#FannyÇa surprend

#Fanny – Episode 4

james

#Fanny – Episode 4

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Le pitch :

Bastien et Marion rencontrent Frère Jean, un ami de James, à la Cathédrale Saint-Sauveur et en apprennent plus sur l’anglais qui fit chavirer le coeur de Fanny.

Si vous aimez « La Femme-Plume », n’hésitez pas à rejoindre sa page Facebook et à lire ses articles en anglais sur son blog.


 

Bastien détaillait sans cesse les traits de James. Il était d’une beauté virginale – presque innocente. Il ne lui ressemblait pas. Le regard des autres ne conditionnait pas son léger sourire – franc et direct. Cette spontanéité trahissait la grandeur de son âme. Il n’y avait pas que de la bonté en James, mais un profond amour pour l’autre. Il incarnait l’anti-Bastien. Si ce dernier se sentait libre de jouer, de jongler avec son entourage et la vie en général, James était guidé par une entité supérieure, une lumière qui lui dictait de répandre le bien, de prêcher la bonne parole. Bastien adorait flirter avec les passants, les bons plans, les contacts. James se promenait entre les colonnes du cloître, les mains jointes, priant le bon Dieu de protéger tout le monde. Bastien détestait cet homme qui représentait tout ce qu’il n’avait jamais pu être comme on le mettait face à la réalité de sa personne.

« Cet homme a un “je ne sais quoi” de sacré, dit Marion calmement. Nous devrions entrer dans la cathédrale et demander à le voir.

– A-t-on le droit de faire cela ? De pénétrer dans l’antre du Seigneur pour demander à trouver un rosbeef ? répondit Bastien dédaigneux.

– “L’antre du Seigneur” ? Depuis quand un type comme toi est croyant et respectueux envers la foi ? T’es peut-être écrivain, mais tu ferais mieux d’éteindre ton portable. C’est un lieu sacré et on respecte. Allez, déconnecte-toi. »

Bastien jeta un œil à son téléphone. Les notifications apparaissaient les unes derrière les autres. Une joie immense traversa tout son corps. L’épisode de la grand-mère avait séduit le public. Marie-Jeanne était un vrai phénomène et un groupe Facebook existait déjà en son honneur. Il accumulait les fans et les commentaires positifs sur sa quête. Prochaine étape : faire du briton chrétien un Dieu d’Internet. Pour cela, Bastien devait trouver une faille en James. Un penchant pour la chair ? Une belle sirène qui l’aurait mené à pêcher ? Ou bien, une Fanny voluptueuse à laquelle il n’aurait pas pu résister malgré l’appel du Seigneur ? Les français adorent les britanniques – il s’imaginait presque un James à la Doctor Who, une sorte d’alien charmant et sauveur de l’humanité. S’il parvenait à rendre James aussi intéressant que Marie-Jeanne, il aurait probablement plus de vues que le premier épisode de la saison 7 de Game of Thrones. Alors que le journaliste rêvait de succès et de vues, de followers par milliers, Marion entra dans la Cathédrale silencieusement. Elle regarda aux alentours et se sentit mal à l’aise. De magnifiques statues se présentaient à eux prenant une pose élégante. Elles les accueillaient dans leur domaine avec des expressions vives. Dans la Cathédrale Saint-Sauveur, tout semblait s’animer. Les peintures, les sculptures, les orgues. Des ombres, des personnages invisibles priaient, assis sur les bancs vides. La Cathédrale se vidait chaque jour, devenant un simple lieu qui attisait la curiosité des touristes. Le bruit des flash des appareils photos avait remplacé les pas élégants des prêtres, les chants des Frères et les murmures des croyants. Peu de personnes s’intéressaient aujourd’hui à ces moments spirituels qui nous emportent vers un autre monde, dans une symbiose surréaliste avec un Être que tout le monde connaît sans ne l’avoir jamais vu. Marion considéra pendant quelques secondes un cierge qui vacillait, illuminant ses grands yeux marrons. Elle mit une pièce dans une boîte et en alluma un à son tour. Elle ne dit rien pendant quelques secondes en se demandant intérieurement comment une simple bougie pourrait la soulager. Puis, elle décida de ne plus réfléchir et se laissa porter par cette courte discussion dans un autre monde. Bastien s’interrogeait sur la personne qui avait allumé le premier cierge. Puis son esprit dériva vers le confessionnal. S’il devait se confesser, la liste serait sûrement très longue. Néanmoins, il se rappela d’une erreur importante qu’il avait commise dans le passé. Il avait harcelé un élève qui ressemblait à James. Il l’avait tellement torturé que personne ne croyait le pauvre bougre ! Son art de la manipulation fut si bien ficelé qu’il parvint à se faire passer lui-même pour une victime. Tout avait été motivé par la jalousie. Bastien n’aimait pas ceux qui réussissaient. Ce jeune homme avait tout pour lui : le talent, la beauté, la force, l’amour d’une famille. Lui, il n’avait rien. Bastien n’avait jamais été reconnu par qui que ce soit. Il était quelconque – peut-être charmant lorsqu’on s’ennuie une nuit, mais très banal et ennuyeux pour toute une vie. Ses talents se limitaient à bien se nourrir et à bien dormir pour survivre quelques années. Bastien n’avait jamais brillé. S’il avait réussi en journalisme, c’était principalement parce qu’il apprenait par cœur ses cours et les recrachait avec perfection. S’il avait tenté de cultiver son intelligence, il n’avait jamais été qualifié par son cerveau ou sa capacité à changer le monde. Au contraire, il avait toujours du faire appel à son physique pour obtenir une graine de reconnaissance dans les yeux de femmes bourrées. Le nom du jeune homme ne lui revint pas – seulement ses cheveux blonds, ses beaux yeux bleus et son génie qu’il n’aurait jamais. Le journaliste souffla avant de saisir le bras de Marion.

