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Et les Mistrals Gagnants – Episode 5 – « Confi-danse »

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Découvrez une histoire dans l’esprit de La La Land, Un Dos Tres et l’Auberge Espagnole, qui met en scène de jeunes aixois. Une coloc improbable, sur fond d’arts de la scène, de Rotonde et de péripéties, c’est le pitch un brin mystérieux de la deuxième fiction « fait maison » du blog. « Et les mistrals gagnants » débarque chaque mercredi à 18h00 sur le blog sous formes d’épisodes romancés. Episode 5, le dernier !

   La route monte en lacets, toujours plus haut, et j’ai l’impression qu’on ne va jamais arriver à destination. Il est bientôt vingt-trois heures, je ne sais même plus à quelle heure on a quitté Aix, mais Taj conduit toujours, assurant qu’on arrive bientôt.

   Ce week-end, mes colocs ont décidé de m’emmener à la montagne. Un ami de Taj lui prête son chalet, nous allons donc passer deux jours à Barcelonnette. Pourquoi précisément ce week-end? A mon avis, cela a quelque chose à voir avec ma semaine un peu difficile…

***

   Qu’est-ce que j’ai fait de mes rêves?

  Cette question tournait en boucle dans ma tête depuis le samedi soir. Je ne pensais pas les avoir oubliés, relégués dans un coin reculé de mon esprit, à ce point-là. Pourtant, ça m’est apparu comme une évidence: il fallait que je me bouge. Et je savais que ça appellerait des sacrifices… Lors de notre séance de coaching, Laetitia a bien senti que j’étais préoccupée:

– Tu n’as pas l’air dans ton assiette, Math.

– Pas vraiment… Je suis complètement perdue, en fait.

– Tu veux en parler?

– Ce serait un peu long de t’expliquer tous les détails, mais… en gros, j’ai pris conscience qu’il faut que je change certaines choses dans ma vie. A commencer par mon job…

– Et ça te fout un peu la trouille… a deviné Laetitia en souriant.

– Un peu, oui. Mais en fait, je sais plus ou moins ce qu’il faut que je fasse… sauf que ça implique potentiellement de quitter Aix. Et c’est vraiment la dernière chose dont j’ai envie… J’ai tout ici, toi, mes amis, Aix en Scène, ma mère… mon monde, en fait. Et ça me ferait tellement mal au coeur…

– Mathilde, tu sais, rien n’est définitif, m’a dit Laetitia, doucement. Je pense qu’il faut que tu suives ton intuition. Tu en es au début de tes questionnements, tu as encore un peu de temps, mais ne réfléchis pas trop non plus.

– Mais ça voudrait dire partir un voire deux ans, peut être même à l’étranger!

– Aix en Scène sera encore là je pense, et pour le reste il y a Skype et compagnie. Tu ne vas pas couper tout contact avec notre civilisation, si?

     J’ai rigolé, et ça m’a détendue. Elle avait raison. Evidemment. Je me suis sentie plus zen lorsqu’on a réellement commencé notre séance. Après celle-ci, Romane est passée me chercher pour aller diner ensemble. Une « soirée entre filles » comme je les aime. Et je ne sais pas si c’est l’effet mojito(s) ou le fait que j’ai particulièrement savouré l’instant, mais j’ai fini par déballer à mon amie mes mille questions par rapport à Taj. Je n’ai rien omis, ni la session de danse, ni le duo sur « Falling slowly », ni même cette sensation étrange quand je croise le regard de Taj. Au final, Romane m’a observée calmement avec un petit sourire.

– Je te crois quand tu dis que tu es perdue. Par contre, je pense pouvoir affirmer que Taj t’aime bien… Enfin, tu lui plais, quoi.

– Mais… comment tu peux en être certaine?

– A la façon qu’il a de te regarder.

– Mouais… En attendant, je ne sais pas quoi faire, je ne sais pas de quoi j’ai envie, on a un spectacle à monter, ma mère s’est pété le poignet mais sort avec quelqu’un…

What?? Ta mère a un copain?

– Je crois. Sinon je ne vois pas bien ce qu’elle faisait avec lui le soir de la Saint Valentin. Bref, ça veut dire qu’elle tourne la page. Et si elle arrive à tourner la page, ça veut dire que je vais devoir me poser sérieusement la question.

