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Jour-j

Episode 3 : une curieuse rentrée des classes

Le Professeur Desvignes arborait une chevelure à la Einstein. Sous ces airs de savant fou, il venait d’inaugurer l’intitulé de son cours à la fois laconique, très pompeux et un poil décalé : « Mécanismes du Temps et Variations Inopinées ».

Né dans les années 2000 autour d’Orléans, il avait un parcours atypique : philosophe, prof d’art plastique et théoricien quantique. Curieux mélange. Une tête. Un peu chevelue. Mais une tête bien pleine.

Grace, Orson et Manon, les trois premiers élèves, bénéficiaient d’une présentation en avant-première de son atelier, le temps que les petites formalités administratives (ou les retards intempestifs) des autres élèves soient réglées. Pour l’heure, il n’y avait d’ailleurs aucun autre élève. Desvignes ne s’en formalisa pas. C’était l’année-test.

Soyons tranquilles. Ici, tout était fait pour faire comme si de rien n’était. C’était la règle absolue dans tout cet établissement. On ouvre la parole ! La preuve…

– Ici, vous pouvez tout demander ! On passe au peigne fin vos craintes, vos angoisses, vos envies sur ce fameux Jour-J qui interviendra dans quelques trimestres… J’y répondrai par une étude appuyée… que dis-je né-cé-ssai-re, ô que diable, UNE ÉTUDE prolixe, car ça rime avec prisme, le prisme du temps. Qui se lance ?

Un drone vola à travers la salle en forme de coquille blanche.

– Est ce qu’on doit être physiquement présent lors du Jour-J ?

– Comment ça Orson ?

Le jeune homme un brin désabusé regarda autour de lui, fier de son petit effet.

– Imaginons… J’ai envie de revenir plus loin dans le temps. Le jour de la rencontre entre ma mère et mon père. Vous savez, ce jour où tout se noue entre deux « âmes soeurs »…

On sentait les guillemets dans l’intonation de sa voix. Orson avait une faculté assez stupéfiante de passer en quelques poignées de secondes, d’un ton narquois à une détresse profonde. Manon leva les yeux au ciel. Grace pris un air théâtralement tourmenté. Le professeur reprit la parole.

– Hum Orson, je crois savoir où tu veux en venir… Potentiellement, pro-ba-ble-ment, il se pourrait que je n…

– Est-ce que je peux choisir ma date du Jour-J ?

– Nécessairement…

– Est ce que je pourrais pousser le vice jusqu’à choisir une date hors des clous ? Être présent autrement, avant même ma propre naissance ? Si j’empêche mes parents de se rencontrer et de me « fabriquer », est-ce que tout devient caduque pour eux, et du coup pour moi par la suite ?

« – Chers élèves, on met sur pause le cours, un nouvel élu est arrivé : James, entre ! »

La voix tranchante de Carmela, la directrice, retentit dans la salle d’un ton mi-mielleux, mi-curieux.

Une entrée qui semblait tombée à point nommé face aux tourments bruts de décoffrage d’Orson… Devait-on vraiment pouvoir tout dire dans ces lieux ? Aborder tous les sujets, même les plus controversés ? L’inconscience, l’âme, les effets papillons anténataux ?

Perdu dans ses pensées, Orson ne prêta pas attention à James. L’américain ouvrit la porte vaillamment : il avait du mal à ne pas exploser de joie. Enfin de l’aventure, du piquant. Elles étaient loin les petites Central Park clochées sous verre avec des paillettes de neige quand on remue. Des chaises de classe dans une ambiance feutrée le rendait tout feu tout flamme.

– Je peux ?

– Vous pouvez…

L’américain s’assit totalement à l’aise, entre Orson et Grace, puis sortit son attirail numérique dernier cri : tablette à projection holographique, pilule d’allongement de la durée de vie (une autre avancée assez “prometteuse” du crépuscule des années 30, il se passe toujours des choses assez spéciales dans ces périodes là tous les cent ans…) et un fascinant crayon en papier, une feuille et une gomme (pour faire classe)…

La gomme provoqua son petit effet sur le professeur qui n’en avait plus vu depuis sa tendre adolescence : “C’est une vraie ? Vous vous en servez à moultes occ… “

– Quelqu’un ici peut répondre à ma question ou ce cours n’est que du vent ?

Orson haussa le ton. Le drone posté près du plafond, qui suivait attentivement le cours, sursauta. Le professeur prit un air rassurant.

– Oui bien sûr, c’est une question inattendue, jo-via-le et ra-fraî-chi-ssante que vous m’avez posé là. Vous m’excusez une minute ?

Desvignes tourna les talons. Une minute, puis deux. Bientôt trois, laissant Orson, sourcilleux, sur sa faim…

Pendant ce temps là, les autres élèves se mirent à chuchoter entre eux. Chuchoter sans raison apparente. Personne dans la hiérarchie n’avait interdit à quiconque de parler fort.

Au contraire, ils étaient libres de tout. Personne n’avait édicté de règles, et l’absence de règles avait un petit côté déstabilisant. Le château était dénué de barrières et de grillages. Ils étaient LI-BRES. Quand bien même. Ils n’osaient pas. La sortie d’Orson fut félicitée par Manon.

Deux conversations parallèles s’établirent à voix basse.

La première : Grace et James, dont la proximité linguistique était pour l’heure uniquement verbale. Les deux anglophones avaient un tout autre sujet de préoccupation… Extraits choisis.

– Sérieusement, tu as réussi à avoir une pilule de rajeunissement ?

