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#Fanny

#Fanny – Episode 3

#Fanny – Episode 3

Le pitch :

Bastien et Marion se rendent à la Place des Cardeurs à la recherche de la grand-mère de Fanny. Ils tentent de décrypter les mystères de la toile retrouvée au Domaine des Masqués. 

*

Si vous aimez « La Femme-Plume », n’hésitez pas à rejoindre sa page Facebook  et à lire ses articles en anglais sur son blog.


Après la découverte de la toile, Bastien twitta plusieurs messages pour avertir ses followers que Fanny avait déposé des œuvres d’art qui retracent sa vie à travers la Provence. Il ajouta la vidéo de Marion qui fit plusieurs vues. #Fanny faisait même partie des tendances Twitter de la journée en seulement quelques heures. On s’interrogeait sur la signification des peintures et surtout sur cette mystérieuse meurtrière qui se cachait dans les bois provençaux. Cependant, il ne pouvait pas poursuivre sa quête sans l’aide précieuse de Marion. Tous deux avaient quelque chose à prouver. Marion, l’innocence de son amie. Bastien, le meurtre de Fanny. Une meurtrière, c’est toujours plus frappant et scandaleux qu’une innocente. Fanny se devait d’avoir tué. Qui ? Il ne le savait pas. Pourquoi ? Il s’en fichait. Les followers s’intéressaient à son statut de tueuse, de femme redoutable et dangereuse qui parcourait la Provence à la recherche d’une nouvelle proie à abattre. Une peintre meurtrière. C’était presque du Basic Instinct. C’était vendeur – incroyablement vendeur. Prochaine direction, les Cardeurs.

Une fois la voiture réparée grâce à Marion et Clémence, Bastien prit la route avec les filles. Clémence refusait de participer à cette recherche « inutile » selon ses propres dires.

« Je ne vois pas l’intérêt de retrouver les traces d’une tarée des montagnes ! Nous avons bien mieux à faire.

— Je ne pense pas que Fanny soit folle. Elle est beaucoup plus intelligente que nous, dit Bastien calmement. Elle a calculé son jeu. On ne la recherche pas ; elle souhaite tout simplement être recherchée.

— Ou alors tu craques sur elle et tu n’oses pas me le dire ! De toute façon, c’est platonique entre nous, n’est-ce pas ? Tu es bien le premier homme qui refuse de coucher avec moi. J’arrive toujours à mes fins, répondit Clémence avec condescendance.

— Au pire, on s’en fout de vos petites affaires, non ? Une femme innocente est accusée d’un meurtre, rejetée par tout le village pour des actes qu’elle n’a probablement jamais commis. Ça, c’est un problème. Vos coucheries n’intéressent personne », intervint Marion ennuyée.

Les trois restèrent silencieux jusqu’à la fin du voyage. La tension était palpable – particulièrement entre Marion et Clémence. Bastien ne se préoccupait pas de ces histoires. Les histoires d’amour et de sexe l’avaient toujours profondément ennuyées. D’abord, elles sont, pour la plupart, des prises de tête inconcevables. Dans le monde de Bastien, on devrait tous être libres de coucher avec qui on veut sans se poser de questions existentielles. Ce qui rend notre société jalouse et avide de destruction, c’est avant tout le manque cruel de flânerie. Il semblerait presque que la flânerie soit prohibée. Pourtant, Bastien aimait se promener dans Aix en admirant de jolies femmes. Il n’en aimerait jamais une – mais des milliers. Il laissait à toutes une place dans son cœur sans fermeture. Il voletait dans les rues chaudes de la ville d’eau en quête perpétuelle d’amour et de désir – il n’intellectualisait en rien un concept aussi libre que l’amour. Il prenait les rayons du soleil comme une caresse, et les regards qui se croisent comme une opportunité. Il ne comprenait pas toutes ces personnes qui tentaient de poser des frontières à l’amour : tu es trop laid, trop stupide, trop intelligent, trop froid, trop gros, trop maigre, trop handicapé, trop « trop » pour être aimé. Il avait également du mal à concevoir les idées de ceux qui manifestaient dans la rue pour empêcher à leurs frères et leurs sœurs de s’aimer. Tous ces mouvements lui paraissaient absurdes et profondément abstraits – il ne tentait donc pas d’en faire une dissertation en trois parties. Pour Bastien, c’était logique : on flâne, on se laisse porter par la bonhomie aixoise et surtout, on déploie ses filets pour attraper de beaux papillons.

