant Romane et Taj, j’ai dix fois plus la trouille que pendant un spectacle d’Aix en Scène. Et puis, le plaisir de chanter prend le dessus et je me lance. Dès les premiers accords, je me retrouve dans une bulle. Cette chanson, elle me met toujours dans un état un peu particulier. C’est la première que j’ai vraiment travaillée avec Laetitia, ma première scène. Mais c’est aussi la chanson sur laquelle je suis tombée très amoureuse pour la première fois, à quinze ans, celle que j’ai écoutée en boucle pendant des heures, celle qui m’a accompagnée aux épreuves du bac puis aux résultats…

   Quand je termine, Romane applaudit très fort pour cacher ses yeux embués. J’ai du mal à me dire que je peux provoquer ce genre d’émotion chez les gens qui m’écoutent. Marie, Ludo ou Corinne, de la troupe, peuvent le faire, Laetitia aussi. Ils ne cachent pas qui ils sont vraiment quand ils chantent, et ils sont capables de vous filer la chair de poule sur n’importe quel morceau. Moi, je ne sais pas. Je chante et j’aime le faire, point. Si je véhicule un peu d’émotion, tant mieux, mais ça me parait souvent improbable. Taj applaudit aussi, les yeux rivés sur le parquet du salon.

A ce moment-là, Julien rentre.

– J’ai raté quelque chose? Vous faites une soirée sans moi? Sympa!

– Mais non! lance Romane en rigolant. T’as juste loupé la plus belle interprétation de « Chasing cars » du monde!

– Sans exagérer, je réplique en levant les yeux au ciel.

– Oh bah non! Tu veux pas la refaire pour moi, Mathou? Tu sais que j’adore quand tu chantes cette chanson!

– Pas ce soir, bichon. Je me lève tôt demain, je dois briefer la nouvelle vendeuse, la pauvre débarque pile le jour de la Saint Valentin.

– Mais on est mercredi demain, tu n’es pas censée être en repos? interroge Romane, surprise.

– Si, mais je bosse quand même le matin, sinon on n’a pas assez de monde pour un jour pareil. Par contre, je suis de repos deux jours d’affilée la semaine prochaine, c’est la fête!

   Julien fait une moue de petit garçon qui boude et des grands yeux de Chat Potté, mais rien n’y fait. Romane s’empare alors de ma guitare et entreprend de m’imiter en jouant des accords parfaitement faux. Julien est mort de rire, mais il reste quand même assis à côté d’elle… Après un « bonne nuit » général, je pars retrouver mon lit et les bras de Morphée avec délectation.

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***

   Le 14 février à la boutique a été éprouvant autant physiquement que moralement. J’ai du gérer la nouvelle vendeuse qui, bien que très motivée découvrait totalement la boutique, ainsi que l’affluence constante de clients, presque pire qu’un premier jour de soldes. Lorsque je suis sortie à treize heures trente, j’étais déjà éreintée alors que mon cours avec les enfants m’attendait à quatorze heures. J’ai attrapé un sandwich et foncé à Aix en Scène dans l’espoir de me poser au moins dix minutes. Manque de chance, mon petit groupe est déjà présent, et entre ceux qui se courent après dans la cuisine et ceux qui prennent le canapé pour un bateau en pleine tempête, je me résous simplement à me faire un bon café bien fort.

   Après leur cours, en revanche, j’ai deux heures de battement avant la séance création avec Laetitia et Taj. Je m’écroule dans le canapé, et il me faut seulement trente secondes pour m’endormir comme une masse.

   Quand je me réveille, une heure plus tard, je suis déjà plus reposée. De la musique me parvient depuis le grand studio. Curieuse, je m’approche. La porte est entr’ouverte. Taj est en train de danser. Ses mouvements sont à la fois fluides, déliés et totalement maîtrisés. L’espace de quelques secondes, je me laisse embarquer dans l’histoire qu’il raconte et j’admire son aisance. Moi qui suis aussi douée pour la danse qu’un poisson pour grimper à un arbre, je suis fascinée.

   La sonnerie de mon portable me fait sursauter. Je bats en retraite le plus discrètement possible, un peu mal à l’aise d’avoir épié Taj. C’est Romane au bout du fil.

– Alors? T’as survécu à ta journée?

– Tout juste. Et encore, elle est loin d’être terminée!

– Tu sais à quelle heure vous terminez la répétition ?

– Comme d’habitude, vers neuf heures ou neuf heures et demie. Pourquoi?

– Ben… je suis pas sûre d’être là ce soir, en fait.

– Tu veux dire que tu me laisses toute seule un soir de Saint Valentin? Oh mon Dieu!

J’ai pris un ton exagérément dramatique, mais Romane n’a pas l’air de comprendre et un grand silence s’installe.

– Eh, je plaisante, hein!

– Tu me rassures, dit-elle avec un soupir de soulagement.

– Et on peut savoir le prénom du monsieur ou c’est classé secret défense?

 – Secret défense jusqu’à demain, au moins que je sache à quoi m’attendre selon l’issue de cette soirée.

– T’as intérêt à tout me raconter, parce que ça veut dire que je vais passer la soirée devant une série avec une tisane et le reste des madeleines… si je m’écroule pas lamentablement avant.

– Bah c’est ce qu’on aurait fait de toute façon non?

– Oui mais sans toi c’est moins drôle.

– Et puis tu seras pas toute seule, Taj sera là.

– Joie et bonheur suprême. Tu sais trouver les mots.

– Rigole, moi je dis que vous iriez bien ensemble.

– Il pourrait être mon petit frère et je suis très bien toute seule.

– Il fait plus âgé et t’as pas vu comment il te regardait hier soir.

– Arrête tes bêtises.

– C’est pas des bêtises.

– C’est ça. Bonne soirée avec Monsieur Mystère!

   Romane éclate de rire et raccroche. J’ai le sourire aux lèvres. Elle ne perd rien pour attendre… Je n’ai pas le temps de m’interroger sur le « t’as pas vu comment il te regardait hier soir » puisque Laetitia arrive.

   La séance de création se passe étonnamment bien. Pour la première fois, Taj et moi on s’écoute et on arrive à sortir des idées constructives. Laetitia semble bluffée mais ravie, d’autant qu’on enchaîne sur la répétition et que Taj est présent cette semaine. « Et les Mistrals Gagnants » prend forme peu à peu. Ce sera l’histoire d’enfants devenus adultes, d’adultes qui retombent en enfance… Je commence à entrevoir les idées de mise en scène de Taj et admets qu’elles sont bonnes, très poétiques. Le reste de la troupe semble aussi emballé, malgré les chorégraphies un peu compliquées parfois.

   Il pleut quand on sort, si bien que Laetitia propose de nous déposer en voiture, Taj et moi. Au vu de ce qu’il tombe, on accepte avec soulagement. Malgré tout, les vingt mètres entre sa voiture et le hall de l’immeuble suffisent pour qu’on finisse trempés de la tête aux pieds. Taj me laisse prendre une douche en premier et je transforme la salle de bain en hammam en savourant l’eau brûlante sur ma peau. Emmitouflée dans ma robe de chambre en polaire, de grosses chaussettes aux pieds et les cheveux enturbanés dans une serviette, je me cale dans le canapé avec une tasse de tisane. Très glamour pour une soirée de Saint Valentin, mais je m’en fiche, je suis trop bien!

   Taj me rejoint. Après quelques secondes d’un silence un peu gênant, je me lance:

– C’était cool, cette répète.

– Oui, très. Vous n’êtes pas si mauvais en danse, finalement…

– Très drôle. Enfin techniquement, si, moi je suis une quiche!