La jeune galloise était curieuse de voir en vrai, ce petit comprimé de “vie en plus” qu’on ingurgitait chaque jour, de plus en plus souvent, chez la population urbaine et aisée, avec des effets assez terrifiants. Les antirides au cimetière. Un monde éloigné et fascinant pour Grace.

– Ca gagne bien de vivre à New-York, murmura James, pas peu fier… Je me contente de 115 ans en bonne santé d’après la boîte.

– J’ai entendu parler qu’on pourrait aller jusqu’à 130, 150…

– Tu sais, ils ont très peu de recul. Ils ont autorisé ces pilules il y a à peine quelques mois, uniquement dans les pays qui font plus de marmots. On verra bien mais c’est prometteur. Regarde Trump, bientôt centenaire et toujours vaillant…

Grâce ne goûta guère sa dernière phrase. Mais elle plongea dans ses pensées.

Un monde où on vit 200, 300 ans, ça fait rêver, on pourrait emmagasiner tellement de connaissances, se mettre à la harpe, ne plus battre les pavés pour une retraite à 73 ans, avoir le privilège de divorcer vingt fois, faire un enfant à 110 ans si ça nous chante, prendre “son temps” au lieu de se presser à tout condenser en moins d’un siècle.

Vraiment, ça a un côté tentant se disait-elle. James renchérit.

– Sans cette pilule, t’as 20 ans pour te faire dicter des ordres, 20 ans pour profiter de ta jeunesse, 15 ans pour rentrer dans les clous, 15 ans pour préparer la fin de ta carrière, puis 15 ans pour te souvenir… Ca fait court… C’est du pain béni cette gélule.

– Au rythme où vont les choses, je ne suis pas sûre tout compte fait que tu puisses vraiment en profiter, soupira Grâce, se rappelant des lopins de terre de plus en plus incultivables de sa modeste campagne britannique.

– Pourquoi je pourrais pas vivre bien plus longtemps que la moyenne ?

– Une pilule ne résoudra pas l’état de la planète, c’est peut être elle qui en aurait bien besoin… Un peu de rab’ pour elle, tu crois pas ?

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***

Le soir tombait. A l’Ecole, le professeur fantasque n’avait plus donné signe de vie. Les élèves avaient regagné leur appartement au sein du château, avec des sentiments partagés. Enfin presque tous. Vicenzo était arrivé d’Espagne en fin de journée, mais l’ambiance le rebuta dès l’arrivée. Avant même d’avoir franchi les portes. Il fit demi-tour.

Vicenzo avança prudemment entre les arbres, attentif aux bruits qui l’entouraient. La forêt sentait l’humus, les feuilles mortes, l’herbe fraîche, la terre. Véritable mélange brut pour les sens. Inhabituel dans un monde où la nature est presque reléguée au rang de figurante. Le jeune homme avait envie de s’arrêter pour immortaliser les couleurs mais il se força à continuer. Après tout, il était en fuite.

Il sursauta lorsqu’il entendit un craquement derrière lui et s’arrêta net. Un oiseau? Une biche? Ou pire… Non. Il n’y avait pas d’ours dans cette contrée d’Europe. Du moins… il n’en n’était pas sur. Son coeur accéléra. Peut-être pouvait-il courir et grimper dans un arbre…

– Tu t’es perdue ?

Il fit un bond en entendant la voix et se retourna brusquement. A quelques mètres de lui se tenait une femme blonde, les cheveux courts, vêtue de noir. Les bras croisés, elle affichait un petit sourire ironique.

– Si tu veux te barrer discrètement, tu as encore deux-trois choses à apprendre, à mon avis, poursuivit-elle.

– Comment sais-tu que…

– Parce que j’ai eu la même idée que toi. Mais je pense que je m’en sors mieux!

Vicenzo toisa la jeune femme. Une lueur de défi mêlée d’amusement dansait dans ses yeux. Il soupira et prit le parti de se présenter.

– Moi c’est Manon, répondit-elle. Alors, c’était quoi ton plan?

– Mon plan?

– Oui, ton plan! Tu vas où ? Tu t’es présentée à l’accueil ? Tu dors où ? Tu manges quoi et comment?

– Euh…

Devant l’air désemparé de Vicenzo, Manon soupira. Elle s’en doutait, à vrai dire. Lorsqu’elle l’avait vu battre en retraite discrètement à peine arrivé,  elle savait qu’il essayait de “faire le mur” avant même de s’être présenté. Mais elle devinait qu’il était était moyennement doué pour prévoir ce genre d’escapade. Elle avait vu juste.

– Heureusement que j’ai prévu pour deux, lança-t-elle en le dépassant.

Vincenzo ne savait pas quoi dire. Il était effectivement parti sans rien. Imaginant… il ne savait même pas ce qu’il avait imaginé. Il voulait juste quitter cette ambiance qui le mettait mal à l’aise. Depuis qu’il était arrivé dans les jardins, il gardait ce sentiment que quelque chose n’allait pas. Que ce n’était pas ce que cela semblait être, sans pouvoir néanmoins l’expliquer. Surtout, il détestait le climat humide de la région, lui qui avait l’habitude de la chaleur et des plages de Majorque.

Il emboîta le pas à Manon. Ils n’avaient pas fait dix mètres qu’une silhouette se dessina devant eux.

Jour-J – Episode 2, l’Ecole du Voyage dans le Temps…

Jour-J : Episode 1, une soirée spéciale à Majorque

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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)

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