« Bon, on va voir un prêtre ? »

Tous deux s’avancèrent dans le centre de la Cathédrale et aperçurent un jeune prêtre qui sortait du cloître.

« Mon Frère, désolée de vous déranger. Je m’appelle Marion. Je recherche un jeune homme qui s’appelle James. Il est trompettiste. On m’a dit qu’il aimait beaucoup la Cathédrale Saint-Sauveur.

Le prêtre sourit à l’évocation de ce nom.

– Bonjour mademoiselle et monsieur. Je suis Frère Jean. Je connais James ! Il était un très bon ami à moi et un excellent musicien. Que puis-je faire pour vous ?

– Nous recherchons des informations sur une femme, Fanny, qui a peint James su cette toile. D’après ce que nous savons, elle l’appréciait et nous aimerions lui parler, ajouta Bastien.

Frère Jean sembla perturbé. Il regarda un peu vers la droite puis s’assit sur l’un des bancs.

– James et Fanny étaient très proches, en effet.

Il ne dit plus rien pendant quelques secondes et reprit.

– James est reparti en Angleterre dans le Dorset. Il fait partie d’une communauté religieuse qui prône nos valeurs chrétiennes. Pour lui parler, il faut se rendre à Prayertown – un petit village près de la mer.

– Certes, mais pouvez-vous nous en dire plus sur ses relations avec Fanny ? insista Marion.

Le prêtre s’essouffla.

– Ce n’est pas une bonne idée, mademoiselle. James ne souhaitait plus qu’on évoque Fanny. Je ne peux trahir sa confiance.

Marion s’assit auprès du prêtre et lui prit la main.

– Bon sang, mon Frère ! Fanny est accusée du meurtre de son fils ! Elle a laissé des tableaux dans des lieux clés de la Provence pour prouver son innocence. Vous ne pouvez pas nous laisser dans l’inconnu ! Quelles étaient les relations de James et de Fanny ?

Frère Jean serra la main de Marion et prit quelques minutes pour réfléchir.

– Je ne savais pas que son fils était mort. Cela fait des années que Fanny ne vient plus. Je doute qu’elle l’ait tué. Elle n’aimait probablement que lui sur cette terre. Je vais vous raconter son histoire. Mais jurez-moi de ne pas divulguer ces informations. »

Bastien vérifia discrètement son portable. Le mode « Micro » était bien enclenché. Il ne put s’empêcher de se frotter les mains en attendant patiemment le récit de Frère Jean.

*

         Un air de trompette se faufilait entre les oreilles des passants. Un jeune homme souriant attirait quelques personnes curieuses de l’entendre jouer des standards de jazz. Certains lui jetaient quelques pièces à la fin de chaque morceau. Il les ramassait après ses représentations et les versait à la Cathédrale. Un jour ensoleillé, il entama « Les Feuilles d’automne ». Une femme aux longs cheveux ondulés déposa quelques pièces dans sa housse.

« Oh, tu comptes te faire repérer par Chris Martin ou quoi ?, dit-elle en éclatant de rire.

Il s’arrêta immédiatement et l’enlaça.

