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Et les Mistrals Gagnants – Episode 4 – « Evi-danse »

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Découvrez une histoire dans l’esprit de La La Land, Un Dos Tres et l’Auberge Espagnole, qui met en scène de jeunes aixois. Une coloc improbable, sur fond d’arts de la scène, de Rotonde et de péripéties, c’est le pitch un brin mystérieux de la deuxième fiction « fait maison » du blog. « Et les mistrals gagnants » débarque chaque mercredi à 18h00 sur le blog sous formes d’épisodes romancés. Episode 4 !

***

– A l’hôpital? Comment ça? Qu’est-ce qui s’est passé?

– Rien de grave, je me suis cassé le poignet

– Mais… comment tu as fait ça?

– Je t’avoue que je ne me rappelle plus très bien… C’était hier soir, je suis sortie avec un ami, et j’ai dû un peu trop forcer sur l’alcool parce que je me suis réveillée ici ce matin.

Je respire un grand coup. Au moins, ça n’a rien à voir avec un état dépressif…

– Tu es à quel hôpital? Je vais prendre ma journée demain pour venir te voir.

– Non, non, pas besoin Mathilde! Je t’envoie les infos par texto mais je t’assure que ça va aller. Guy va passer me voir, et Christine aussi. Ne fais pas la route pour moi, tu dois avoir d’autres choses à faire que de t’occuper de ta vieille mère.

– Tu n’es pas vieille, maman, et ça ne me dérange pas.

– J’insiste, ma chérie. Il faut que je te laisse, le docteur est là. On se rappelle.

   Elle raccroche. Je pousse un soupir de soulagement. Au mot « hôpital », j’ai craint le pire. En cinq ans, elle a été hospitalisée deux fois après avoir pris une certaine quantité de médicaments dans un accès de dépression. Un poignet cassé, à côté, c’est une bonne nouvelle. D’autant qu’elle était avec « un ami » la veille. Un soir de Saint Valentin.

   Rassurée, je commence à me chauffer la voix en attendant Laetitia. Pour quelqu’un qui ne connait pas notre méthode de travail, m’entendre faire des sons de trompette, de sirène, de chat ou d’otarie pourrait paraitre très étrange, voire à la limite de l’inquiétant… Alors que je suis en train de fredonner « Falling slowly », une jolie chanson du film Once, une voix masculine se joint à moi. Hormis le fait que je manque de faire un arrêt cardiaque, je suis stupéfaite de découvrir Taj debout derrière moi.

– Pardon, me dit-il. Je ne voulais pas te faire peur.

– C’est raté!

Il a l’air gêné, comme un petit garçon pris en faute. Je m’adoucis et lui souris:

– On peut la chanter ensemble, si tu veux.

– Je ne veux pas t’embêter.

– T’inquiète, tu m’embêtes pas. Ça fait longtemps que je n’ai pas chanté en duo – à part avec Romane, mais tu l’as constaté par toi-même, c’est un peu différent.

   Taj s’installe à côté de moi et on reprend le morceau à deux. J’aime bien sa voix, et surtout, pour deux personnes n’ayant jamais chanté ensemble, je trouve qu’on ne s’accorde pas si mal. Passées les premières phrases où je suis un peu déstabilisée, le reste passe en un claquement de doigts. En revanche, si on échange un regard ou un sourire de temps à autre, j’avoue que je dois me concentrer un minimum pour ne pas me laisser perturber par ses yeux verts. Il a un regard presque magnétique. Lorsque la dernière note de la guitare s’éteint, il sourit franchement.

– C’était cool! Hier tu danses avec moi, aujourd’hui je chante avec toi… On ne se quitte plus!

– Par la force des choses…

   Il m’observe avant de comprendre l’ironie de mon ton, mais je devine autre chose derrière son sourire. Je n’ai pas le temps de m’interroger plus longtemps puisque Laetitia arrive. Un peu surprise de nous trouver tous les deux, elle ne fait aucun commentaire, du moins en sa présence. Parce que dès qu’on se retrouve toutes les deux dans l’un des studios, elle me lance:

– Ça a l’air d’aller beaucoup mieux entre vous, dis-moi!