Bastien déposa Clémence près du Parking Mignet. Ils ne dirent rien – Clémence avait sûrement compris qu’il ne changerait pas de position à propos de leur relation. Econduire Clémence, c’était prendre en risque de nourrir sa colère et sa méprise – toutes deux cultivées par un ego surdimensionné. Celle qui avait obtenu tout des hommes, dont sa place au Conservatoire, refusait qu’on lui dise « non ». Mais les « non » sont parfois nécessaires. Marion et Bastien se dirigèrent vers le centre d’Aix – le regard assassin de Clémence les suivait.

Marion n’était pas bavarde. Elle se contentait d’observer les Aixois et leur routine. Parfois, les gens lui semblaient être des automates qui répétaient une série de mouvements : arriver en ville, regarder son téléphone, manger de la glace, regarder son téléphone, travailler, « liker », travailler, revenir, réviser, rentrer. Il n’y avait aucune joie de vivre, mais juste des tâches à accomplir pendant la journée. Elle se demandait si Bastien agissait de la sorte ou s’il rythmait ses après-midi d’aventures. Les grands écrivains ne se contentent jamais du quotidien après tout. Ils arrivèrent dans la rue parallèle à la place des Cardeurs en quelques minutes seulement. Exactement le lieu représenté par la peinture de Fanny. Bastien la reconnaissait bien : étroite mais chaleureuse, quelques restaurants aux alentours. Et au fond, la fameuse place tant aimée par les jeunes Aixois. Bouteilles de vin pas chères du Monop’ qu’on se passait au goulot. Délires de premières soirées alors qu’on n’avait jamais bu auparavant. Blagues sans cesse sur les profs. Etudiants de droit, d’art, de littérature, de science, d’éco et même des prépas qui sortent du lot. Etudiants internationaux qui n’ont pas encore vingt et un ans et qui descendent des bières à s’en étouffer. Mais surtout, des couleurs sur ces façades accueillantes et un ciel dégagé tel une invitation à se réchauffer en hiver ou à se détendre en été. La Place des Cardeurs, c’était la place où on refaisait le monde sans moyen, où on cherchait des réponses à des problèmes dans toute l’impuissance de notre jeunesse. Et si Fanny avait été comme eux ? Et si la peintre misanthrope, isolée dans la nature provençale, avait été insouciante avec un brin de folie ?

« Nous y sommes, dit Marion. Bon, il faudrait trouver cette bonne grand-mère, l’interroger et comprendre ce que raconte cette toile.

— Mais nous ne savons pas exactement où elle vit. Regarde tous ces appart’ ! On pourrait tomber sur un type chelou ou quelqu’un de pas aimable.

— Mon ami, c’est le risque. En tant que gendarme, on tombe sur tout et n’importe quoi. Je devrais limite en écrire un livre, ça deviendrait un best-seller. On va examiner chaque personne, leur poser des questions et…

-— Marion, on ne peut pas les interroger comme ça. Il faut juste penser logiquement à quel appart’ ressemble le plus à celui de la photo ! Regarde, celui de Fanny est un balcon fleuri, avec des chaises et une table. Il y a des traces. Des indices dans la toile. On doit l’examiner de plus près.

Bastien et Marion observèrent la peinture en tentant d’attraper un détail fuyant. Des couleurs utilisées pour la robe de la grand-mère aux expressions des personnages, tout coup de pinceaux méritait d’être analysé. Cependant, Marion fut intriguée par le livre de Fanny. Si on regardait de plus près, on pouvait y voir un chat sur un toit avec de légères vagues noires – du feu.

La Chatte sur un toit brûlant, s’exclama Marion soudainement.

— Quoi ?

— C’est une pièce de Tennessee Williams. Elle est illustrée sur le livre en fait. Je pense que Fanny a voulu nous faire comprendre que l’appart’ de sa grand-mère se trouve au dernier étage – le lieu le plus exposé au soleil.

— Et surtout, l’endroit où un chat s’y promène le plus, dit Bastien en montrant du doigt un chat les observant du haut du toit.