– Pourquoi tu dis ça?

– Ben… tu m’as vue, non? La danse, ce n’est pas vraiment mon truc…

– Mais est-ce que t’aimes danser?

– Je suis pas douée…

– C’était pas ma question.

– J’aime bien, oui, mais je m’arrête très vite parce que je suis généralement ridicule.

– Je suis pas d’accord.

– Comment ça?

– Déjà, tu as le sens du rythme. Ensuite, tout le monde peut apprendre à danser.

– Oui, enfin il faut quand même un minimum de talent à la base, non?

– Viens.

Il se lève, branche son iPhone en réseau sur les enceintes et lance une musique blues plutôt lente. Il me fait signe de le rejoindre au milieu du salon.

– Imagine que tu es mon miroir. Tu reproduis mes gestes.

   Dubitative mais intriguée, je m’applique. Ce n’est pas si compliqué, en fait. Je finis même par m’amuser ! Taj me propose d’échanger les rôles et de devenir le miroir de mes gestes. Je bloque un peu et fais seulement des mouvements de bras pendant un temps, puis je tente d’autres choses. Je ne sais pas si c’est de la danse, mais en voyant mon « reflet » exécuter mes mouvements, je trouve que ça ne rend pas si mal, finalement…

   Si on m’avait dit, un jour, que je passerais un 14 février à danser en pyjama dans mon salon face à un mec que je ne pouvais pas encadrer la semaine d’avant, je n’y aurais pas cru.

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***

   A la bourre. Je suis totalement et irrémédiablement à la bourre. Je manque de me vautrer dans les escaliers de l’immeuble, mais j’ai exactement sept minutes pour arriver au boulot à l’heure. Ça va être sportif… Par un monumental coup de chance, j’attrape le bus à la dernière seconde. Trois minutes de gagnées sur le trajet.

   Je ne sais même pas pourquoi j’ai oublié de programmer mon réveil la veille, ça ne m’arrive jamais. Il faut croire que le « cours de danse » de Taj m’a retourné le cerveau… En tout cas, je n’aurais jamais pensé dire ça, mais j’ai apprécié ce moment en sa compagnie. On n’a pas beaucoup parlé, mais c’était agréable d’entrer un peu dans son monde (et d’avoir l’impression de savoir danser!).

   Etrangement, la journée passe plutôt rapidement et je suis de bonne humeur. J’ai un cours de chant avec Laetitia en fin d’après-midi, on va pouvoir travailler vraiment les morceaux du spectacle, ça va être sympa. Alors que j’arrive au studio, ma mère m’appelle. J’hésite à répondre, et finis par décrocher.

– Oui maman! Ça va?

– Ma chérie… Ne panique pas mais… Je suis à l’hôpital.

***

On se retrouve mercredi prochain à 18h pour l’épisode 4 d’Et Mistrals Gagnants.

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Et les Mistrals Gagnants – Episode 4 – « Evi-danse »

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Découvrez une histoire dans l’esprit de La La Land, Un Dos Tres et l’Auberge Espagnole, qui met en scène de jeunes aixois. Une coloc improbable, sur fond d’arts de la scène, de Rotonde et de péripéties, c’est le pitch un brin mystérieux de la deuxième fiction « fait maison » du blog. « Et les mistrals gagnants » débarque chaque mercredi à 18h00 sur le blog sous formes d’épisodes romancés. Episode 4 !

***

– A l’hôpital? Comment ça? Qu’est-ce qui s’est passé?

– Rien de grave, je me suis cassé le poignet

– Mais… comment tu as fait ça?

– Je t’avoue que je ne me rappelle plus très bien… C’était hier soir, je suis sortie avec un ami, et j’ai dû un peu trop forcer sur l’alcool parce que je me suis réveillée ici ce matin.

Je respire un grand coup. Au moins, ça n’a rien à voir avec un état dépressif…

– Tu es à quel hôpital? Je vais prendre ma journée demain pour venir te voir.

– Non, non, pas besoin Mathilde! Je t’envoie les infos par texto mais je t’assure que ça va aller. Guy va passer me voir, et Christine aussi. Ne fais pas la route pour moi, tu dois avoir d’autres choses à faire que de t’occuper de ta vieille mère.

– Tu n’es pas vieille, maman, et ça ne me dérange pas.

– J’insiste, ma chérie. Il faut que je te laisse, le docteur est là. On se rappelle.

   Elle raccroche. Je pousse un soupir de soulagement. Au mot « hôpital », j’ai craint le pire. En cinq ans, elle a été hospitalisée deux fois après avoir pris une certaine quantité de médicaments dans un accès de dépression. Un poignet cassé, à côté, c’est une bonne nouvelle. D’autant qu’elle était avec « un ami » la veille. Un soir de Saint Valentin.

   Rassurée, je commence à me chauffer la voix en attendant Laetitia. Pour quelqu’un qui ne connait pas notre méthode de travail, m’entendre faire des sons de trompette, de sirène, de chat ou d’otarie pourrait paraitre très étrange, voire à la limite de l’inquiétant… Alors que je suis en train de fredonner « Falling slowly », une jolie chanson du film Once, une voix masculine se joint à moi. Hormis le fait que je manque de faire un arrêt cardiaque, je suis stupéfaite de découvrir Taj debout derrière moi.

– Pardon, me dit-il. Je ne voulais pas te faire peur.

– C’est raté!

Il a l’air gêné, comme un petit garçon pris en faute. Je m’adoucis et lui souris:

– On peut la chanter ensemble, si tu veux.

– Je ne veux pas t’embêter.

– T’inquiète, tu m’embêtes pas. Ça fait longtemps que je n’ai pas chanté en duo – à part avec Romane, mais tu l’as constaté par toi-même, c’est un peu différent.

   Taj s’installe à côté de moi et on reprend le morceau à deux. J’aime bien sa voix, et surtout, pour deux personnes n’ayant jamais chanté ensemble, je trouve qu’on ne s’accorde pas si mal. Passées les premières phrases où je suis un peu déstabilisée, le reste passe en un claquement de doigts. En revanche, si on échange un regard ou un sourire de temps à autre, j’avoue que je dois me concentrer un minimum pour ne pas me laisser perturber par ses yeux verts. Il a un regard presque magnétique. Lorsque la dernière note de la guitare s’éteint, il sourit franchement.

– C’était cool! Hier tu danses avec moi, aujourd’hui je chante avec toi… On ne se quitte plus!

– Par la force des choses…

   Il m’observe avant de comprendre l’ironie de mon ton, mais je devine autre chose derrière son sourire. Je n’ai pas le temps de m’interroger plus longtemps puisque Laetitia arrive. Un peu surprise de nous trouver tous les deux, elle ne fait aucun commentaire, du moins en sa présence. Parce que dès qu’on se retrouve toutes les deux dans l’un des studios, elle me lance:

– Ça a l’air d’aller beaucoup mieux entre vous, dis-moi!

– Ah, ne t’y mets pas toi aussi! D’abord ma mère, ensuite Romane, maintenant toi… Une bonne fois pour toutes, Taj est bien trop jeune pour moi!

– Mais j’ai encore rien dit!

– Et tu n’as rien insinué non plus, bien sûr…

– Il se pourrait, éventuellement, que je pense qu’il y a cachalot sous gravillon. Mais je peux me tromper !

– Tu te trompes.

   Laetitia sent bien que le sujet m’agace. On embraye directement sur le cours. Toutefois, en mon for intérieur, une petite voix me demande pourquoi ça m’énerve autant, justement… Je choisis de l’ignorer, au moins pendant une heure.