– Ah, ne t’y mets pas toi aussi! D’abord ma mère, ensuite Romane, maintenant toi… Une bonne fois pour toutes, Taj est bien trop jeune pour moi!

– Mais j’ai encore rien dit!

– Et tu n’as rien insinué non plus, bien sûr…

– Il se pourrait, éventuellement, que je pense qu’il y a cachalot sous gravillon. Mais je peux me tromper !

– Tu te trompes.

   Laetitia sent bien que le sujet m’agace. On embraye directement sur le cours. Toutefois, en mon for intérieur, une petite voix me demande pourquoi ça m’énerve autant, justement… Je choisis de l’ignorer, au moins pendant une heure.

***

   J’ai eu le loisir d’ignorer le sujet les jours suivants parce qu’on n’a fait que se croiser rapidement avec Taj. D’ailleurs on s’est tous croisés plus ou moins rapidement à la coloc puisque Julien a passé son temps à la bibliothèque et Romane est partie en séminaire le vendredi (ce qui lui a permis d’esquiver mes questions sur son mystérieux rendez-vous à la Saint Valentin). Pour ma part, je suis allée voir ma mère le dimanche, j’ai pu rencontrer le fameux Guy du club de poésie et voir qu’il était aux petits soins pour elle. J’espérais de toutes mes forces qu’elle envisage enfin de tourner la page, et la voir heureuse malgré un poignet dans le plâtre m’a confortée dans cette idée. La séance du mercredi avec Taj et Laetitia a été productive, j’étais en mode « création » pure avec dix idées à la seconde. Cela a dû rassurer Laetitia sur l’avancée du spectacle puisqu’elle m’a demandé si je pouvais garder Elias le vendredi soir, ce que j’ai accepté avec plaisir. Ça faisait un moment que je n’avais pas passé du temps avec lui et ça permettrait à Laetitia de se détendre avec des copines.

   Il se trouve que ce soir là, tout le monde est à l’appartement. Romane vient de rentrer de son séminaire, Julien a décidé de s’accorder une soirée tranquille, Taj a prévu de cuisiner. Elias est trop content d’avoir quatre adultes pour lui tout seul ! Tandis qu’il mitraille Julien de questions sur la Préhistoire (ce qui n’est absolument pas sa spécialité, mais mon ami essaye de répondre du mieux possible et pour moi dont la référence principale sur cette période reste la série de films L’Age de Glace, je trouve qu’il s’en sort très bien…), j’en profite pour coincer Romane entre la salle de bain et le couloir.

– Tu ne vas pas t’en tirer comme ça, tu le sais, j’espère…

– Je ne vais même pas essayer !

– Vas-y, raconte! Je ne t’ai même pas entendue rentrer, après ta soirée le 14… t’es rentrée, au moins?

– Oui, maman, tard, mais je suis rentrée, me répond-elle, mi-agacée mi-amusée.

– Alors? Il s’appelle comment? Tu l’as rencontré où?

– Il s’appelle Aymeric et je l’ai rencontré par le boulot.

– Ah! Je me disais bien, aussi, que tu passais beaucoup de temps au boulot!

– T’es naze, j’ai dit « par », pas « au » ! On s’est rencontrés sur un salon il y a quinze jours, et on s’est revus le 14. Entre temps on s’est envoyé quelques messages.

– Quelques?

A ses joues roses et sa mine d’adolescente, je ne suis pas dupe. Elle me gratifie d’un grand sourire.

– OK, des tonnes.

– Et le 14, ça s’est bien passé du coup?

– Très. Il est sympa, intéressant… On se revoit la semaine prochaine.

   Je tape des mains, presque aussi excitée qu’elle. Non, je ne vis pas du tout ce début d’histoire par procuration. Promis. Elias débarque à ce moment-là et me tire par le bras.

– Math! Faut que tu viennes voir, Taj il a fait des trucs à manger trop bons!