– Tu veux dire envisager de reparler à ton père?

– Ça me file la nausée rien que d’y penser.

    Il était effectivement peut-être temps que j’envisage la possibilité de pardonner à mon père… Mais je n’avais aucune idée de la manière dont je pouvais m’y prendre. Lui envoyer un mail? Trop impersonnel. Un coup de téléphone? Je risquais de ne même pas pouvoir sortir un son s’il décrochait. Me pointer carrément chez lui? Un peu intrusif. Romane a coupé court à mes questionnements en me sortant la même phrase que Laetitia un peu plus tôt: « fais confiance à ton intuition ». Facile à dire…

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   Mercredi soir, on a répété avec la troupe. C’était à mon tour de chanter, et j’ai fait « Let it go » (celle de James Bay, pas celle de la « Reine des Neiges », Dieu merci…). Laetitia semblait réfléchir. Quand elle a une mine pensive et une petite ride qui se forme entre les sourcils, je sais qu’elle a une idée. Elle m’a regardée. Je n’ai pas aimé la petite lueur que j’ai cru déceler dans ses yeux… et ça n’a pas loupé:

– Mathilde, la chanson parle plus ou moins de lâcher prise… Tu veux bien qu’on essaye un truc?

– Euh… ça dépend…

– OK. Taj, tu te places à un mètre derrière Mathilde. Un peu plus en arrière… parfait!

A cet instant, j’ai compris ce qu’elle allait me demander. Et c’était hors de question. No way. Laetitia a capté direct mon appréhension et m’a souri.

– T’inquiète pas, tu ne risques rien, Taj te rattrape.

– Donc tu veux vraiment que je me laisse tomber en arrière.

– Et Taj te rattrape. Il a l’habitude.

   Je me suis tournée vers mon coloc. Il m’a adressé un sourire rassurant, auquel j’ai répondu par un rictus crispé. J’ai bien tenté de lancer un regard suppliant à mes amis de la troupe qui nous regardaient, mais ils ne m’ont été d’aucun secours.

   J’ai respiré un grand coup… et me suis lancée. Mais en me sentant basculer en arrière, par réflexe, j’ai reculé une jambe, ce qui fait que je me suis « rattrapée » toute seule. Quand je me suis redressée, je tremblais. Laetitia s’en est aperçue et est venue poser ses mains sur mes épaules.

– Tout va bien, Math. Ferme les yeux. Je te jure que tu ne toucheras pas le sol.

   Après deux secondes d’hésitation, j’ai fermé les yeux. On aurait entendu voler un moucheron. La musique instrumentale de « Let it go » est arrivée en sourdine, me permettant de me détendre un peu. Si je ne voulais pas commencer à chanter pendant ma « chute », il allait falloir que je me décide à basculer… genre, rapidement. J’ai retenu mon souffle. Et me suis laissée tomber. Ça a duré une demie seconde, mais j’ai eu l’impression que mon coeur allait se décrocher dans ma poitrine. Les bras de Taj m’ont rattrapée doucement. Tandis qu’il me remettait lentement sur mes pieds, j’ai commencé à chanter. Mon coeur battait fort, je chantais sans micro, et c’était déstabilisant. Mais Taj qui s’est mis à danser autour de moi, ça l’était encore plus. Du coup, en essayant d’imiter ses gestes, j’en ai perdu les paroles. Laetitia m’a arrêtée doucement:

– On va la refaire. Math, il ne faut pas que tu lâches Taj du regard. Tant pis pour les paroles pour le moment, concentre-toi sur les gestes, ça ira tout seul.