***

   J’ai eu le loisir d’ignorer le sujet les jours suivants parce qu’on n’a fait que se croiser rapidement avec Taj. D’ailleurs on s’est tous croisés plus ou moins rapidement à la coloc puisque Julien a passé son temps à la bibliothèque et Romane est partie en séminaire le vendredi (ce qui lui a permis d’esquiver mes questions sur son mystérieux rendez-vous à la Saint Valentin). Pour ma part, je suis allée voir ma mère le dimanche, j’ai pu rencontrer le fameux Guy du club de poésie et voir qu’il était aux petits soins pour elle. J’espérais de toutes mes forces qu’elle envisage enfin de tourner la page, et la voir heureuse malgré un poignet dans le plâtre m’a confortée dans cette idée. La séance du mercredi avec Taj et Laetitia a été productive, j’étais en mode « création » pure avec dix idées à la seconde. Cela a dû rassurer Laetitia sur l’avancée du spectacle puisqu’elle m’a demandé si je pouvais garder Elias le vendredi soir, ce que j’ai accepté avec plaisir. Ça faisait un moment que je n’avais pas passé du temps avec lui et ça permettrait à Laetitia de se détendre avec des copines.

   Il se trouve que ce soir là, tout le monde est à l’appartement. Romane vient de rentrer de son séminaire, Julien a décidé de s’accorder une soirée tranquille, Taj a prévu de cuisiner. Elias est trop content d’avoir quatre adultes pour lui tout seul ! Tandis qu’il mitraille Julien de questions sur la Préhistoire (ce qui n’est absolument pas sa spécialité, mais mon ami essaye de répondre du mieux possible et pour moi dont la référence principale sur cette période reste la série de films L’Age de Glace, je trouve qu’il s’en sort très bien…), j’en profite pour coincer Romane entre la salle de bain et le couloir.

– Tu ne vas pas t’en tirer comme ça, tu le sais, j’espère…

– Je ne vais même pas essayer !

– Vas-y, raconte! Je ne t’ai même pas entendue rentrer, après ta soirée le 14… t’es rentrée, au moins?

– Oui, maman, tard, mais je suis rentrée, me répond-elle, mi-agacée mi-amusée.

– Alors? Il s’appelle comment? Tu l’as rencontré où?

– Il s’appelle Aymeric et je l’ai rencontré par le boulot.

– Ah! Je me disais bien, aussi, que tu passais beaucoup de temps au boulot!

– T’es naze, j’ai dit « par », pas « au » ! On s’est rencontrés sur un salon il y a quinze jours, et on s’est revus le 14. Entre temps on s’est envoyé quelques messages.

– Quelques?

A ses joues roses et sa mine d’adolescente, je ne suis pas dupe. Elle me gratifie d’un grand sourire.

– OK, des tonnes.

– Et le 14, ça s’est bien passé du coup?

– Très. Il est sympa, intéressant… On se revoit la semaine prochaine.

   Je tape des mains, presque aussi excitée qu’elle. Non, je ne vis pas du tout ce début d’histoire par procuration. Promis. Elias débarque à ce moment-là et me tire par le bras.

– Math! Faut que tu viennes voir, Taj il a fait des trucs à manger trop bons!

   Effectivement, ses samossas juste sortis du four sont à tomber. On prend l’apéro tous ensemble, et c’est un moment très agréable. C’est comme ça que je conçois la vie, je crois. Pas remplie d’apéros, évidemment (quoique…), mais d’amis ou de personnes qu’on apprécie. Je souris à Taj en lui lançant:

– Chorégraphe, danseur, chanteur, cuisinier… tu as d’autres talents, ou tu en laisses un peu pour les autres?

– Pour le chant, je te laisse volontiers la première place, tu es bien meilleure que moi! Pour la danse, on peut continuer à bosser comme mercredi dernier, je suis certain que tu es sur la bonne voie. Pour la  cuisine, à voir…

– Tu as réussi à faire danser Mathilde? s’exclame Julien, stupéfait.

– Ouais, après la répète le 14! Elle est persuadée qu’elle ne sait pas danser, mais c’est faux! On a improvisé un truc ici…

   Je croise le regard de Romane, chargé d’interrogations. Je sens qu’elle meurt d’envie d’avoir des détails, mais je change volontairement de sujet en proposant de mettre la table pour le dîner. Au programme, raclette. La première de l’hiver pour moi, et je la savoure. Elias s’en met partout, mais mange comme quatre. Je vois bien que Romane guette chaque occasion d’être seule avec moi. Alors qu’on commence la vaisselle toutes les deux, je lui glisse rapidement:

– Il n’y a rien à raconter, on a juste dansotté en pyjama dans le salon.

– A la Saint Valentin, me répond-elle en chuchotant.

– Et alors? Ça aurait aussi bien pu être la Sainte Thérèse ou la Saint Glinglin, ça change rien.

– Si tu le dis…

   Après le dessert, Elias me demande si j’ai des livres qu’il pourrait lire. Je l’envoie dans ma chambre, je dois bien avoir deux-trois bouquins pour les enfants sur mes étagères. Occupée à passer un coup d’éponge sur la table, je ne fais pas attention à ce avec quoi il revient. C’est en entendant l’exclamation de Julien que je réagis:

– Mais… c’est Mathilde à ton âge, ça !

   Je bondis. Julien, Romane et Taj sont penchés au dessus d’Elias, qui tient un album bleu que je connais très bien. Mon sang ne fait qu’un tour, je lance sèchement:

– Elias, tu fermes tout de suite cet album et tu vas le reposer à sa place.

– Mais Math, c’est marrant, regarde, y’a plein de photos de toi! Je savais pas que t’allais en vacances à la montagne quand t’étais petite.

– Je ne le dirai pas deux fois. Va ranger ça immédiatement!

J’ai haussé le ton plus que je ne l’aurais voulu, mais c’est plus fort que moi. Elias comprend qu’un truc ne va pas car il s’exécute. Julien essaye de détendre l’atmosphère sur le ton de la rigolade:

– Quoi, y’a des photos compromettantes?

– Non, j’ai juste pas envie d’étaler ma vie privée devant tout le monde.

– Bah laisse pas traîner ça si t’as pas envie qu’on tombe dessus, réplique Taj, l’air circonspect.

– Ça ne traînait pas, je ne sais même pas comment Elias est tombé dessus.

– C’est bon, calme-toi, c’est juste des photos de famille, pas un dossier classé secret défense, que je sache.

Je sens monter une colère froide. Il se prend pour qui?

– Mais tu ne sais rien de ma vie, Taj ! On se connait depuis trois semaines, t’as vingt ans, t’es encore un gamin alors je te prierai de garder tes réflexions pour toi ! Ton père a trompé ta mère? Il l’a quittée sans aucun regret sans se préoccuper des conséquences?

– Non. Mais comme il est mort, en même temps…

   Je me fige. Quand il disparait en claquant la porte de sa chambre, je me tourne lentement vers mes deux autres colocataires. Julien, les bras croisés, fronce les sourcils.

– Tu n’en loupes vraiment pas une, me balance-t-il.

– Mais je… je pouvais pas le savoir !

– Bah c’est sûr, c’est pas comme si t’avais pris le temps de discuter avec lui ou même de t’intéresser à sa vie quand il est arrivé dans la coloc…

   Je me mords les lèvres. Romane n’a pas l’air de savoir sur quel pied danser, mais Julien m’en veut clairement. Il part lui aussi s’enfermer dans sa chambre. Super. Je me laisse tomber sur une chaise et me prends la tête dans les mains. Heureusement qu’Elias, un casque sur les oreilles, a entrepris de regarder un dessin-animé sur mon ordinateur. Romane vient s’asseoir à côté de moi. Je lui demande si elle était au courant pour le père de Taj.