– Tu es enfin là ! Je t’ai attendu pendant si longtemps, dit James tendrement. Je pensais que tu ne reviendrais jamais d’Islande !

– Oh tu sais, je me suis battue avec quelques baleines et quelques vikings mais je suis plus forte que jamais ! Regarde, j’ai même du muslce au bras ? dit-elle en lui désignant un bras quelque peu rondelet.

– Ah ! Il faut que tu me racontes tout ça autour d’un verre. Daniel vient avec nous ce soir ?

– Oui ! Daniel et Clémence. Ils seront là. Ça sera une sorte de « double date », même si bien évidemment, toi et moi, nous ne sommes…Enfin…

Fanny rougit légèrement.

– J’ai hâte, dit James en détournant le regard vers la Cathédrale. J’aimerais que nous parlions. Allons au Parc Vendôme. Juste une heure ou deux.

Il rangea son matériel et prit le bras de Fanny. Tous deux partirent en direction du grand parc aixois. Puis, ils s’allongèrent dans l’herbe – la jeune femme ne cessait d’arracher nerveusement chaque brin de verdure. Elle caressa la main de James. Il la retira.

– Fanny, ne fais pas ça. Tu ne peux pas et tu le sais.

– Tu veux attendre le mariage ? Alors, épouse-moi, dit-elle prise d’un fou rire. Tu sais que je t’aime. Je te l’ai dis des millions de fois. Je suis prête à attendre encore et encore. Tu es le seul homme pour qui j’attendrais.

– C’est beaucoup plus compliqué que ça, Fanny. Je t’aime, mais je veux me marier à l’église. Je veux m’impliquer au sein d’une communauté religieuse. Je veux donner de ma force et de ma bonté aux pauvres, à ceux dans le besoin. Je t’aime, mais mon premier amour, c’est la foi.

Fanny fixa le ciel bleu. Des nuages se dispersèrent d’ici là. Ils éclataient en morceaux.

– Tu m’avais déjà prévenue. Rien ne nous empêche de nous aimer et de partager l’amour de Dieu, ajouta-t-elle, monocorde.

– Je le sais bien. Mais je ne peux pas m’engager. Je ne peux pas me donner, si ce n’est à la religion.

La gorge de Fanny se resserra. Elle avala sa propre salive avec difficulté comme si elle s’étouffait. Elle se tourna vers James et se blottit contre lui.

– Tu vas retourner dans le Dorset, c’est ça ? dit-elle avec calme.

– Oui. Je vais intégrer une nouvelle communauté. Et je n’ai pas le droit de me marier. Ni d’avoir une relation.

Fanny embrassa son front et planta ses ongles dans ses épaules, s’agrippant à lui.

– Comment vais-je survivre sans toi ?

– Je t’aimerai pour toujours. Et je t’aurais épousé. Je t’aurais épousé si cela ne créait pas tant de conflits au sein de ma famille. Si j’étais comme tout le monde. Si j’étais un homme banal, nous serions déjà mariés. Mais je ne suis pas comme les autres, tu le sais. Que serait ta vie avec moi ? Si difficile, si triste. Je ne veux pas t’imposer ma souffrance…

– Je me fous de ta différence. Je t’aime James et cela depuis le premier jour. J’ai appris l’anglais pour toi, je t’ai appris le français ! Tu n’as pas le droit de partir et de me laisser seule ! Je suis différente aussi ! Et notre roman ? Celui que j’illustrais et que tu écrivais ? Et nos rêves ? Nos espoirs ? Pourquoi tu oublies tout ce que nous avons vécu ensemble ? Si tu pars, je veux partir aussi. Je veux te suivre – et cela même si nous n’avons pas le droit de nous toucher, de nous parler, de nous aimer. J’irai au Dorset et je te rejoindrai. Je quitterai la Provence, mes racines et mon soleil, je m’en irais vers le froid si ce n’est pour que ton âme réchauffe mes peines.

Des larmes coulaient sur le visage de James.