   Effectivement, ses samossas juste sortis du four sont à tomber. On prend l’apéro tous ensemble, et c’est un moment très agréable. C’est comme ça que je conçois la vie, je crois. Pas remplie d’apéros, évidemment (quoique…), mais d’amis ou de personnes qu’on apprécie. Je souris à Taj en lui lançant:

– Chorégraphe, danseur, chanteur, cuisinier… tu as d’autres talents, ou tu en laisses un peu pour les autres?

– Pour le chant, je te laisse volontiers la première place, tu es bien meilleure que moi! Pour la danse, on peut continuer à bosser comme mercredi dernier, je suis certain que tu es sur la bonne voie. Pour la  cuisine, à voir…

– Tu as réussi à faire danser Mathilde? s’exclame Julien, stupéfait.

– Ouais, après la répète le 14! Elle est persuadée qu’elle ne sait pas danser, mais c’est faux! On a improvisé un truc ici…

   Je croise le regard de Romane, chargé d’interrogations. Je sens qu’elle meurt d’envie d’avoir des détails, mais je change volontairement de sujet en proposant de mettre la table pour le dîner. Au programme, raclette. La première de l’hiver pour moi, et je la savoure. Elias s’en met partout, mais mange comme quatre. Je vois bien que Romane guette chaque occasion d’être seule avec moi. Alors qu’on commence la vaisselle toutes les deux, je lui glisse rapidement:

– Il n’y a rien à raconter, on a juste dansotté en pyjama dans le salon.

– A la Saint Valentin, me répond-elle en chuchotant.

– Et alors? Ça aurait aussi bien pu être la Sainte Thérèse ou la Saint Glinglin, ça change rien.

– Si tu le dis…

   Après le dessert, Elias me demande si j’ai des livres qu’il pourrait lire. Je l’envoie dans ma chambre, je dois bien avoir deux-trois bouquins pour les enfants sur mes étagères. Occupée à passer un coup d’éponge sur la table, je ne fais pas attention à ce avec quoi il revient. C’est en entendant l’exclamation de Julien que je réagis:

– Mais… c’est Mathilde à ton âge, ça !

   Je bondis. Julien, Romane et Taj sont penchés au dessus d’Elias, qui tient un album bleu que je connais très bien. Mon sang ne fait qu’un tour, je lance sèchement:

– Elias, tu fermes tout de suite cet album et tu vas le reposer à sa place.

– Mais Math, c’est marrant, regarde, y’a plein de photos de toi! Je savais pas que t’allais en vacances à la montagne quand t’étais petite.

– Je ne le dirai pas deux fois. Va ranger ça immédiatement!

J’ai haussé le ton plus que je ne l’aurais voulu, mais c’est plus fort que moi. Elias comprend qu’un truc ne va pas car il s’exécute. Julien essaye de détendre l’atmosphère sur le ton de la rigolade:

– Quoi, y’a des photos compromettantes?

– Non, j’ai juste pas envie d’étaler ma vie privée devant tout le monde.

– Bah laisse pas traîner ça si t’as pas envie qu’on tombe dessus, réplique Taj, l’air circonspect.

– Ça ne traînait pas, je ne sais même pas comment Elias est tombé dessus.

– C’est bon, calme-toi, c’est juste des photos de famille, pas un dossier classé secret défense, que je sache.

Je sens monter une colère froide. Il se prend pour qui?

– Mais tu ne sais rien de ma vie, Taj ! On se connait depuis trois semaines, t’as vingt ans, t’es encore un gamin alors je te prierai de garder tes réflexions pour toi ! Ton père a trompé ta mère? Il l’a quittée sans aucun regret sans se préoccuper des conséquences?

– Non. Mais comme il est mort, en même temps…

   Je me fige. Quand il disparait en claquant la porte de sa chambre, je me tourne lentement vers mes deux autres colocataires. Julien, les bras croisés, fronce les sourcils.

– Tu n’en loupes vraiment pas une, me balance-t-il.

– Mais je… je pouvais pas le savoir !