   Je me suis placée cette fois-ci face à Taj. Je ne comptais pas re-basculer en arrière, une fois m’avait suffi. La musique est repartie et j’ai planté mon regard dans celui de Taj. Comme le soir de la Saint Valentin, j’étais le miroir de ses mouvements. Je chantonnais sans trop penser aux paroles, mais surtout, je dansais. Au fil des secondes, j’étais de plus en plus à l’aise. Taj l’a senti et a compliqué un peu sa chorégraphie. Il a fait quelques pas en arrière jusqu’à se retrouver le dos contre le mur du studio. J’ai fait de même à l’opposé. A l’autre bout de la pièce, nos regards toujours connectés, j’ai pris la main sur les mouvements l’espace de quelques secondes. Il a paru surpris, mais m’a suivie. Je me suis ensuite élancée en courant jusqu’au centre du studio. Nous nous sommes arrêtés brusquement, les paumes de nos mains à quelques millimètres les unes des autres, comme si chacun s’apprêtait à franchir son côté du miroir.

   Lorsque j’ai posé mes paumes contre les siennes, j’ai senti passer entre nous un courant d’énergie incroyable. Et les dernières notes de la chanson se sont évanouies. On ne s’est pas quittés des yeux pendant quelques secondes, et c’est un gros mélange d’émotions qui m’a submergée. Moi qui n’aie pas du pleurer depuis des années, j’ai fondu en larmes, devant Taj, Laetitia et toute la troupe.

***

   Après ce qu’il me parait être une éternité, et un énième « mais Taj, je suis sûre qu’on est perdus » de Romane, on se gare enfin. Dans l’obscurité, je distingue vaguement la forme d’un petit chalet et derrière, la montagne enneigée. Malgré la température glaciale, je suis contente d’être là.

   Avec Romane, on s’installe a deux dans une chambre. Julien prend la petite chambre avec un lit une place et Taj s’est proposé de dormir sur le canapé. Etrangement, malgré l’excitation d’être à la montagne, je m’endors très rapidement.

   C’est un vrai bonheur de se lever et d’avoir un paysage incroyable devant les yeux. Par la fenêtre de la cuisine, je vois certes la montagne, mais aussi un petit vallon, une forêt, les pistes de ski… Il n’est que huit heures, mais des courageux sont déjà partis à l’assaut de la poudreuse. Faire de même me démange… Aussi, comme une gamine, je prends un malin plaisir à aller réveiller mes colocs, en commençant bien sûr par Romane. Au bout de dix minutes, ils sont tous les trois à la table du salon, piquant du nez dans leurs tasses de café et me lançant des regards assassins. Peu importe, je rigole et les presse encore plus. Mais lorsqu’ils se liguent tous les trois contre moi en me menaçant de leurs cuillères de Nutella, je bats en retraite…

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   Nous passons la journée sur les pistes. Le temps est plutôt beau malgré quelques nuages et je m’éclate. Ça me vide l’esprit, et je remercie vivement mes colocs.

– L’idée venait de Taj, me glisse Romane l’air de rien.

– Ne compte pas sur nous pour tenir la chandelle, renchérit Julien avec le même air entendu.

– Vous êtes bêtes, dis-je en levant les yeux au ciel.

   Mais l’attention de Taj me fait plaisir, et j’attends de trouver un moment pour le lui dire. Le samedi soir, nous mangeons dans un petit restaurant sympa. Taj me parait un peu distant, mais j’ai décidé de ne pas me prendre la tête du week-end et de profiter à fond.

   Alors que nous en sommes au dessert et que je m’apprête à déguster une coupe de profiteroles au chocolat, j’entends un « Mathilde? » qui me glace sur place. Une voix que je n’ai plus entendue depuis cinq ans. Je ne bouge plus. Romane et Julien m’interrogent du regard. Taj semble perdu. Mon père se tient derrière moi et semble attendre une réaction.

   Je ne lui en offre aucune. Calmement, je me lève, prend mon manteau et sors du restaurant. Mais une fois dehors, je suis prise de tremblements incontrôlables. Ce n’est pas possible. Qu’est-ce qu’il fabrique ici? Pourquoi ce soir? Romane me rejoint rapidement. Il fait froid, mais je ne le sens pas. Elle m’entoure les épaules de ses bras. Julien arrive également. Et enfin Taj. Sans un mot, ils me réconfortent. Leur seule présence me calme. Je retourne dans le restaurant. Mon père n’a pas bougé, il est toujours près de notre table, l’air gêné.

– Bonjour, Mathilde.

– Bonjour.

– Tu aimes toujours les profiteroles…

– Oui.