– Non, me répond-elle. Mais entre mecs, ils parlent peut-être plus facilement des trucs comme ça.

– Julien a raison, j’ai fait aucun effort avec Taj au début. J’aurais jamais dû lui parler comme ça de toute façon, c’est pas mon genre d’être cassante avec les gens.

– Je sais.

   Elle me prend dans ses bras. Un comble, c’est moi qu’on réconforte alors que j’ai été une parfaite garce…

   La soirée se termine là. A minuit, Laetitia passe récupérer Elias.

– Pile à l’heure, Cendrillon, je lui lance en souriant.

– J’avais peur que mon carrosse ne se transforme en citrouille, réplique-t-elle avec un clin d’oeil complice. Vous avez passé une bonne soirée?

– Très. Elias a été cool.

   A ma réponse laconique, Laetitia sent bien que quelque chose ne va pas mais je la rassure en lui disant que je suis juste fatiguée. En refermant la porte d’entrée, j’écoute le silence un instant. J’ai deux solutions, soit je vais me coucher et je verrai ça demain matin, soit je prends mon courage à deux mains et je vais m’excuser auprès de Taj. Je choisis finalement la deuxième option.

   Je frappe doucement à la porte de sa chambre. Une fois, deux fois, trois fois… Pas de réponse. Je m’apprête donc à m’éloigner, lorsqu’il entr’ouvre. En m’avisant, il me demande froidement:

– Qu’est-ce que tu veux?

– M’excuser. J’ai été nulle.

   Il ouvre la porte pour me laisser entrer. J’hésite une seconde puis m’engage dans la chambre. Elle est rangée, avec assez peu d’affaires personnelles visibles. Gênée, je n’ose pas m’asseoir sur le lit et reste donc debout.

– Je suis désolée, Taj. Je ne pensais pas ce que j’ai dit.

– Je crois que si. T’as raison, on se connait pas. Par contre, tu apprendras qu’on peut avoir vingt ans et être un peu plus mature qu’un « gamin ». De toute façon, dès le départ, tu as décidé que tu ne m’aimais pas. Tu juges souvent les gens comme ça? Ça t’es pas venu à l’esprit, quand je suis arrivé, que j’avais juste la trouille de me retrouver devant une troupe qui se connait depuis des années? T’es centrée sur toi, sur ta petite vie, mais t’es pas la seule à avoir des problèmes, tu sais. Les autres les étalent peut être un peu moins… Je sais que t’as parlé de moi à Romane et Julien avant que j’arrive, mais eux ils m’ont laissé le bénéfice du doute.

   Il a dit ça sèchement. Je suis mortifiée et ne sais pas quoi répondre, à part répéter « je suis désolée » en boucle. Taj ne me laisse pas m’en tirer aussi facilement:

– Peut-être. Mais s’arrêter à une première impression, c’est nul. Moi aussi, j’aurais pu m’arrêter à ton attitude glaciale, ou te juger sur le fait que t’as un Bac + 5 et que t’es vendeuse alors que tu pourrais faire vachement plus. Mais je l’ai pas fait, j’ai attendu de voir si tu changerais d’avis sur moi.

– Je suis en train de changer d’avis sur toi. Je te jure.

– Peu importe, me dit-il. Je te crois quand tu me dis que t’es désolée. Moi aussi, je suis désolé. On est quittes.

   J’avoue que je ne m’attendais pas à ce type de réaction. Ne sachant que faire d’autre, je ressors de sa chambre en lui adressant un « bon bah OK, bonne nuit ». Au moment où je m’engage dans le couloir, il me retient par la main.

– Mathilde… attend.

   Je me retrouve face à lui… et très proche de son visage. Il a toujours ma main dans la sienne, ses yeux sont toujours aussi captivants et la faible distance qui nous sépare est en train de s’amenuiser dangereusement. Je panique et m’entends proposer:

– Tu veux qu’on aille prendre un verre tous les deux ? Là il est tard, demain je bosse tôt, mais si tu veux en fin de journée…

– Euh ouais, d’accord.

   Il me lâche la main. Ferme la porte de sa chambre. Et moi, je reste debout dans le couloir pendant une bonne minute, avant d’aller me jeter sur mon lit. Si je n’avais pas parlé, il se serait passé quoi, au juste? Je ne comprends rien. Je fais la pire des boulettes à l’égard de Taj, m’excuse lamentablement, j’ai droit à un sermon (mérité) de sa part et il arrive à ne pas m’en vouloir plus que ça? Au point de…? Non, je suis dois être crevée, c’est impossible. Je ne peux pas imaginer que Taj éprouve autre chose pour moi qu’un semblant de sympathie. On ne se connait même pas depuis un mois. Allez, dors Mathilde, ça te remettra la tête à l’endroit!

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***

   Je ne sais pas si c’est la nuit ou la journée de samedi qui m’a remis les idées en place, toujours est-il que je salue Taj tout à fait normalement quand on se retrouve au Rendez-Vous, place des Cardeurs, à dix-huit heures. On se raconte des banalités pendant dix minutes, puis un silence s’installe. C’est finalement moi qui parle en premier. Je n’ai pas envie de lui raconter ma vie dans les détails, mais je lui explique ce qui a fait que j’ai un peu pété un boulon la veille. J’en veux tellement à mon père que je ne peux même plus le voir en photo, et que voir des images d’une petite famille unie me donne la nausée… A son tour, il m’explique que son père est décédé il y a trois ans, mais qu’il ne se parlaient plus depuis les quinze ans de Taj.

– Il voulait que je reprenne le business familial, mais j’avais absolument pas envie ! Moi j’ai toujours voulu danser, faire de la scène, et ça mon père l’a jamais compris. De toute façon on partageait pas grand chose. Il est mort d’une crise cardiaque quand j’avais dix-sept ans. J’étais en pension, je suis rentré deux jours pour l’enterrement mais c’est tout. A l’époque, c’est un peu comme si on enterrait un étranger pour moi. C’est quelques mois plus tard que j’ai pris la mesure de tout ça et que j’ai réalisé que les derniers mots que je lui avais dit ont sans doute été « je m’en fous de ton boulot, moi je veux danser ».

Je ne m’attendais pas à autant de confidences, du coup je ne sais pas trop quoi répondre. Taj s’en aperçoit et me sourit.

– Je dis pas ça pour qu’on me plaigne, hein. C’est juste que dans mon cas, je pense que j’aurais préféré essayer de recoller les morceaux avec mon père, finalement. Mais ça, c’est pas forcément des choses qu’on peut savoir avant de perdre la personne.

– Je suis désolée, Taj… Vraiment.

– Je sais.

   Je me sens tellement ridicule, avec mes problèmes de famille, que je décide de noyer ma honte dans mon mojito. Mon père, au moins, il est encore vivant… Heureusement, Taj change de sujet et embraye sur le spectacle. Je suis plus à l’aise, et on passe une bonne heure à discuter avec animation. Quand je me rends-compte que j’ai faim, il est presque vingt heures.

– Tu veux manger ici? me demande Taj.

– Non… trop de monde le samedi soir. Mais j’ai une idée…

   Il me suit sans poser de questions. On passe par Pizza Capri, place Richelme. Nous mangeons nos parts de pizza en descendant les rues Bédarrides et Espariat, on passe à la Rotonde et on traverse les Allées Provençales. On croise des groupes de jeunes – et de moins jeunes aussi d’ailleurs – qui sortent, des couples, des bandes d’amis avec leurs enfants… Toutes les générations déambulent dans les rues d’Aix le samedi soir, même en plein mois de février. Nous, on descend à contre courant des gens qui montent au centre-ville. Enfin, on arrive à destination: le Grand Théâtre de Provence. Je me dirige directement vers les escaliers menant à la terrasse. Une fois en haut, c’est Aix by night qui s’offre à nous. Je jette un coup d’oeil à Taj.