– Je ne peux pas. Je m’en vais dans un mois. »

*

         Fanny enfila une robe toute simple. Elle se contempla longuement dans le miroir. Elle avait du ventre, des cuisses un peu rondes, des bras qu’elle détestait. Le miroir, ce terrible juge. Ce juge assassin qui te disait rarement « Tu es la plus belle ». Il te regarde, il se moque, il te pointe tous les petits défauts. Il te fait comprendre que tu n’es pas une beauté fatale, qu’il te faudrait des jours et des nuits d’effort pour être un mouton et ressembler à tous les prototypes de femmes que tu vois dans la rue. Fanny appréciait cette petite robe noire. Elle ne la mettait pas particulièrement en valeur, mais lui donnait l’apparence d’une femme moderne et indépendante – sans prétention. Elle avait réfléchi avant de se rendre Rue de la Verrerie au Manoir pour retrouver son frère Daniel, sa petite-amie Clémence et surtout James. Le vendredi soir, toute la rue s’enflammait. C’était presque impossible de circuler. La foule buvait, dansait, tapotait sur son portable. Les gens ne bougeaient pas quand Fanny essayait de passer. L’odeur de la transpiration, de la bière et des déodorants l’écoeurait. Les jeunes parlaient fort, la musique tapait, les mamies des appartements aixois leur gueulaient dessus et ils répliquaient. Et la nuit s’enchaînait. Bière, rires, danses, séduction et bières. Selfies, quelques euros, talons hauts et chemises. Chaleur, excitation, disputes. Un domino qui en renversait d’autres. Une étincelle qui brûlait des cigarettes. Et une ritournelle infernale, un cercle vicieux de fêtes et boissons. Une agitation folle dans une rue étroite. Rue de la Verrerie, des claquements de verres et des tchin-tchins, des verres qui s’échangeaient, des allers-retours de cocktails. Les serveurs si mécaniques. Tenter de communiquer, de se parler, de se regarder. Trop de monde, c’est étouffant. Tous les sens se mobilisent. Fanny avançait en tentant de trouver une place, de trouver sa place. On la bouscule, on renverse un verre sur sa robe. Elle n’en peut plus, elle souffre. Ce monde ne lui convient pas. Ils l’insupportent tous. Une main sur son épaule. James.

« J’étouffe, dit-il.

– Moi aussi. Il faut aller au Manoir au plus vite. Et partir. Je veux partir.

Ils rejoignirent Daniel et Clémence. Daniel, un homme blond aux yeux bleus. Le petit-frère de Fanny. Ils étaient tous deux différents – il s’intégrait beaucoup mieux que sa sœur. Futur psychologue, il décryptait tous les secrets des personnes qu’il rencontrait. Un regard, un geste, une expression. Il passait tout au scan et analysait la moindre faille de tout être humain. C’étaient ces incohérences, ces irrégularités qui l’intéressaient. Sa petite-amie de longue date, Clémence, était effacée. Musicienne talentueuse, elle n’attirait pas la sympathie de ses spectateurs. Sur scène, elle paraissait prétentieuse et hautaine. Seule et peu aimée, le petit génie du Conservatoire avait trouvé en Daniel la paix et le réconfort – l’amour et la sincérité. Fanny ne l’aimait pas. Elle savait que Clémence se servait de son frère pour exister.

– Alors ? Tu as encore failli nous lâcher Fanny ? dit Daniel en buvant une bière. Vous êtes en retard !

– Je ne vais pas rester longtemps, dit la jeune peintre. J’ai des choses à faire pour demain.

– Tu travailles encore  ? demanda Clémence ironiquement.

Fanny la foudroya du regard.

– Exactement. J’ai quelques peintures à terminer.

– Sinon James, j’ai appris que tu allais partir au Dorset dans une communauté religieuse ? Tu feras donc ce que ma grande sœur Agathe a fait. Notre famille adore ce genre de périples. Cela nous purifie, n’est-ce pas ? ajouta Clémence en dévisageant Fanny. Ça nous purifie du péché. Du péché de chair, notamment.

James, gêné, commanda une bière et un cocktail pour Fanny.

– Oui, je vois. Je ne compte pas me purifier. Je veux juste faire une sorte de voyage initiatique. Je veux m’occuper des personnes dans le besoin et la tristesse et leur apporter mon soutien. Peu importe en qui on croit, je pense qu’il faut toujours s’accrocher à l’espoir d’être heureux et en paix avec soi-même.

– Alors Fanny, ça te fait quoi ? continua Clémence. Vous aviez l’air plutôt proches tous les deux.

– Clémence, arrête, dit Daniel. Parlons d’autre chose.

– Je suis effondrée et tu le sais bien, répondit Fanny.

Le serveur apporta les boissons et Fanny se précipita sur son cocktail.

– Peut-être devrais-tu revoir tes priorités. La peinture ne mène pas à l’amour de notre Seigneur. Beaucoup de choses t’éloignent de James et je comprends pourquoi il veut partir.

Fanny agrippa ses genoux et mordilla sa lèvre.