Il m’observe, mais je détourne le regard. Je ne sais pas quoi faire, pas quoi dire. Il me tend un bout de papier.

– C’est mon numéro de téléphone… si jamais tu veux m’appeler. Je suis dans le coin.

   Je saisis le papier. Il m’adresse un semblant de sourire puis s’en va. Je reste debout, avec le sentiment que ce qui vient de se passer est surréaliste.

   Je n’ai pas beaucoup dormi, forcément. En revanche, le beau soleil de ce dimanche matin réchauffe la petite terrasse et me permet de prendre mon café dehors, emmitouflée dans un plaid. Au bout de quelques minutes, je sens une présence derrière moi. C’est Taj. Je lui souris, mais il a une mine sombre que je ne lui connaissais pas. Il s’assied à côté de moi sans un mot. Je commence à sentir une certaine tension et à me demander ce qui ne va pas, lorsqu’il me dit:

– Je te dois des excuses.

– Hein? Mais pourquoi?

– Pour ce que j’ai fait. Je vais tout te dire d’un seul coup, s’il te plait ne m’interromps pas, après tu pourras me détester autant que tu veux, et t’auras raison. Rien n’est un hasard. Aix, la coloc, Laetitia, ce week-end… et ton père. Je le connais depuis un peu plus d’un an, Mathilde. J’ai bossé pour lui ici, à Barcelonnette, dans le café qu’il tient. On s’est bien entendus, je l’aimais bien parce qu’il avait l’air de me comprendre. J’ai eu de la peine pour lui lorsqu’il m’a raconté son histoire, votre histoire. Un jour, après un énième mail resté sans réponse de ta part, il m’a demandé si j’accepterais de le suivre dans une idée un peu folle. J’ai dit oui. Il m’a dit qu’avec mon bagage de danseur, je pourrais peut-être contacter Laetitia. Au départ, je devais juste la rencontrer pour discuter de son asso et essayer d’entrer en contact avec toi, et au final c’est elle qui m’a proposé de m’embaucher. Ça tombait super bien. Dans la foulée, j’ai rencontré Romane et Julien pour la coloc, ton père avait repéré l’annonce sur internet.

Il fait une pause. Je suis anesthésiée. Il reprend:

– Je savais qui tu étais avant de te rencontrer. Ton père m’avait parlé de ton caractère, un peu, m’avait donné quelques conseils, du moins sur ce dont il se rappelait, mais ça ne s’est pas tellement passé comme prévu, forcément. Soit tu as beaucoup changé en cinq ans, soit tu n’as jamais été telle qu’il s’imaginait, je sais pas. Peu importe. On s’était mis d’accord pour que fin février, j’arrive à t’emmener ici. Le chalet, c’est le sien. Il m’a donné les clés en me disant d’inventer un truc, du genre « c’est un copain qui me le prête ». Je me disais, au début, que c’était un peu chelou comme idée pour renouer avec sa fille, mais il avait l’air tellement désespéré… J’ai dit oui. J’aurais pas du. Surtout qu’après t’avoir rencontrée… enfin peu importe. Voilà. Tu sais tout. Te dire que je suis vraiment profondément désolé ne changera pas grand chose, mais je pouvais pas me taire plus longtemps.

   Je regarde un point fixe à l’horizon. Mon café est froid. J’ai froid. Le silence de glace qui s’est érigé entre nous est interrompu par Romane qui nous lance un joyeux « bonjour! » par la baie vitrée. Le son de sa voix agit comme un électrochoc. Je bondis, la tasse de café se brise sur la terrasse, et je plante mon regard dans les yeux de Taj.

– T’as raison, je me fous que tu sois désolé ou pas. C’est la dernière fois que tu me vois, Taj. T’as dix minutes pour te barrer d’ici.