– Alors? T’en penses quoi?

– Pas mal…

– Les madeleines aussi, étaient « pas mal »…

– Je rigole, c’est ouf ! Tu connais tous les coins sympas, en fait.

– Non, juste ceux où j’aime aller. Ça faisait un moment que je n’étais pas venue ici, d’ailleurs.

   Tout en m’accoudant au muret, je frissonne. Il y a toujours un peu de vent, sur la terrasse du « GTP », et la brise de février n’est pas des plus agréables. Encore heureux qu’il n’y ait pas de mistral. On reste là un moment, côte à côte, sans parler. Taj finit par se tourner vers moi.

– Merci.

– De quoi?

– De me faire découvrir et apprécier Aix.

   Je lui souris et je me retrouve à nouveau happée par ses yeux. Je ne sais pas s’il le sait et qu’il en joue, mais il va falloir qu’il arrête de me regarder comme ça. Je me force à soutenir son regard, mais au bout de quelques secondes je détourne la tête. Il doit sentir ma gêne car il change de sujet:

– Tu vas penser que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais je trouve dommage que tu restes vendeuse.

– Crois-moi, ce n’est pas vraiment un choix, je réplique.

– On a toujours le choix… mais c’est difficile de s’en persuader, parce que ça veut dire qu’il faut parfois quitter sa zone de confort.

– Qu’est-ce que tu veux dire?

– C’est quoi, ton rêve, Mathilde? Qu’est-ce qui te fait vibrer? Qu’est-ce qui pourrait faire que tu te lèves chaque matin avec la pêche, en étant heureuse de ton boulot?

– Qu’est-ce qui te dit que je ne suis pas heureuse?

Il hausse un sourcil. Qu’est-ce qu’il m’agace avec ses grands discours! Mais au fond, je sais que ce qui m’énerve, c’est qu’il ait capté certaines choses de moi et de ma personnalité aussi rapidement.

– Tu dis ça, mais tu travailles dans un musée, je te rappelle.

– Oui, en sachant très bien que je ne vais pas y rester longtemps parce que je suis en train de mettre des projets sur les rails, et pas uniquement à Aix en Scène.

– Comment tu fais, pour en être si sûr? Pour savoir que ça va marcher comme tu veux, qu’il n’y aura pas de problème?

– Ah mais je ne suis sûr de rien! Juste d’un truc: la danse, le spectacle, c’est ma raison de vivre. Ne pas parvenir à en faire mon métier, ce n’est même pas envisageable pour moi. Alors oui, je vais certainement passer par des périodes pas très drôles, des moments de doute, où j’aurai envie de tout laisser tomber. Mais je sais que je garderai toujours en ligne de mire mon objectif.

– Ne le prend pas mal, mais c’est un fait: tu es jeune, Taj. Je ne veux pas passer pour la relou de service, mais les milieux artistiques, c’est quand même difficile.

– Pas seulement les milieux artistiques, à priori, rétorque-t-il. Rappelle-moi en quoi tu as un Master 2 déjà?

   Dans le mille. Je soupire, et j’ai très envie de retourner une baffe à Taj… mais il est temps que je grandisse un peu. Oui, il a vingt ans, il est jeune, mais il a raison. Qu’est-ce que je fabrique, depuis tout ce temps? Confortablement installée dans mon quotidien, avec mon petit boulot, certes tranquille, mais qui ne me plaît pas… Je sens les larmes me monter aux yeux en prenant conscience que je suis peut-être en train de gâcher ma vie. Qu’est-ce que j’ai fait de mes rêves?

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On se retrouve mercredi prochain à 18h pour l’épisode 5 d’Et Mistrals Gagnants.

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Et les Mistrals Gagnants – Episode 5 – « Confi-danse »

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Découvrez une histoire dans l’esprit de La La Land, Un Dos Tres et l’Auberge Espagnole, qui met en scène de jeunes aixois. Une coloc improbable, sur fond d’arts de la scène, de Rotonde et de péripéties, c’est le pitch un brin mystérieux de la deuxième fiction « fait maison » du blog. « Et les mistrals gagnants » débarque chaque mercredi à 18h00 sur le blog sous formes d’épisodes romancés. Episode 5, le dernier !

   La route monte en lacets, toujours plus haut, et j’ai l’impression qu’on ne va jamais arriver à destination. Il est bientôt vingt-trois heures, je ne sais même plus à quelle heure on a quitté Aix, mais Taj conduit toujours, assurant qu’on arrive bientôt.

   Ce week-end, mes colocs ont décidé de m’emmener à la montagne. Un ami de Taj lui prête son chalet, nous allons donc passer deux jours à Barcelonnette. Pourquoi précisément ce week-end? A mon avis, cela a quelque chose à voir avec ma semaine un peu difficile…

***

   Qu’est-ce que j’ai fait de mes rêves?

  Cette question tournait en boucle dans ma tête depuis le samedi soir. Je ne pensais pas les avoir oubliés, relégués dans un coin reculé de mon esprit, à ce point-là. Pourtant, ça m’est apparu comme une évidence: il fallait que je me bouge. Et je savais que ça appellerait des sacrifices… Lors de notre séance de coaching, Laetitia a bien senti que j’étais préoccupée:

– Tu n’as pas l’air dans ton assiette, Math.

– Pas vraiment… Je suis complètement perdue, en fait.

– Tu veux en parler?

– Ce serait un peu long de t’expliquer tous les détails, mais… en gros, j’ai pris conscience qu’il faut que je change certaines choses dans ma vie. A commencer par mon job…

– Et ça te fout un peu la trouille… a deviné Laetitia en souriant.

– Un peu, oui. Mais en fait, je sais plus ou moins ce qu’il faut que je fasse… sauf que ça implique potentiellement de quitter Aix. Et c’est vraiment la dernière chose dont j’ai envie… J’ai tout ici, toi, mes amis, Aix en Scène, ma mère… mon monde, en fait. Et ça me ferait tellement mal au coeur…

– Mathilde, tu sais, rien n’est définitif, m’a dit Laetitia, doucement. Je pense qu’il faut que tu suives ton intuition. Tu en es au début de tes questionnements, tu as encore un peu de temps, mais ne réfléchis pas trop non plus.

– Mais ça voudrait dire partir un voire deux ans, peut être même à l’étranger!

– Aix en Scène sera encore là je pense, et pour le reste il y a Skype et compagnie. Tu ne vas pas couper tout contact avec notre civilisation, si?

     J’ai rigolé, et ça m’a détendue. Elle avait raison. Evidemment. Je me suis sentie plus zen lorsqu’on a réellement commencé notre séance. Après celle-ci, Romane est passée me chercher pour aller diner ensemble. Une « soirée entre filles » comme je les aime. Et je ne sais pas si c’est l’effet mojito(s) ou le fait que j’ai particulièrement savouré l’instant, mais j’ai fini par déballer à mon amie mes mille questions par rapport à Taj. Je n’ai rien omis, ni la session de danse, ni le duo sur « Falling slowly », ni même cette sensation étrange quand je croise le regard de Taj. Au final, Romane m’a observée calmement avec un petit sourire.

– Je te crois quand tu dis que tu es perdue. Par contre, je pense pouvoir affirmer que Taj t’aime bien… Enfin, tu lui plais, quoi.

– Mais… comment tu peux en être certaine?

– A la façon qu’il a de te regarder.