— Je crois que nous tenons un truc. »

*

         Marion et Bastien sonnèrent au quatrième étage. Il n’y avait pas de nom et donc aucune garanti qu’ils retrouvent la grand-mère de Fanny. On leur répondit et ils montèrent les escaliers. L’appartement était tout aussi étroit que la rue – et un peu sale. Bastien pensa aux prix exorbitants des logements à Aix qui ne garantissaient aucun entretien. Un véritable problème pour les jeunes qui s’installent dans le sud. Mais ce détail lui échappa quand il tapa à la porte du quatrième étage. Une très vieille femme apparut. Le visage dur – une certaine beauté qu’elle avait maintenu malgré les années. Des traits fins. De grands yeux verts. Une chevelure blanche, bien apprêtée. Des vêtements soyeux. Son élégance contrastait avec le lieu où elle habitait. Bastien remarqua immédiatement ses mains. De belles mains tâchées de gouttes brunes – des doigts abîmés. Des ongles longs et résistants. Cette petite femme dégageait une force. Derrière ces rides, ces marques du temps, se cachait une guerrière, fière, jeune et belle, prête à affronter la guerre, la famine et le désespoir. Toute son histoire défilait dans son regard franc. Elle n’avait rien à cacher – et ne leur cacherait rien.

« Encore des guignols pour me demander des sous ? Allons donc voir ailleurs si j’y suis ! dit-elle en fermant presque la porte. Je croyais que c’était Daniel. Il avait promis de venir me voir. Dégagez donc !

— Attendez, Madame ! On ne vous veut aucun mal ! On veut juste vous poser quelques questions sur une personne que nous connaissons en commun. Fanny ! Elle a peint ce tableau récemment et il semblerait que vous soyez cette femme sur la toile. Est-ce possible ? demanda Marion en retenant la porte.

La vieille dame s’arrêta un moment. Ses yeux rougirent.

— Fanny ? Vous savez où est Fanny ? Ma Fanny ?!

Elle prit la toile entre ses mains tremblantes.

— C’est bien elle. Vous ne me mentez pas. Je reconnaîtrais ses tableaux parmi des milliers de toiles. Marie-Jeanne. Enchantée. Entrez. »

Au moment d’entrer, un chat passa entre les jambes de Bastien en le narguant et se posa sur le canapé. Marie-Jeanne leur prépara du thé avant d’entamer une discussion. Bastien admirait les nombreuses photos de la grand-mère sur une petite table. Fanny, enfant et adolescente, s’y trouvait. Elle était souriante – et ses fossettes bien saillantes. Elle ne ressemblait en rien à la jeune femme qu’il avait rencontrée dans le lac. Marion, quant à elle, inspectait l’appartement en quête d’indices. Marie-Jeanne leur présenta des gâteaux et tous s’assirent autour d’elle.

— Fanny n’a jamais été comme les autres. Elle a un parcours très différent des jeunes de son âge. C’est une artiste – une vraie artiste. Pas comme ces dingues qu’on voit à la télé. Si seulement elle revenait me voir. Je serai si heureuse.

— Madame, racontez-nous son histoire, demanda Marion. Nous sommes ici pour elle, pour vous. Nous voulons la connaître tel que vous vous la connaissez. »

Alors que Marie-Jeanne commença son récit, Bastien laissa son esprit naviguer vers d’autres horizons. Et là, une Fanny enfant, assise sur une des marches de la Place des Cardeurs en face des bars. Un stylo à la main. Bloquée. Page blanche.

*

         Fanny fixait le cahier vierge. Elle n’avait pas de mots. Ils ne venaient pas. Pourtant, les plus grands poètes écrivaient que les muses inspiratrices faisaient jaillir des multitudes de vers sur leurs pages. Elle ne comprenait pas pourquoi les muses ne voulaient pas l’inspirer alors qu’elle respectait les poètes, les romanciers et les muses. Fanny voulait écrire. Elle attendait désespérément que les mots surgissent comme par magie. Pour la jeune fille, c’est comme ça que les poètes fonctionnaient. Ils supportaient l’attente terrible des muses. Après quelques heures, elle se décida à rentrer chez sa grand-mère en jetant une dernière fois un regard plein d’espoir au soleil de la Place des Cardeurs. Marie-Jeanne cousait une nouvelle robe tranquillement du haut de son balcon. Elle s’arrêtait de temps à autre pour remettre du rouge à lèvre et se recoiffer. La chaleur faisait friser ses beaux cheveux noirs – et elle voulait garder une permanente parfaite. Fanny sourit et monta les escaliers de l’appartement.

« Alors ma chérie, cet après-midi ? Tu t’es fais des amis ?