– Clémence, je me permets de te corriger. Mon départ n’est pas lié à Fanny, précisa James en sirotant sa bière.

– Tout le monde pensait que tu l’épouserais, moi la première. Tu es visiblement plus croyant que moi, mon cher James, et pourtant nous avons fréquenté la même communauté ici.

Les genoux de Fanny saignaient. Elle enfonça davantage ses ongles dans les coupures.

– Bon, on peut parler d’autre chose ? Aujourd’hui, j’en ai appris beaucoup plus sur la folie. Savez-vous que la folie est un terme qui ne désigne pas la maladie mentale ? C’est un terme populaire pour…, commença Daniel.

– Désolée Fanny, dit Clémence. Je suis vraiment désolée pour le départ de James. Ça va être vraiment dur pour toi de trouver un homme dans ton petit atelier. »

Fanny se leva et jeta son verre par terre. Les éclats blessèrent la jambe de Clémence et le cocktail se répandit sur le sol. Elle attrapa la main de James et l’entraîna dehors. Ils traversèrent la foule et allèrent se réfugier dans les petites ruelles aixoises au Nord de la ville. A l’aube, le soleil les couvrait d’un voile chaud avant tout le reste de la ville. Les murs se coloraient d’un doré enchanteur. James vivait là. Ils marchèrent seuls. Parfois, on pouvait entendre des personnes alcoolisées. Mais elles ne venaient pas les importuner. Ils ne se disaient rien. Fanny savait qu’elle n’avait pas besoin de parler pour communiquer avec James. Sa seule présence lui suffisait pour s’épanouir. Avec lui, elle était libre. Elle ne s’étouffait pas dans un moule, dans un regard-juge. Sa petite robe noire flottait autour de ses formes – et sa bretelle se perdait sur son bras. James observait ces détails avec attention et méfiance. Il trouvait toujours un moyen de détourner ses yeux de la jeune femme quand elle croisait son regard. Là, seuls dans la nuit, il n’avait pourtant jamais remarqué à quel point Fanny dégageait une sensualité tentatrice. Celle qui rejetait les autres hommes avançait avec grâce et volupté. Sa robe disparaissait à chaque pas, dévoilant une partie de ses cuisses, une partie de sa poitrine. Ses cheveux rythmaient chaque avancée telles des cordes auxquelles James devait s’accrocher. Au plus ils marchaient, au plus elle serrait sa main, puis son bras. Elle l’attrapait dans son piège infernal. Il avait lutté pendant des années contre ce chaos. Il se refusait à lui céder même s’il en rêvait touts les nuits, priant tous les soirs et les matins de ne plus toucher son corps dans ses fantaisies. Si Fanny doutait de son influence sur lui, il était bien conscient de l’impact de la jeune peintre. Ils arrivèrent devant la porte de l’appartement de l’anglais. James prit ses clés pour ouvrir la porte ; Fanny attrapa les clés et poussa le jeune homme contre un mur.

« Je ne t’empêcherai pas de partir. Je ne t’empêcherai pas non plus t’aider les autres si tel est ton souhait. Je te laisse la décision. Si tu ouvres cette porte, nous serons liés à jamais. Tu seras dans mon cœur, je serai dans le tien. Tu me donneras ce que tu as de plus précieux et je ferai de même. Nous nous aimerons une bonne fois pour toute – sans sous-entendus, sans rêveries d’enfant, sans fantasmes d’adolescents. Si ce n’est pas ce que tu veux, je m’en irai. Nous ne nous parlerons plus. Tu partiras retrouver la mer, les montagnes, la Jurassic Coast, les cliffs et le Anchor Inn. Et moi, je retrouverai mes lavandes, mes pinceaux et ma solitude. »

James considéra son visage. Jamais elle ne fut si proche de lui. Il pouvait presque entendre les battements de son cœur. C’était une erreur – une terrible erreur. Un risque non calculé. Mais l’amour est un risque qui ne se calcule pas. Il saisit Fanny dans ses bras et ouvrit la porte. Ils essayaient de ne pas rire pour éviter les remontrances des autres résidents et montaient les escaliers. Ils s’empressèrent de rentrer dans le petit appartement de James. Il n’alluma pas la lumière car il n’assumait pas de voir tout ce qui se passait. Il serra fort la main de Fanny – et jamais le goût du risque ne lui fut si agréable.