– Mouais… En attendant, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas de quoi j’ai envie, on a un spectacle à monter, ma mère s’est pété le poignet mais sort avec quelqu’un…

What?? Ta mère a un copain?

– Je crois. Sinon je ne vois pas bien ce qu’elle faisait avec lui le soir de la Saint Valentin. Bref, ça veut dire qu’elle tourne la page. Et si elle arrive à tourner la page, ça veut dire que je vais devoir me poser sérieusement la question.

– Tu veux dire envisager de reparler à ton père?

– Ça me file la nausée rien que d’y penser.

    Il était effectivement peut-être temps que j’envisage la possibilité de pardonner à mon père… Mais je n’avais aucune idée de la manière dont je pouvais m’y prendre. Lui envoyer un mail? Trop impersonnel. Un coup de téléphone? Je risquais de ne même pas pouvoir sortir un son s’il décrochait. Me pointer carrément chez lui? Un peu intrusif. Romane a coupé court à mes questionnements en me sortant la même phrase que Laetitia un peu plus tôt: « fais confiance à ton intuition ». Facile à dire…

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   Mercredi soir, on a répété avec la troupe. C’était à mon tour de chanter, et j’ai fait « Let it go » (celle de James Bay, pas celle de la « Reine des Neiges », Dieu merci…). Laetitia semblait réfléchir. Quand elle a une mine pensive et une petite ride qui se forme entre les sourcils, je sais qu’elle a une idée. Elle m’a regardée. Je n’ai pas aimé la petite lueur que j’ai cru déceler dans ses yeux… et ça n’a pas loupé:

– Mathilde, la chanson parle plus ou moins de lâcher prise… Tu veux bien qu’on essaye un truc?

– Euh… ça dépend…

– OK. Taj, tu te places à un mètre derrière Mathilde. Un peu plus en arrière… parfait!

A cet instant, j’ai compris ce qu’elle allait me demander. Et c’était hors de question. No way. Laetitia a capté direct mon appréhension et m’a souri.

– T’inquiète pas, tu ne risques rien, Taj te rattrape.

– Donc tu veux vraiment que je me laisse tomber en arrière.

– Et Taj te rattrape. Il a l’habitude.

   Je me suis tournée vers mon coloc. Il m’a adressé un sourire rassurant, auquel j’ai répondu par un rictus crispé. J’ai bien tenté de lancer un regard suppliant à mes amis de la troupe qui nous regardaient, mais ils ne m’ont été d’aucun secours.

   J’ai respiré un grand coup… et me suis lancée. Mais en me sentant basculer en arrière, par réflexe, j’ai reculé une jambe, ce qui fait que je me suis « rattrapée » toute seule. Quand je me suis redressée, je tremblais. Laetitia s’en est aperçue et est venue poser ses mains sur mes épaules.

– Tout va bien, Math. Ferme les yeux. Je te jure que tu ne toucheras pas le sol.

   Après deux secondes d’hésitation, j’ai fermé les yeux. On aurait entendu voler un moucheron. La musique instrumentale de « Let it go » est arrivée en sourdine, me permettant de me détendre un peu. Si je ne voulais pas commencer à chanter pendant ma « chute », il allait falloir que je me décide à basculer… genre, rapidement. J’ai retenu mon souffle. Et me suis laissée tomber. Ça a duré une demie seconde, mais j’ai eu l’impression que mon coeur allait se décrocher dans ma poitrine. Les bras de Taj m’ont rattrapée doucement. Tandis qu’il me remettait lentement sur mes pieds, j’ai commencé à chanter. Mon coeur battait fort, je chantais sans micro, et c’était déstabilisant. Mais Taj qui s’est mis à danser autour de moi, ça l’était encore plus. Du coup, en essayant d’imiter ses gestes, j’en ai perdu les paroles. Laetitia m’a arrêtée doucement:

– On va la refaire. Math, il ne faut pas que tu lâches Taj du regard. Tant pis pour les paroles pour le moment, concentre-toi sur les gestes, ça ira tout seul.

   Je me suis placée cette fois-ci face à Taj. Je ne comptais pas re-basculer en arrière, une fois m’avait suffi. La musique est repartie et j’ai planté mon regard dans celui de Taj. Comme le soir de la Saint Valentin, j’étais le miroir de ses mouvements. Je chantonnais sans trop penser aux paroles, mais surtout, je dansais. Au fil des secondes, j’étais de plus en plus à l’aise. Taj l’a senti et a compliqué un peu sa chorégraphie. Il a fait quelques pas en arrière jusqu’à se retrouver le dos contre le mur du studio. J’ai fait de même à l’opposé. A l’autre bout de la pièce, nos regards toujours connectés, j’ai pris la main sur les mouvements l’espace de quelques secondes. Il a paru surpris, mais m’a suivie. Je me suis ensuite élancée en courant jusqu’au centre du studio. Nous nous sommes arrêtés brusquement, les paumes de nos mains à quelques millimètres les unes des autres, comme si chacun s’apprêtait à franchir son côté du miroir.

   Lorsque j’ai posé mes paumes contre les siennes, j’ai senti passer entre nous un courant d’énergie incroyable. Et les dernières notes de la chanson se sont évanouies. On ne s’est pas quittés des yeux pendant quelques secondes, et c’est un gros mélange d’émotions qui m’a submergée. Moi qui n’aie pas du pleurer depuis des années, j’ai fondu en larmes, devant Taj, Laetitia et toute la troupe.

***

   Après ce qu’il me parait être une éternité, et un énième « mais Taj, je suis sûre qu’on est perdus » de Romane, on se gare enfin. Dans l’obscurité, je distingue vaguement la forme d’un petit chalet et derrière, la montagne enneigée. Malgré la température glaciale, je suis contente d’être là.

   Avec Romane, on s’installe a deux dans une chambre. Julien prend la petite chambre avec un lit une place et Taj s’est proposé de dormir sur le canapé. Etrangement, malgré l’excitation d’être à la montagne, je m’endors très rapidement.

   C’est un vrai bonheur de se lever et d’avoir un paysage incroyable devant les yeux. Par la fenêtre de la cuisine, je vois certes la montagne, mais aussi un petit vallon, une forêt, les pistes de ski… Il n’est que huit heures, mais des courageux sont déjà partis à l’assaut de la poudreuse. Faire de même me démange… Aussi, comme une gamine, je prends un malin plaisir à aller réveiller mes colocs, en commençant bien sûr par Romane. Au bout de dix minutes, ils sont tous les trois à la table du salon, piquant du nez dans leurs tasses de café et me lançant des regards assassins. Peu importe, je rigole et les presse encore plus. Mais lorsqu’ils se liguent tous les trois contre moi en me menaçant de leurs cuillères de Nutella, je bats en retraite…

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   Nous passons la journée sur les pistes. Le temps est plutôt beau malgré quelques nuages et je m’éclate. Ça me vide l’esprit, et je remercie vivement mes colocs.

– L’idée venait de Taj, me glisse Romane l’air de rien.

– Ne compte pas sur nous pour tenir la chandelle, renchérit Julien avec le même air entendu.

– Vous êtes bêtes, dis-je en levant les yeux au ciel.

   Mais l’attention de Taj me fait plaisir, et j’attends de trouver un moment pour le lui dire. Le samedi soir, nous mangeons dans un petit restaurant sympa. Taj me parait un peu distant, mais j’ai décidé de ne pas me prendre la tête du week-end et de profiter à fond.

   Alors que nous en sommes au dessert et que je m’apprête à déguster une coupe de profiteroles au chocolat, j’entends un « Mathilde? » qui me glace sur place. Une voix que je n’ai plus entendue depuis cinq ans. Je ne bouge plus. Romane et Julien m’interrogent du regard. Taj semble perdu. Mon père se tient derrière moi et semble attendre une réaction.