— Pas vraiment, Mamie. Mais les muses ne sont toujours pas venues. Tu m’avais dis qu’elles viendraient si j’étais patiente !

— Voyons Fanny. Sois raisonnable. Je t’ai dis que les muses viendront quand tu auras suffisamment d’expérience pour pouvoir écrire. Tu es encore une enfant. Tu as le temps pour devenir le nouvel Arthur Rimbaud !

— Mamie, il écrivait comme un adulte à dix-sept ans ! J’en ai huit ! Je dois me préparer à l’avance !

— Ma chérie, on ne lit pas Rimbaud à huit ans mais la Comtesse de Ségur ou des choses comme ça…

— Mamie, la Comtesse de Ségur dit qu’on doit être une bonne petite fille, bien éduquée et gentille. Mais Rimbaud ne dit pas ça ! Il me dit d’aller dehors au Café et de manger du jambon sans l’autorisation de Papa et Maman !

Marie-Jeanne souffla et prit la fillette dans ses bras.

— Tu as le temps. Ne t’inquiète pas de ces choses-là. Viens plutôt dessiner avec moi ! On peut faire un joli dessin pour Maman. »

Fanny prit à regret la main de Marie-Jeanne. Elle n’aimait pas dessiner – et encore moins peindre. C’était si fastidieux et peu spontané. Peindre, c’était toujours raconter ce que les arbres ont à dire alors qu’ils ne parlent pas. Ecrire, c’était imaginer, transmettre, créer une chaîne de mondes différents autour de mots que nous lisions en commun. C’était presque magique de constater que la littérature réunissait des personnes qui ne partagent rien, qui se détesteraient probablement dans la vraie vie. En littérature, il n’y avait pas de haine, pas de rage mais une réelle volonté de tendre la main à ses lecteurs. Cependant, Fanny peignait merveilleusement bien. La plupart du temps, elle dessinait Marie-Jeanne. Sa grand-mère aurait été une figure inspirante pour tout peintre. Sa beauté était loin d’être « parfaite ». Tout au contraire, il y avait une forme de subtilité qui la rendait incroyablement belle. Après tout, qu’est-ce qu’une beauté parfaite ? Existe-t-elle ? La beauté ne vient pas de la supposée perfection d’un corps ou d’un visage qui varie selon les époques et les cultures. La véritable beauté vient de ces histoires, ces petites étincelles qui éclatent dans les yeux d’une personne que vous croisez. Et Marie-Jeanne les portait en elle – ces étincelles. Résistante pendant la guerre, elle avait fait de son visage aux traits marqués et fiers un symbole de force et de courage. Elle ne craignait rien – si ce n’est qu’on lui prenne sa liberté. Fanny se passionnait pour les histoires qu’elle lui racontait avant de se coucher. Elle imaginait souvent Marie-Jeanne en super-héroïne, combattant les méchants Allemands aux côtés des braves soldats anglo-saxons. Elle pensait qu’elle pourrait lui ressembler et se battre contre toutes les injustices du monde, que sa plume serait une arme et qu’elle dénoncerait à son tour les vilains messieurs et les vilaines dames qui s’opposaient au bonheur des autres. Marie-Jeanne était son modèle – un modèle pour les fillettes. Non seulement elle cousait des robes magnifiques, mais elle défiait les Allemands. Le soir, au moment de s’endormir, Fanny rêvait de créer un groupe de fillettes héroïnes qui ne feraient pas que « des trucs de filles » à longueur de journée et qui aideraient les autres enfants en détresse dans les rues.

D’ailleurs, c’est un jour ce qu’elle fit par elle-même. Fanny retourna à la Place des Cardeurs pour tenter en vain d’implorer les muses de l’inspirer quand elle entendit des garçons se disputer à voix haute en faisant de grands gestes près du Café des Philosophes. Deux gamins entouraient un jeune étranger qui ne savait pas parler en français. Le jeune homme portait une housse pour trompette sur son dos et une croix autour du cou. Ils se moquaient de lui et le bousculaient violemment sous le regard indifférent des passants. L’étranger semblait perdu et littéralement incompris. Fanny s’approcha des deux garçons.

« Hé ! Qu’est-ce que vous avez vous ?

Les garçons se retournèrent en pouffant de rire.

— Il parle pas à l’école ce crétin ! Et toi tu veux quoi ? Jouer à la poupée ? Ouais, les filles, ça joue à la poupée ! Dégage !

