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Les Aixpats

De la Méditerranée à la Manche : une Aixoise à London

 

Je suis une enfant de la Méditerranée. Née à Aix-en-Provence, dans le sud de la France, je suis également d’origine espagnole et italienne. J’ai donc été imprégnée toute ma vie par la culture du sud – surtout par celle de la Provence. Les grandes promenades à Cassis, les pique-niques près de la Sainte-Victoire dans les champs de lavande et les nuits d’été sans fin à entendre les cigales chanter n’ont aucun secret pour moi. Je suis fille de la Provence à l’accent sautillant sur toutes les syllabes, au caractère bien trempé – un brin passionné. J’aime la chaleur et la douceur de vivre, flâner entre les rues d’Aix et ses grands parcs – m’y arrêter. Peut-être m’y perdre, qui sait ? Et pourtant, je n’ai jamais cédé aux avances de ma Provence : c’est bien à Londres que j’ai donné mon cœur depuis des années.

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Dans une rue d’Aix, près d’un théâtre.

 

Enfant, j’ai toujours apprécié la langue anglaise. Déjà sensible aux mots et aux sonorités, ce qui prédisait mon avenir dans la littérature et le journalisme, je m’attachais beaucoup à ce nouveau langage – beaucoup plus rythmé que le français. Il était donc naturel que je portais un fort intérêt à la culture britannique : ses livres, ses peintures, ses châteaux et ses paysages grandioses célébrés par les plus grands cinéastes de notre époque. Je me sentais proche – terriblement proche du Royaume-Uni comme si j’avais toujours été liée à cette culture. Même l’Espagne et l’Italie ne m’évoquaient pas une telle passion alors que mes ancêtres y habitaient. Tout, tout me portait à croire que j’étais une britannique refoulée – une « fausse » française qui passait son temps à lire en anglais, écrire en anglais, penser en anglais. Au collège et au lycée, je cherchais la compagnie des internationaux. Si je ne pouvais pas communiquer aussi bien en anglais que maintenant, j’utilisais les gestes, les Harrap’s et enfin le Cambridge Dictionary. Je tentais de comprendre, d’assimiler et de recopier leur manière de parler, les expressions qu’ils employaient pour décrire tel ou tel événement, leur visage toujours souriant mais composed et surtout leurs petites habitudes. Je ne souhaitais pas connaître la culture britannique, mais bien en faire partie. C’est ce qui a motivé mes nombreux voyages en Angleterre ces dernières années.

 

J’ai voyagé dans l’Est de l’Angleterre. De l’Essex au Norfolk en passant par le Suffolk, je découvrais à chaque fois une nouvelle facette du pays – qu’elle soit rurale, médiévale ou balnéaire. Je m’accommodais à la culture en observant toujours les détails et en me renseignant auprès des habitants. Ainsi, outre les visites touristiques de châteaux et de parcs, j’explorai des lieux insolites de la ville qui regorgeaient d’un grand nombre de curiosités. Je me souviens notamment d’un coin isolé de la Cathédrale de Norwich où une peintre dessinait, à l’ombre, quelques pinceaux sur le sol et une colombe paradant dans l’espoir de s’éterniser sur la toile. Ce moment si poétique, entouré de petites maisons multicolores, des tintements des cloches, me semblait presque irréel. Cromer me marqua aussi profondément. Je l’appelais les « Caraïbes anglaises » car la couleur de la mer était d’un turquoise étonnant. Ce vieux pier, quelque peu vintage, donnait à cette petite ville un filtre unique – une véritable curiosité perdue entre Norwich et Lowestoft. Surtout, le coucher du soleil, au-dessus d’une falaise où les vagues se cognaient dans une lutte interminable, prenait des allures de fresques romantiques – la mièvrerie en moins. Au contraire, toutes ces images sortaient d’un roman de Thomas Hardy. Leur force sublimait davantage les paysages – et le soleil qui devenait lunaire n’en était que plus déroutant. Pour moi, c’était ça l’Angleterre. Le romanesque, le grandiose et l’intouchable. J’avais envie d’écrire, de l’écrire. Et mes nombreux voyages à Londres m’y encouragèrent.

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La Cathédrale de Norwich

 

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Cromer, une petite ville de l’Est de l’Angleterre

 

J’avais toujours eu un lien particulier avec cette ville. Londres, c’est le labyrinthe de tous les fantasmes, de toute l’imaginerie britannique. Cité aux mille visages, Londres n’est pas seulement ces grands bus rouges et ces hommes aux chapeaux noirs qui ne sourient jamais. Au contraire, elle allie parfaitement la grandeur du sang royal à la pop culture. De Buckingham à Camden Town, j’avais l’impression qu’il y avait des kilomètres, qu’il s’agissait de deux mondes différents alors que tout deux appartiennent aux mêmes racines. A Londres, j’étais libre d’agir et de parler comme une anglaise avec un accent et une silhouette tout à fait française. « Frenchie », ils m’appellaient en riant. « Frenchie » mangeait son fish and chips avec des mashed peas, buvait de la bière de Southwold avec un cornwall pastry en hiver et du Pims pour accompagner les barbecues en été. Mais « Frenchie » riait trop fort, adorait s’attabler dehors pour regarder les passants et ne prenait jamais de thé avec du lait dedans – un grand café noir please, the French way.