– Bah c’est sûr, c’est pas comme si t’avais pris le temps de discuter avec lui ou même de t’intéresser à sa vie quand il est arrivé dans la coloc…

   Je me mords les lèvres. Romane n’a pas l’air de savoir sur quel pied danser, mais Julien m’en veut clairement. Il part lui aussi s’enfermer dans sa chambre. Super. Je me laisse tomber sur une chaise et me prends la tête dans les mains. Heureusement qu’Elias, un casque sur les oreilles, a entrepris de regarder un dessin-animé sur mon ordinateur. Romane vient s’asseoir à côté de moi. Je lui demande si elle était au courant pour le père de Taj.

– Non, me répond-elle. Mais entre mecs, ils parlent peut-être plus facilement des trucs comme ça.

– Julien a raison, j’ai fait aucun effort avec Taj au début. J’aurais jamais dû lui parler comme ça de toute façon, c’est pas mon genre d’être cassante avec les gens.

– Je sais.

   Elle me prend dans ses bras. Un comble, c’est moi qu’on réconforte alors que j’ai été une parfaite garce…

   La soirée se termine là. A minuit, Laetitia passe récupérer Elias.

– Pile à l’heure, Cendrillon, je lui lance en souriant.

– J’avais peur que mon carrosse ne se transforme en citrouille, réplique-t-elle avec un clin d’oeil complice. Vous avez passé une bonne soirée?

– Très. Elias a été cool.

   A ma réponse laconique, Laetitia sent bien que quelque chose ne va pas mais je la rassure en lui disant que je suis juste fatiguée. En refermant la porte d’entrée, j’écoute le silence un instant. J’ai deux solutions, soit je vais me coucher et je verrai ça demain matin, soit je prends mon courage à deux mains et je vais m’excuser auprès de Taj. Je choisis finalement la deuxième option.

   Je frappe doucement à la porte de sa chambre. Une fois, deux fois, trois fois… Pas de réponse. Je m’apprête donc à m’éloigner, lorsqu’il entr’ouvre. En m’avisant, il me demande froidement:

– Qu’est-ce que tu veux?

– M’excuser. J’ai été nulle.

   Il ouvre la porte pour me laisser entrer. J’hésite une seconde puis m’engage dans la chambre. Elle est rangée, avec assez peu d’affaires personnelles visibles. Gênée, je n’ose pas m’asseoir sur le lit et reste donc debout.

– Je suis désolée, Taj. Je ne pensais pas ce que j’ai dit.

– Je crois que si. T’as raison, on se connait pas. Par contre, tu apprendras qu’on peut avoir vingt ans et être un peu plus mature qu’un « gamin ». De toute façon, dès le départ, tu as décidé que tu ne m’aimais pas. Tu juges souvent les gens comme ça? Ça t’es pas venu à l’esprit, quand je suis arrivé, que j’avais juste la trouille de me retrouver devant une troupe qui se connait depuis des années? T’es centrée sur toi, sur ta petite vie, mais t’es pas la seule à avoir des problèmes, tu sais. Les autres les étalent peut être un peu moins… Je sais que t’as parlé de moi à Romane et Julien avant que j’arrive, mais eux ils m’ont laissé le bénéfice du doute.

   Il a dit ça sèchement. Je suis mortifiée et ne sais pas quoi répondre, à part répéter « je suis désolée » en boucle. Taj ne me laisse pas m’en tirer aussi facilement:

– Peut-être. Mais s’arrêter à une première impression, c’est nul. Moi aussi, j’aurais pu m’arrêter à ton attitude glaciale, ou te juger sur le fait que t’as un Bac + 5 et que t’es vendeuse alors que tu pourrais faire vachement plus. Mais je l’ai pas fait, j’ai attendu de voir si tu changerais d’avis sur moi.

– Je suis en train de changer d’avis sur toi. Je te jure.

– Peu importe, me dit-il. Je te crois quand tu me dis que t’es désolée. Moi aussi, je suis désolé. On est quittes.

   J’avoue que je ne m’attendais pas à ce type de réaction. Ne sachant que faire d’autre, je ressors de sa chambre en lui adressant un « bon bah OK, bonne nuit ». Au moment où je m’engage dans le couloir, il me retient par la main.