   Je ne lui en offre aucune. Calmement, je me lève, prend mon manteau et sors du restaurant. Mais une fois dehors, je suis prise de tremblements incontrôlables. Ce n’est pas possible. Qu’est-ce qu’il fabrique ici? Pourquoi ce soir? Romane me rejoint rapidement. Il fait froid, mais je ne le sens pas. Elle m’entoure les épaules de ses bras. Julien arrive également. Et enfin Taj. Sans un mot, ils me réconfortent. Leur seule présence me calme. Je retourne dans le restaurant. Mon père n’a pas bougé, il est toujours près de notre table, l’air gêné.

– Bonjour, Mathilde.

– Bonjour.

– Tu aimes toujours les profiteroles…

– Oui.

Il m’observe, mais je détourne le regard. Je ne sais pas quoi faire, pas quoi dire. Il me tend un bout de papier.

– C’est mon numéro de téléphone… si jamais tu veux m’appeler. Je suis dans le coin.

   Je saisis le papier. Il m’adresse un semblant de sourire puis s’en va. Je reste debout, avec le sentiment que ce qui vient de se passer est surréaliste.

   Je n’ai pas beaucoup dormi, forcément. En revanche, le beau soleil de ce dimanche matin réchauffe la petite terrasse et me permet de prendre mon café dehors, emmitouflée dans un plaid. Au bout de quelques minutes, je sens une présence derrière moi. C’est Taj. Je lui souris, mais il a une mine sombre que je ne lui connaissais pas. Il s’assied à côté de moi sans un mot. Je commence à sentir une certaine tension et à me demander ce qui ne va pas, lorsqu’il me dit:

– Je te dois des excuses.

– Hein? Mais pourquoi?

– Pour ce que j’ai fait. Je vais tout te dire d’un seul coup, s’il te plait ne m’interromps pas, après tu pourras me détester autant que tu veux, et t’auras raison. Rien n’est un hasard. Aix, la coloc, Laetitia, ce week-end… et ton père. Je le connais depuis un peu plus d’un an, Mathilde. J’ai bossé pour lui ici, à Barcelonnette, dans le café qu’il tient. On s’est bien entendus, je l’aimais bien parce qu’il avait l’air de me comprendre. J’ai eu de la peine pour lui lorsqu’il m’a raconté son histoire, votre histoire. Un jour, après un énième mail resté sans réponse de ta part, il m’a demandé si j’accepterais de le suivre dans une idée un peu folle. J’ai dit oui. Il m’a dit qu’avec mon bagage de danseur, je pourrais peut-être contacter Laetitia. Au départ, je devais juste la rencontrer pour discuter de son asso et essayer d’entrer en contact avec toi, et au final c’est elle qui m’a proposé de m’embaucher. Ça tombait super bien. Dans la foulée, j’ai rencontré Romane et Julien pour la coloc, ton père avait repéré l’annonce sur internet.

Il fait une pause. Je suis anesthésiée. Il reprend:

– Je savais qui tu étais avant de te rencontrer. Ton père m’avait parlé de ton caractère, un peu, m’avait donné quelques conseils, du moins sur ce dont il se rappelait, mais ça ne s’est pas tellement passé comme prévu, forcément. Soit tu as beaucoup changé en cinq ans, soit tu n’as jamais été telle qu’il s’imaginait, je sais pas. Peu importe. On s’était mis d’accord pour que fin février, j’arrive à t’emmener ici. Le chalet, c’est le sien. Il m’a donné les clés en me disant d’inventer un truc, du genre « c’est un copain qui me le prête ». Je me disais, au début, que c’était un peu chelou comme idée pour renouer avec sa fille, mais il avait l’air tellement désespéré… J’ai dit oui. J’aurais pas du. Surtout qu’après t’avoir rencontrée… enfin peu importe. Voilà. Tu sais tout. Te dire que je suis vraiment profondément désolé ne changera pas grand chose, mais je pouvais pas me taire plus longtemps.

   Je regarde un point fixe à l’horizon. Mon café est froid. J’ai froid. Le silence de glace qui s’est érigé entre nous est interrompu par Romane qui nous lance un joyeux « bonjour! » par la baie vitrée. Le son de sa voix agit comme un électrochoc. Je bondis, la tasse de café se brise sur la terrasse, et je plante mon regard dans les yeux de Taj.

– T’as raison, je me fous que tu sois désolé ou pas. C’est la dernière fois que tu me vois, Taj. T’as dix minutes pour te barrer d’ici.

   Je n’ai jamais été dans une telle rage. Je rentre m’enfermer dans la salle de bains. Au bout de quelques minutes, j’entends Romane frapper à la porte, inquiète. En tremblant, je lui ouvre. Elle se précipite vers moi et me prend dans ses bras. Je suis tellement stupéfaite, abasourdie, blessée, en colère, que la seule manifestation que mon corps ait trouvé, c’est de trembler de tous mes muscles. Les sanglots étouffent ma poitrine, mais je ne parviens même pas à pleurer. Romane me calme peu à peu. J’entends à peine des éclats de voix provenir de la terrasse. Au bout d’un moment, je reprends mes esprits et me redresse. Romane me sert la main. On n’a échangé aucun mot, mais je me sens un peu mieux. Dans la cuisine, je trouve Julien qui nettoie sa tasse avec une énergie quasi rageuse. Je souris malgré ma colère.

– Tu vas réussir à enlever l’émail, à ce rythme là…

– Mathou…

– T’inquiète pas. Ça va. Il va juste falloir que je digère tout ça.

– J’ai failli lui mettre mon poing dans la figure.

– Je t’en aurais pas voulu…

   Etrangement, je sais quoi faire. Je prends mon téléphone et envoie un texto à mon père. Lorsqu’il arrive, une heure plus tard, je l’attends, assise devant le chalet. Son chalet, donc. Je ne dis rien. J’attends qu’il parle en premier. Je le vois très embêté, fuyant mon regard, et ça me ferait presque plaisir si la situation ne me blessait pas autant. Il finit par se lancer:

– Mathilde… Pardon. C’était très nul, comme idée. Mais essaye de comprendre, cinq ans! Cinq ans sans nouvelles, sans savoir comment tu allais… j’ai cru devenir fou!

– La faute à qui? C’est toi qui es parti. C’est toi qui a laissé maman. Par contre, c’est moi qui l’ai ramassée à la petite cuillère, c’est moi qui ai eu peur pour elle dans ses phases de dépression sévères, moi qui suis allée la voir à l’hôpital…

– Mais tu aurais au moins pu répondre à mes mails, à mes lettres, juste pour me dire que tu allais bien!

– Pour moi, tu ne faisais plus partie de ma vie! Je n’avais aucune raison de faire ça! Ni aucune envie!

   Il encaisse le coup. Je sens la colère remonter, aussi violente que tout à l’heure. J’essaye de me calmer, mais c’est trop. Trop d’années, trop de souffrances, trop de mensonges. J’explose.

– Je conçois même pas comment une idée aussi tordue a pu te traverser l’esprit! Qui fait ça? Qui engage quelqu’un pour s’immiscer dans la vie de son môme? Il faisait quoi, Taj? Il venait au rapport tous les jours? Il t’envoyait des photos qu’il prenait à mon insu? Non seulement c’est tordu mais en plus c’est lâche! Au pire tu te pointais à Aix, vu tous les renseignements que t’avais sur moi t’aurais eu aucun mal à me trouver!