   Je n’ai jamais été dans une telle rage. Je rentre m’enfermer dans la salle de bains. Au bout de quelques minutes, j’entends Romane frapper à la porte, inquiète. En tremblant, je lui ouvre. Elle se précipite vers moi et me prend dans ses bras. Je suis tellement stupéfaite, abasourdie, blessée, en colère, que la seule manifestation que mon corps ait trouvé, c’est de trembler de tous mes muscles. Les sanglots étouffent ma poitrine, mais je ne parviens même pas à pleurer. Romane me calme peu à peu. J’entends à peine des éclats de voix provenir de la terrasse. Au bout d’un moment, je reprends mes esprits et me redresse. Romane me sert la main. On n’a échangé aucun mot, mais je me sens un peu mieux. Dans la cuisine, je trouve Julien qui nettoie sa tasse avec une énergie quasi rageuse. Je souris malgré ma colère.

– Tu vas réussir à enlever l’émail, à ce rythme là…

– Mathou…

– T’inquiète pas. Ça va. Il va juste falloir que je digère tout ça.

– J’ai failli lui mettre mon poing dans la figure.

– Je t’en aurais pas voulu…

   Etrangement, je sais quoi faire. Je prends mon téléphone et envoie un texto à mon père. Lorsqu’il arrive, une heure plus tard, je l’attends, assise devant le chalet. Son chalet, donc. Je ne dis rien. J’attends qu’il parle en premier. Je le vois très embêté, fuyant mon regard, et ça me ferait presque plaisir si la situation ne me blessait pas autant. Il finit par se lancer:

– Mathilde… Pardon. C’était très nul, comme idée. Mais essaye de comprendre, cinq ans! Cinq ans sans nouvelles, sans savoir comment tu allais… j’ai cru devenir fou!

– La faute à qui? C’est toi qui es parti. C’est toi qui a laissé maman. Par contre, c’est moi qui l’ai ramassée à la petite cuillère, c’est moi qui ai eu peur pour elle dans ses phases de dépression sévères, moi qui suis allée la voir à l’hôpital…

– Mais tu aurais au moins pu répondre à mes mails, à mes lettres, juste pour me dire que tu allais bien!

– Pour moi, tu ne faisais plus partie de ma vie! Je n’avais aucune raison de faire ça! Ni aucune envie!

   Il encaisse le coup. Je sens la colère remonter, aussi violente que tout à l’heure. J’essaye de me calmer, mais c’est trop. Trop d’années, trop de souffrances, trop de mensonges. J’explose.

– Je conçois même pas comment une idée aussi tordue a pu te traverser l’esprit! Qui fait ça? Qui engage quelqu’un pour s’immiscer dans la vie de son môme? Il faisait quoi, Taj? Il venait au rapport tous les jours? Il t’envoyait des photos qu’il prenait à mon insu? Non seulement c’est tordu mais en plus c’est lâche! Au pire tu te pointais à Aix, vu tous les renseignements que t’avais sur moi t’aurais eu aucun mal à me trouver!

– Tu aurais refusé de me parler…

– Donc tu t’es dit qu’envoyer un inconnu se mêler de nos histoires était l’idée du siècle? Tu me diras, il vaut pas beaucoup mieux vu qu’il a accepté…

   Mon père soupire. Ses épaules s’affaissent. Il rend les armes. Il s’essuie furtivement les yeux, mais j’ai eu le temps de les voir se remplir de larmes. Cela me touche plus que je ne l’aurais cru mais je ne vais pas flancher. Il se reprend:

– Tu as raison. J’ai été idiot de croire que ça pourrait marcher. Avec mes lettres et mes mails, j’avais au moins l’ombre d’un espoir que tu me répondes un jour. Là, je sais que c’est la dernière fois qu’on se parle alors je voudrais juste te dire deux choses. La première: laisse une chance à Taj. C’est un chouette gars, et il a seulement agi par amitié pour moi. Il m’a dit à plusieurs reprises qu’il voulait tout arrêter, tout te dire, mais je l’ai convaincu de continuer. Et la seconde… J’espère que tu es heureuse, Mathilde. Après tout, c’est tout ce qu’un parent peut souhaiter à son enfant.

   Il m’adresse un sourire triste, et retourne à sa voiture. Quand le 4×4 s’éloigne, je me rends compte que je pleure.