– Mathilde… attend.

   Je me retrouve face à lui… et très proche de son visage. Il a toujours ma main dans la sienne, ses yeux sont toujours aussi captivants et la faible distance qui nous sépare est en train de s’amenuiser dangereusement. Je panique et m’entends proposer:

– Tu veux qu’on aille prendre un verre tous les deux ? Là il est tard, demain je bosse tôt, mais si tu veux en fin de journée…

– Euh ouais, d’accord.

   Il me lâche la main. Ferme la porte de sa chambre. Et moi, je reste debout dans le couloir pendant une bonne minute, avant d’aller me jeter sur mon lit. Si je n’avais pas parlé, il se serait passé quoi, au juste? Je ne comprends rien. Je fais la pire des boulettes à l’égard de Taj, m’excuse lamentablement, j’ai droit à un sermon (mérité) de sa part et il arrive à ne pas m’en vouloir plus que ça? Au point de…? Non, je suis dois être crevée, c’est impossible. Je ne peux pas imaginer que Taj éprouve autre chose pour moi qu’un semblant de sympathie. On ne se connait même pas depuis un mois. Allez, dors Mathilde, ça te remettra la tête à l’endroit!

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***

   Je ne sais pas si c’est la nuit ou la journée de samedi qui m’a remis les idées en place, toujours est-il que je salue Taj tout à fait normalement quand on se retrouve au Rendez-Vous, place des Cardeurs, à dix-huit heures. On se raconte des banalités pendant dix minutes, puis un silence s’installe. C’est finalement moi qui parle en premier. Je n’ai pas envie de lui raconter ma vie dans les détails, mais je lui explique ce qui a fait que j’ai un peu pété un boulon la veille. J’en veux tellement à mon père que je ne peux même plus le voir en photo, et que voir des images d’une petite famille unie me donne la nausée… A son tour, il m’explique que son père est décédé il y a trois ans, mais qu’il ne se parlaient plus depuis les quinze ans de Taj.

– Il voulait que je reprenne le business familial, mais j’avais absolument pas envie ! Moi j’ai toujours voulu danser, faire de la scène, et ça mon père l’a jamais compris. De toute façon on partageait pas grand chose. Il est mort d’une crise cardiaque quand j’avais dix-sept ans. J’étais en pension, je suis rentré deux jours pour l’enterrement mais c’est tout. A l’époque, c’est un peu comme si on enterrait un étranger pour moi. C’est quelques mois plus tard que j’ai pris la mesure de tout ça et que j’ai réalisé que les derniers mots que je lui avais dit ont sans doute été « je m’en fous de ton boulot, moi je veux danser ».

Je ne m’attendais pas à autant de confidences, du coup je ne sais pas trop quoi répondre. Taj s’en aperçoit et me sourit.

– Je dis pas ça pour qu’on me plaigne, hein. C’est juste que dans mon cas, je pense que j’aurais préféré essayer de recoller les morceaux avec mon père, finalement. Mais ça, c’est pas forcément des choses qu’on peut savoir avant de perdre la personne.

– Je suis désolée, Taj… Vraiment.

– Je sais.

   Je me sens tellement ridicule, avec mes problèmes de famille, que je décide de noyer ma honte dans mon mojito. Mon père, au moins, il est encore vivant… Heureusement, Taj change de sujet et embraye sur le spectacle. Je suis plus à l’aise, et on passe une bonne heure à discuter avec animation. Quand je me rends-compte que j’ai faim, il est presque vingt heures.

– Tu veux manger ici? me demande Taj.

– Non… trop de monde le samedi soir. Mais j’ai une idée…

   Il me suit sans poser de questions. On passe par Pizza Capri, place Richelme. Nous mangeons nos parts de pizza en descendant les rues Bédarrides et Espariat, on passe à la Rotonde et on traverse les Allées Provençales. On croise des groupes de jeunes – et de moins jeunes aussi d’ailleurs – qui sortent, des couples, des bandes d’amis avec leurs enfants… Toutes les générations déambulent dans les rues d’Aix le samedi soir, même en plein mois de février. Nous, on descend à contre courant des gens qui montent au centre-ville. Enfin, on arrive à destination: le Grand Théâtre de Provence. Je me dirige directement vers les escaliers menant à la terrasse. Une fois en haut, c’est Aix by night qui s’offre à nous. Je jette un coup d’oeil à Taj.