Ils poussèrent Fanny qui tomba par terre. Sans hésiter, la fillette se releva et donna une claque à l’un des garçons. Puis, elle repoussa l’autre contre le mur jusqu’à ce qu’un serveur du Café des Philosophes finisse par réagir. Il éloigna les garçons et réprimanda sévèrement Fanny.

— Quand on est une fille, on évite de se mêler aux bagarres des garçons. La baston, c’est pour les garçons, la dinette, c’est pour les filles. Tu as compris gamine ? dit le serveur en tapotant les cheveux de Fanny.

Cette dernière ne répondit pas et attendit qu’il s’éloigne pour aborder l’étranger. Celui-ci ne la regardait pas dans les yeux. Il se cacha derrière son livre, recroquevillé sur le sol.

— Ne t’inquiète pas ! Je t’ai sauvé ! Je suis une héroïne moi aussi, tu sais.

Fanny s’assit à côté du garçonnet. Il lui sourit un peu et fit quelques gestes de la main pour lui montrer sa gratitude.

— Thanks God for bringing you there, il dit doucement.

— Thanks ? C’est quoi « thanks » ? demanda-t-elle. Oh, je suis un peu perdue avec ce que tu me dis là.

Le garçonnet lui désigna son cœur et fit un mouvement de la tête. Fanny comprit immédiatement et s’attarda quelques secondes sur la croix.

— Merci ! ça veut dire « merci » !

— Merci ! Il répéta amusé. James. It’s my name. « Name » is « nom » ?! James. Nom ? Toi ?

— Fanny ! Name…Fanny ?

— Yes ! Great ! James, England. London. From London. You ? From Aix ? De Aix ?

— Oui ! Yes ! D’Aix ! Fr…fram Aix ?

Tous deux éclatèrent de rire. Fanny prit la main de James.

— Je suis ton héroïne maintenant ! Je vais te protéger des vilains !

— Yeah ! Right, vilains, aren’t they ? Look. For you.

Il lui donna son livre entre ses mains. Cat on a Hot Tin Roof. Fanny admira la couverture. Un chat magnifique, dessiné en noir. Des coups de pinceaux secs et maîtrisés qui rythmaient les flammes. Fanny porta les pages à son nez – une odeur similaire à celle qu’on trouvait chez les antiquaires. Une odeur particulière de poussière et de vieux bois qu’on ne pouvait s’empêcher d’apprécier.

— I’m studying French. J’apprends Français. Mais toi, you’ll learn English so we can talk. Apprends anglais comme ça, toi et moi, amis ?

— Oui, yes ! J’étudierai l’anglais un jour. Mais d’abord, je dois écrire, dit-elle en lui montrant son cahier de notes.

— You’re a writer ! Ecrivain ?

— Non…enfin oui, yes. « No-yes ». J’attends les muses. Tu sais quand elles viendront ?

James réfléchit un moment. Il considéra le cahier où Fanny avait commencé à gribouiller quelques dessins pour combler l’attente des muses.

— I want to write too ! Ecrivain moi aussi. Also, a trumpeter, ajouta-t-il en désignant sa housse pour trompette. But you draw so well. You should be a painter ! Peintre ? Toi, peintre !

Fanny fut déçue d’une telle remarque. Elle aurait préféré qu’il lui apprenne à écrire.

— No painter, écrivain ! Je suis écrivain ! Mais je t’en veux pas. Soyons amis. Un jour, on parlera facilement. Demain, reviens ici ! Au Café des Philosophes ! Tu m’apprendras l’anglais ?

— Yes ! « Tomorrow » is « demain » ? Demain ? I will be there, je suis là. Thanks God, I know you now, s’exclama-t-il avec enthousiasme. »

Fanny aperçut Marie-Jeanne au loin qui s’inquiétait de ne pas la voir revenir. La petite fille, heureuse, sourit une dernière fois à son nouvel ami et se dirigea vers sa grand-mère. Il sortit sa trompette de son étui et commença les premières de notes d’Autumn Leaves. La jeune fille se retourna, un bonheur immense s’empara de son cœur qui s’imprégnait de la douce mélodie. Il lui fit un clin d’œil comme pour lui confirmer qu’ils se reverraient et qu’ils partageraient encore de nombreuses discussions. Comme pour saluer sa super-héroïne préférée. La fillette s’empressa de raconter son histoire à Marie-Jeanne qui fut émerveillée par tant de courage.