***

Lorsqu’on termine de charger les valises dans le coffre, il est un peu plus de midi. Romane et Julien ont décidé de redescendre à Aix plus tôt que prévu – de toute façon ce n’est pas comme si on avait profité de la journée. Alors que je prends encore un peu du soleil sur la terrasse, un bip de mon portable m’annonce un message. C’est Laetitia, qui me demande avec moult emojis « clins d’oeil » si on profite du week-end pour répéter quelques pas de danse avec Taj entre deux descentes en ski. Une immense tristesse m’étreint le coeur. La connexion que l’on pouvait avoir, tous les deux, était sincère. J’en suis presque convaincue.

   Et même si tout le reste était basé sur un énorme mensonge, par amitié pour Laetitia, qui compte vraiment sur Taj pour l’aider, je décide de prendre sur moi et de surmonter ça. Avec une grande inspiration, presque en apnée, j’appelle Taj. Il ne décroche pas. Forcément, il doit s’attendre à ce que je l’engueule au téléphone. Cela m’embête mais tant pis. Lorsque je ressors du chalet, prête à prendre la route, je le découvre avec Romane et Julien. Dès que j’apparais, ils se taisent et se tournent vers moi. Mes deux amis m’interrogent du regard, je les rassure et fais signe à Taj de venir avec moi. On part marcher sur un petit chemin enneigé, côte à côte. C’est moi qui brise la glace, un peu abruptement:

– Tu rentres à Aix?

– J’en parlais avec Romane et Julien, à tête un peu plus « reposée », on va dire. Je vais quitter la coloc, mais je me suis engagé auprès de Laetitia. Je ne peux pas la laisser tomber.

– Ne te sens pas obligé.

– Mathilde, je sais que tu aides beaucoup Laetitia, mais je t’assure qu’elle compte sur moi aussi et…

– De quitter la coloc, je veux dire. T’es pas obligé.

– Hein? Mais tu réalises qu’on va se voir très souvent?

– Oui.

– Et ça te va?

– Quelqu’un m’a dit que t’étais, je cite, « un chouette gars ». Et que t’as voulu tout me dire plusieurs fois.

Il ralentit et me dévisage.

– Tu as vu ton père?

– Oui. C’était rapide, mais oui.

– Et?

– Et quoi? Et voilà, rien ne va changer, il a joué, il a perdu.

– Mais t’es vraiment têtue, en fait! s’exclame Taj.

Je suis tellement surprise que je manque de me prendre une branche basse. Le regard de Taj a changé.

– Je ne sais pas si tu te rends compte de l’état dans lequel il était quand je l’ai rencontré, ton père…

– Mais c’est sa…

– Faute, je sais, il le sait aussi, et crois-moi, il s’en mord les doigts! Mais Mathilde, c’est ton père… et je suis bien placé pour te dire qu’on en a qu’un. Je comprends que tu te sentes complètement manipulée, et crois-moi je le regrette beaucoup. D’un autre côté, sans cela, je ne t’aurais pas rencontrée et… ça aurait été dommage. Enfin de mon point de vue. C’est nul comme argument, je sais.

– Très.

Je l’observe à la dérobée. Il a l’air réellement mal.

– Il va me falloir un peu de temps, Taj. Mais je ne veux pas que tu sois en galère, surtout à cause de mon père au final. Reste à la coloc. On essayera de moins se croiser, de toute façon je vais passer pas mal de temps dans les démarches pour changer de job, alors…

– C’est vrai? me coupe-t-il, surpris.

– Oui… Disons que ta question de la semaine dernière sur mes rêves et ce que j’en ai fait a porté ses fruits.

– Génial !

Son enthousiasme me surprend, mais il arbore un grand sourire. Le voir sincèrement heureux me fait plaisir, malgré tout.

– Tu sais quand même qu’il y a de fortes chances pour que je quitte Aix d’ici quelques mois?

– Ce qui me laisse amplement le temps de continuer à t’apprendre à danser… si tu veux bien.

On échange un regard complice. Je retrouve le magnétisme de ses yeux et son sourire désarmant. Je crois que j’ai pris la bonne décision. En tout cas, je me sens plus légère. Et je pense qu’il me reste une dernière chose à faire pour n’avoir vraiment aucun regret…

***

   Juste avant que l’on ne prenne la route, je saisis mon portable.

– Allo ?

– Allo, papa…

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Voici donc le point final d’Et Mistrals Gagnants! 

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Il Court Mirabeau