– Tu aurais refusé de me parler…

– Donc tu t’es dit qu’envoyer un inconnu se mêler de nos histoires était l’idée du siècle? Tu me diras, il vaut pas beaucoup mieux vu qu’il a accepté…

   Mon père soupire. Ses épaules s’affaissent. Il rend les armes. Il s’essuie furtivement les yeux, mais j’ai eu le temps de les voir se remplir de larmes. Cela me touche plus que je ne l’aurais cru mais je ne vais pas flancher. Il se reprend:

– Tu as raison. J’ai été idiot de croire que ça pourrait marcher. Avec mes lettres et mes mails, j’avais au moins l’ombre d’un espoir que tu me répondes un jour. Là, je sais que c’est la dernière fois qu’on se parle alors je voudrais juste te dire deux choses. La première: laisse une chance à Taj. C’est un chouette gars, et il a seulement agi par amitié pour moi. Il m’a dit à plusieurs reprises qu’il voulait tout arrêter, tout te dire, mais je l’ai convaincu de continuer. Et la seconde… J’espère que tu es heureuse, Mathilde. Après tout, c’est tout ce qu’un parent peut souhaiter à son enfant.

   Il m’adresse un sourire triste, et retourne à sa voiture. Quand le 4×4 s’éloigne, je me rends compte que je pleure.

***

Lorsqu’on termine de charger les valises dans le coffre, il est un peu plus de midi. Romane et Julien ont décidé de redescendre à Aix plus tôt que prévu – de toute façon ce n’est pas comme si on avait profité de la journée. Alors que je prends encore un peu du soleil sur la terrasse, un bip de mon portable m’annonce un message. C’est Laetitia, qui me demande avec moult emojis « clins d’oeil » si on profite du week-end pour répéter quelques pas de danse avec Taj entre deux descentes en ski. Une immense tristesse m’étreint le coeur. La connexion que l’on pouvait avoir, tous les deux, était sincère. J’en suis presque convaincue.

   Et même si tout le reste était basé sur un énorme mensonge, par amitié pour Laetitia, qui compte vraiment sur Taj pour l’aider, je décide de prendre sur moi et de surmonter ça. Avec une grande inspiration, presque en apnée, j’appelle Taj. Il ne décroche pas. Forcément, il doit s’attendre à ce que je l’engueule au téléphone. Cela m’embête mais tant pis. Lorsque je ressors du chalet, prête à prendre la route, je le découvre avec Romane et Julien. Dès que j’apparais, ils se taisent et se tournent vers moi. Mes deux amis m’interrogent du regard, je les rassure et fais signe à Taj de venir avec moi. On part marcher sur un petit chemin enneigé, côte à côte. C’est moi qui brise la glace, un peu abruptement:

– Tu rentres à Aix?

– J’en parlais avec Romane et Julien, à tête un peu plus « reposée », on va dire. Je vais quitter la coloc, mais je me suis engagé auprès de Laetitia. Je ne peux pas la laisser tomber.

– Ne te sens pas obligé.

– Mathilde, je sais que tu aides beaucoup Laetitia, mais je t’assure qu’elle compte sur moi aussi et…

– De quitter la coloc, je veux dire. T’es pas obligé.

– Hein? Mais tu réalises qu’on va se voir très souvent?

– Oui.

– Et ça te va?

– Quelqu’un m’a dit que t’étais, je cite, « un chouette gars ». Et que t’as voulu tout me dire plusieurs fois.

Il ralentit et me dévisage.

– Tu as vu ton père?

– Oui. C’était rapide, mais oui.

– Et?

– Et quoi? Et voilà, rien ne va changer, il a joué, il a perdu.

– Mais t’es vraiment têtue, en fait! s’exclame Taj.

Je suis tellement surprise que je manque de me prendre une branche basse. Le regard de Taj a changé.

– Je ne sais pas si tu te rends compte de l’état dans lequel il était quand je l’ai rencontré, ton père…

– Mais c’est sa…

– Faute, je sais, il le sait aussi, et crois-moi, il s’en mord les doigts! Mais Mathilde, c’est ton père… et je suis bien placé pour te dire qu’on en a qu’un. Je comprends que tu te sentes complètement manipulée, et crois-moi je le regrette beaucoup. D’un autre côté, sans cela, je ne t’aurais pas rencontrée et… ça aurait été dommage. Enfin de mon point de vue. C’est nul comme argument, je sais.

– Très.

Je l’observe à la dérobée. Il a l’air réellement mal.

– Il va me falloir un peu de temps, Taj. Mais je ne veux pas que tu sois en galère, surtout à cause de mon père au final. Reste à la coloc. On essayera de moins se croiser, de toute façon je vais passer pas mal de temps dans les démarches pour changer de job, alors…

– C’est vrai? me coupe-t-il, surpris.

– Oui… Disons que ta question de la semaine dernière sur mes rêves et ce que j’en ai fait a porté ses fruits.

– Génial !

Son enthousiasme me surprend, mais il arbore un grand sourire. Le voir sincèrement heureux me fait plaisir, malgré tout.

– Tu sais quand même qu’il y a de fortes chances pour que je quitte Aix d’ici quelques mois?

– Ce qui me laisse amplement le temps de continuer à t’apprendre à danser… si tu veux bien.

On échange un regard complice. Je retrouve le magnétisme de ses yeux et son sourire désarmant. Je crois que j’ai pris la bonne décision. En tout cas, je me sens plus légère. Et je pense qu’il me reste une dernière chose à faire pour n’avoir vraiment aucun regret…

***

   Juste avant que l’on ne prenne la route, je saisis mon portable.

– Allo ?

– Allo, papa…

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Voici donc le point final d’Et Mistrals Gagnants! 

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« Et les Mistrals Gagnants » : la nouvelle fiction du blog à lire dès le 31 janvier !

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Une histoire dans l’esprit de La La Land, Un Dos Tres et l’Auberge Espagnole, qui met en scène de jeunes aixois. Une coloc improbable, sur fond d’arts de la scène, de Rotonde et de péripéties, c’est le pitch un brin mystérieux de la deuxième fiction « fait maison » du blog. « Et les mistrals gagnants » débarque chaque mercredi à 18h00 sur le blog sous formes d’épisodes romancés.

Pour réaliser la fiction, nous avons donné carte blanche à Thalia, 27 ans, aixoise de naissance et passionnée d’écriture et d’arts scéniques. Elle nous explique les grandes lignes de cette nouvelle histoire !

Sur quoi va se tisser l’histoire d’ELMG ? 

Sans trop en dire, « Et les Mistrals Gagnants » parlera des personnes que l’on croise et qui sont capables de changer le cours d’une vie, mais aussi de joies, de peines, de passions, de musique, d’Aix et de la Provence, bien-sûr.

Te connaissant, les personnages et les situations seront hautes en couleur, à quoi faut-il s’attendre ?

A être surpris? Honnêtement je ne sais pas, cela dépendra de chaque lecteur et de sa manière de s’approprier l’histoire. J’espère réussir à donner à mes personnages assez de vie pour qu’on pense les croiser dans les rues d’Aix…

Qu’est ce qui te plaît dans ce challenge d’écrire pour le blog, quasi en temps réel, une fiction basée sur Aix ?

Le fait de raconter une histoire, avec un début, un milieu, une fin, en quelques épisodes. C’est un super exercice pour moi qui suis plutôt habituée à écrire des histoires longues ! Et n’habitant plus la région depuis un moment, cela me permet de revenir un peu à travers cette fiction, de retrouver cette ambiance, ces couleurs, indissociables du sud. Trouver des mots à mettre sur les sensations, les émotions… C’est un défi qui me plait !

Rendez vous le mercredi 31 janvier à 18h sur le blog !