– Alors? T’en penses quoi?

– Pas mal…

– Les madeleines aussi, étaient « pas mal »…

– Je rigole, c’est ouf ! Tu connais tous les coins sympas, en fait.

– Non, juste ceux où j’aime aller. Ça faisait un moment que je n’étais pas venue ici, d’ailleurs.

   Tout en m’accoudant au muret, je frissonne. Il y a toujours un peu de vent, sur la terrasse du « GTP », et la brise de février n’est pas des plus agréables. Encore heureux qu’il n’y ait pas de mistral. On reste là un moment, côte à côte, sans parler. Taj finit par se tourner vers moi.

– Merci.

– De quoi?

– De me faire découvrir et apprécier Aix.

   Je lui souris et je me retrouve à nouveau happée par ses yeux. Je ne sais pas s’il le sait et qu’il en joue, mais il va falloir qu’il arrête de me regarder comme ça. Je me force à soutenir son regard, mais au bout de quelques secondes je détourne la tête. Il doit sentir ma gêne car il change de sujet:

– Tu vas penser que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais je trouve dommage que tu restes vendeuse.

– Crois-moi, ce n’est pas vraiment un choix, je réplique.

– On a toujours le choix… mais c’est difficile de s’en persuader, parce que ça veut dire qu’il faut parfois quitter sa zone de confort.

– Qu’est-ce que tu veux dire?

– C’est quoi, ton rêve, Mathilde? Qu’est-ce qui te fait vibrer? Qu’est-ce qui pourrait faire que tu te lèves chaque matin avec la pêche, en étant heureuse de ton boulot?

– Qu’est-ce qui te dit que je ne suis pas heureuse?

Il hausse un sourcil. Qu’est-ce qu’il m’agace avec ses grands discours! Mais au fond, je sais que ce qui m’énerve, c’est qu’il ait capté certaines choses de moi et de ma personnalité aussi rapidement.

– Tu dis ça, mais tu travailles dans un musée, je te rappelle.

– Oui, en sachant très bien que je ne vais pas y rester longtemps parce que je suis en train de mettre des projets sur les rails, et pas uniquement à Aix en Scène.

– Comment tu fais, pour en être si sûr? Pour savoir que ça va marcher comme tu veux, qu’il n’y aura pas de problème?

– Ah mais je ne suis sûr de rien! Juste d’un truc: la danse, le spectacle, c’est ma raison de vivre. Ne pas parvenir à en faire mon métier, ce n’est même pas envisageable pour moi. Alors oui, je vais certainement passer par des périodes pas très drôles, des moments de doute, où j’aurai envie de tout laisser tomber. Mais je sais que je garderai toujours en ligne de mire mon objectif.

– Ne le prend pas mal, mais c’est un fait: tu es jeune, Taj. Je ne veux pas passer pour la relou de service, mais les milieux artistiques, c’est quand même difficile.

– Pas seulement les milieux artistiques, à priori, rétorque-t-il. Rappelle-moi en quoi tu as un Master 2 déjà?

   Dans le mille. Je soupire, et j’ai très envie de retourner une baffe à Taj… mais il est temps que je grandisse un peu. Oui, il a vingt ans, il est jeune, mais il a raison. Qu’est-ce que je fabrique, depuis tout ce temps? Confortablement installée dans mon quotidien, avec mon petit boulot, certes tranquille, mais qui ne me plaît pas… Je sens les larmes me monter aux yeux en prenant conscience que je suis peut-être en train de gâcher ma vie. Qu’est-ce que j’ai fait de mes rêves?

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On se retrouve mercredi prochain à 18h pour l’épisode 5 d’Et Mistrals Gagnants.

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Il Court Mirabeau
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