« N’oublie jamais qu’être une fille ne doit pas définir tes actions. Deviens ce que tu veux être, fais de tes convictions un combat et de ta vie un roman épique ! »

Fanny serra bien fort la main de sa grand-mère. Elle retint la leçon. Les mots de Marie-Jeanne résonnèrent dans son esprit pendant longtemps. Et pourtant, elle ne savait pas que sa courte vie serait un long combat, semé d’embûches, d’obstacles et de trahisons. La petite fille, qui tenait fort contre sa poitrine A Cat on a Hot Tin Roof, n’avait encore aucune idée des nombreuses batailles qu’elle aurait à mener. Mais en cet instant précis, une paisible douceur de vivre envahit son cœur. Des émois d’artiste, d’héroïne, de fillette qui se découvrait des sentiments inconnus. Le lendemain, elle apprendrait sûrement quelques mots d’anglais.

*

         Bastien détailla la toile. Il avait l’impression d’avoir toujours connu Fanny, d’avoir presque deviné ce passage clé de sa vie. Marie-Jeanne caressa doucement son chat – des larmes aux yeux.

« Un jour, elle est partie et je ne l’ai plus jamais revue. Je pensais qu’elle m’en voulait. Je sais qu’elle est une femme forte. Je donnerai tout pour la revoir – même une fois, une seule fois.

Marion posa sa main sur l’épaule de la vieille dame.

— Elle va bien, Madame. Elle vit près de la Sainte-Victoire – toute seule. Mais elle n’est pas malheureuse. Elle a laissé des indices de sa vie à travers des peintures dissimulées en Provence. Bastien et moi, nous les recherchons. Je suis persuadée que Fanny nous a laissé un message. Avez-vous une idée du prochain lieu à explorer ?

— La toile ! dit Bastien. Je suis sûr qu’elle annonce le lieu à explorer. Et je pense que ce James est notre prochain témoin.

— James ? murmura la grand-mère. Mon Dieu. Bon courage, mes enfants. Je ne peux rien vous dire d’autre.

Bastien observa la peinture à nouveau. Puis, un détail le frappa. Une croix. Il y avait une croix sur le mur de l’appartement. Ce qui aurait pu ressembler à de simples ombres n’était en réalité qu’un indice supplémentaire pour la quête. Dans le récit, James avait un collier avec un pendentif en forme de croix.

— Cette croix. Il faut aller dans un lieu religieux. Saint-Jean de Malte ? La Cathédrale Saint-Sauveur ? se demanda Bastien.

— La Cathédrale Saint-Sauveur, répondit Marie-Jeanne avec une voix brisée. Il s’y trouvait. Il connaissait bien cet endroit. »

*

         Bastien et Marion quittèrent tristement l’appartement de la vieille dame sans se dire un mot jusqu’à ce que le journaliste fut piqué de curiosité. Il voulait savoir, et surtout comprendre, le meurtre. Pourquoi une héroïne aurait-elle tué un semblable ? Qu’est-ce qui avait poussé Fanny à s’opposer à ses propres convictions, perdre son honneur et sa dignité en commettant l’irréparable ? Ces questions ponctuaient chaque pas vers la Cathédrale Saint-Sauveur. Tous ces personnages gravitaient autour de Fanny sans parvenir à en saisir la personnalité. Elle était différente à chaque nouvelle rencontre. L’enfant Fanny était déterminée et volontaire. L’adulte Fanny était tantôt déjà aigrie, dépassée et désabusée, tantôt torturée, isolée, mélancolique. L’héroïne s’était transformée en meurtrière ou en tragédienne. Bastien avait l’impression que les facettes de Fanny s’étendaient à l’infini et qu’il lui faudrait beaucoup de temps pour reconstituer tous les morceaux du puzzle.

« Marion, tu ne m’as pas dis. De quel genre de meurtre Fanny est-elle accusée ?

Bastien alluma discrètement le mode « Caméra » de son portable.

— Je ne sais pas si c’est une bonne idée de déclencher un nouvel incendie. Parler de ce meurtre, c’est presque être d’accord avec ce qu’ils racontent. Et ni toi, ni moi, n’approuvons ce qui se passe.

— Certes. Mais je m’embarque dans une aventure où je ne connais pas tous les détails. Pour prouver la supposée innocence de Fanny, j’aimerais au moins savoir ce qu’elle a fait.