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Guess where I am…

Pourtant, ma mère me voyait faire mes valises en grognant le Sud. Quelle chaleur excessive ici ! Oh, les gens sont râleurs ! Et j’en ai marre de ces allergies de merde ! Toujours la même campagne, ça me lasse. Vivement que je parte en Angleterre ! Je ne m’étais jamais particulièrement sentie à ma place en Provence comme une enfant déracinée. On m’avait arrachée à ma culture qui n’avait pourtant jamais été totalement mienne. Et je partais en claquant la porte, dévalant les escaliers de mon vieil appartement aixois, blâmant chaque marche d’être trop large, chaque pas d’être trop lent, chaque rayon de soleil de m’aveugler. Il n’y avait qu’à l’aéroport où j’étais paradoxalement calme : j’allais enfin retrouver mon pays, mes amis, mes grandes étendues de verdure, la mer grise et mélancolique. Et dans le hublot, je souriais quand je voyais l’avion traverser la Manche et ces petits villages bruns qui se répartissaient sur les plaines dorées. Je suis chez moi. Me voilà à la maison. Inutile de vous dire avec quelle joie j’accueillis mon départ pour l’Angleterre l’année prochaine. Enfin, je vivrais à Londres, loin de ces cigales criardes, de la Méditerranée que je connaissais trop bien. Enfin, je me mêlerais définitivement à ceux que je poursuivais depuis des années.

A quelques semaines seulement de mon voyage, je me sens étrange. Une succession d’événements m’a rapprochée de la Provence sans que je m’en rende compte. J’ai rencontré Gregory Cordero fin juin et il m’a proposée d’écrire une histoire pour son blog aixois et d’en devenir une chroniqueuse. Seule condition : écrire à propos d’Aix. Ce n’est pas difficile pour toi ? Tu es une aixoise après tout. Je ris intérieurement. Un rire nerveux. Je ne sais pas vraiment si j’ai été une aixoise à un moment de ma vie ou si je n’ai pas tenté de fuir la provençale en moi pour me donner corps et âme aux anglais. Comment aborder la Provence et la redécouvrir alors que je me suis exilée dans le Nord ? Comment faire ressurgir cette chaleur en moi que j’avais laissée parmi les miens pour m’enfuir vers de nouveaux horizons, vers un exil sensé me libérer de mes doutes ? En écrivant #Fanny, la Provence m’apparaissait soudainement sauvage et mystique. Elle m’évoquait presque le Golden Cap, cette colline dorée près de la mer dans le Dorset qui nourrissait mon imagination d’étoiles. Et je comprends de plus en plus à quel point Aix me manquera. Chaque jour est un prétexte pour sortir, pour appréhender ma ville sous un autre angle. Je marche, du Cours Mirabeau à la Cathédrale Saint-Sauveur à la recherche d’un secret, d’un inconnu, d’un mystère que je n’aurais pas résolu en 24 ans de vie. Chaque rue étroite exposée au soleil me paraît plus belle, chaque calisson plus doux, chaque nuage dans le ciel prend une toute nouvelle forme. Et chaque pas dans la campagne environnante, près de la Sainte-Victoire, ravive mes souvenirs d’enfance, mes repas interminables avec ma famille, mes discussions avec Maman et mes jeux dans la piscine avec mon petit frère. Et là, je comprends qu’un compte à rebours est enclenché. Chaque jour qui passe me sépare davantage des collines, des accents chantants, des cigales et des lavandes. Chaque heure me tire vers l’Angleterre, le gigantisme de London, les black cabs et les longues avenues qui ornent la Tamise. L’Angleterre me prend, me rappelle, me séduit. Et toi que j’ai tant délaissé, tu me réclames doucement. Tu me demandes de rester quelques instants et de regarder le ciel rose bleuté qui endort la Sainte-Victoire et mon enfance.

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Londres est mon amant, la Provence mon amour. Je l’ai aimée depuis le premier jour. Et aujourd’hui, je m’en vais pour de bon. Bagages en main, appart’ londonien. Tickets de train réservés. Et dans mon cœur, la ville d’art et d’eau me reste gravée. J’emmène avec moi un peu de soleil et de tendresse, des instants de lenteur et de flânerie. Des longues conversations avec ma famille, de simples passages en ville, l’odeur du romarin dans les plats de ma grand-mère. Les oliviers, les olivettes, les câlins et les douceurs. Des photos vivantes dans mon esprit qui me poursuivent dans l’Eurostar. Et sous la Manche, je n’ai jamais été si proche de la Méditerranée.

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Manon ou "La Femme-Plume" est journaliste et écrivain. Ses mots voyagent entre la Méditerranée et la Manche puisqu'elle écrit également en anglais. Auteure de la web série #Fanny, elle jongle entre poésie et sarcasme avec une pincée de soleil provençal. Si vous aimez la langue de Shakespeare, rejoignez ses aventures et ses histoires sur son blog https://lafemmeplume.com.

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