Ils arrivèrent à la Cathédrale Saint-Sauveur. Ce bâtiment, quelque peu à l’écart, trônait sur la ville avec fierté. Il s’imposait aux yeux des touristes qui n’osaient même pas y rentrer. Les statues qui ornaient son architecture les fixaient, presque moqueurs, et s’animaient à la tombée du soleil. On racontait que les gargouilles de la Cathédrale prenaient vie pour effrayer les passants. Pour Bastien, cette légende avait été inventée pour justifier les regards mystérieux que les personnages jetaient à tous ceux qui s’aventuraient autour du lieu saint. Marion se faufila aux alentours pour chercher une toile. Elle ne trouva rien.

— Ce n’est pas ici. Il faudrait essayer Saint-Jean de Malte, dit-elle énervée. Je crois pas qu’elle l’aurait cachée à l’intérieur de toute façon.

— On est près d’une Cathédrale. Confesse-toi. Qu’est-ce que Fanny a fait ?

Marion hésita et fut perturbée par l’attitude insistante de Bastien. Après tout, s’il acceptait de faire partie de l’aventure, il se devait d’en savoir plus. Elle s’approcha de l’oreille du journaliste et murmura discrètement quelques mots.

— On accuse Fanny d’avoir tué son fils.

Un air froid traversa le corps de Bastien et le pétrifia sur place.

— Fanny a un fils ?

— Une petite pièce, s’il vous plaît ! cria un clochard près de la Cathédrale.

— Tais-toi ! dit Marion à Bastien. Putain, ne parle pas si fort ! Fanny a mauvaise réputation, tu as oublié ?

— Une petite pièce, s’il vous plaît !

— Tu me dis que Fanny a un fils ? Un fils quoi ! Et elle a tué son propre fils ! Quelle histoire de fou ! On dirait un roman de Dicker !

— Une petite pièce, s’il vous plaît ! Pour manger ! Je peux vous donner un truc en retour !

— Je n’ai jamais vu l’enfant. Mais on raconte qu’elle l’aurait tué dans un excès de colère car elle avait perdu toute inspiration pour ses peintures. Ce sont des conneries !

— Deux euros ! Un euro, le tableau !

— Marion, c’est une accusation très grave. Pourquoi ?

— Un euro contre un tableau !

— On n’a jamais retrouvé le corps de l’enfant ! On sait qu’il est mort, c’est tout !

— Un euro, allez, et je vous donne ce tableau d’une jeune folle !

— Oh ferme ta gueule toi ! cria Bastien au clochard.

Soudain, un silence. Le clochard tenait une toile entre ses mains.

— Donnez-moi ça !

— Non, la fille qui est venue me le donner a dit que ça coûtait au moins deux euros quoi ! »

Bastien lui donna deux euros et prit la toile. On y voyait la Cathédrale Saint-Sauveur. Un jeune homme à la trompette près de l’entrée – une croix en guise de collier. Un habit sobre. Une grande bonté – un léger sourire se dessinait sur ses lèvres roses. Des boucles brunes qui s’amoncelaient derrière ses oreilles rondes. De grands yeux noirs en amande. Une certaine pureté entourait ce personnage atypique. Il était adulte avec une pincée d’enfance dans ses traits. Il était sensuel – ses grandes mains touchaient délicatement la trompette avec une ferveur séductrice. Et pourtant, il n’était que lumière, douceur et innocence. Il avait l’humilité des hommes d’église. Ses yeux levés vers le ciel, il jouait pour le Seigneur. Adulé par les anges, il s’envolait. Il n’était pas comme les autres. Et Bastien comprenait pourquoi Fanny l’aimait tant. Dans cette peinture, il percevait l’amour et le sacré. L’amour le plus fort qu’une femme pouvait avoir pour un homme. Elle le dépeignait tel qu’il était. Sans artifice, sans superficialité. Lui, dans sa simplicité et son originalité. James, c’était l’artiste enflammé et prisonnier. L’humain trop humain qu’on traitait en étranger. Comme Fanny.

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Manon ou "La Femme-Plume" est journaliste et écrivain. Ses mots voyagent entre la Méditerranée et la Manche puisqu'elle écrit également en anglais. Auteure de la web série #Fanny, elle jongle entre poésie et sarcasme avec une pincée de soleil provençal. Si vous aimez la langue de Shakespeare, rejoignez ses aventures et ses histoires sur son blog https://lafemmeplume.com.

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