*

         Fanny s’assit sur les marches du Laboratoire de Biologie avec son carnet. Elle gribouilla quelques personnages au crayon gris – quelques idées avant de finaliser une œuvre qu’elle exposerait au Musée Granet. Des fois, elle s’attardait sur le magasin Repetto ou encore Saoya à la recherche de nouvelles chaussures ou de nouveaux bijoux pour sa garde-robe. Elle avait la tête qui tournait – une fièvre qui ne cessait pas depuis quelques semaines. C’était peut-être le départ de James, ce terrible compte à rebours qui menaçait leur amour. Dès qu’elle aurait un peu d’argent, elle irait dans le Dorset pour le retrouver, pour le raisonner. Flous. Les contours de ses dessins devenaient flous.

« Mademoiselle. »

Fanny se retourna avec difficulté, aveuglée par les rayons du soleil. Une infirmière se tenait droite devant elle.

Fanny courut le plus vite qu’elle put. Elle traversa des rues, évita les aixois qui ne la voyaient même pas, emportés par leur éternelle flânerie. Elle se dirigea haletante vers la Cathédrale Saint-Sauveur et y entra. Elle se précipita vers Frère Jean.

« Où est James ? Je dois parler à James !

– Fanny, il est parti. Il savait que tu viendrais le voir. Il ne veut plus que tu le recontactes. Il a commis un péché. Il veut se repentir. Je suis désolée.

Tout le monde de la jeune femme s’écroula en quelques paroles. Elle fixa la statue de la Vierge dans un dernier recours, la suppliant en silence de le ramener.

– Non, James ne m’aurait jamais abandonnée…Il ne peut pas…

– Je suis désolé. Je suis effondré pour toi. Mais James est dans le Dorset. Que Dieu puisse l’apaiser de ses souffrances. Tu dois à présent retrouver la foi et ton propre chemin. Je sais que tu y parviendras.

– Frère Jean, je vous en prie ! Je dois le contacter, je dois lui parler.

La jeune femme éclata en sanglot. Clémence, qui passait par la Cathédrale, se cacha derrière l’une des colonnes pour l’écouter.

– Ma fille, je ne peux rien pour vous.

– Pour nous. Vous ne pouvez donc rien pour nous.

Elle se releva, la tête droite. Clémence comprit. Une joie immense s’empara de tout son corps.

– Comment ça ?

– Frère Jean, si c’est la volonté de James – même si j’en doute, ainsi soit-il. Pour moi, il ne sera jamais totalement parti. »

Elle marcha lentement vers la sortie de la Cathédrale – les yeux rougis. Toujours la tête droite. Le soir même, elle ferait ses valises et partirait au Domaine des Masqués. Marie-Jeanne y avait connu un certain Papet qui pourrait lui trouver un logement temporaire. En pliant ses affaires, elle serra contre elle un petit carnet de notes et un livre de Tennessee Williams.

« L’amour est un risque qui ne se calcule pas, répéta-t-elle en caressant son ventre. L’amour est un risque qui ne calcule pas. »

Pendant ce temps, Clémence sortit du Conservatoire et envoya un SMS : « Heureuse de vous avoir aidé Madame. Ma famille a des contacts au sein de communautés religieuses partout. Fanny était un vrai frein à l’épanouissement religieux de James. Vous en voilà débarrassée. Ravie d’être avec vous. See you later. »

*

         Clémence ressemblait beaucoup à la Clémence que Bastien connaissait. Mais ce dernier ne fit pas le rapprochement dans l’immédiat. Il était absorbé par le récit du prêtre et surtout par le destin de Fanny. D’une certaine façon, il comprenait un peu mieux la personnalité explosive de la jeune femme. Il s’abstint de tout commentaire – particulièrement quand il remarqua le silence respectueux de Marion.

« Merci mon Frère pour vos indications. Nous vous laissons à vos occupations.

Bastien et Marion quittèrent la Cathédrale Saint-Sauveur – toujours bouleversés par l’histoire de Fanny.

– Noah, c’est le nom de son fils, dit Marion. Un beau garçon. Des yeux bruns persans. Il disait quelques mots en anglais. Je l’entendais jouer près de la rivière. Il envoyait son ballon dans mon jardin, je le récupérais et je lui renvoyais. C’était tout ce qui lui restait de James. Le reste était à l’état d’inachèvement. Leur manuscrit, leur roman. Tout. Sauf Noah. C’était peut-être la seule chose qu’il avait accompli ensemble.

Marion s’arrêta un moment et détailla la toile.

– Un indice se trouve dans la toile pour trouver notre prochaine destination.

Bastien se rapprocha du gendarme.

– La trompette ? Moi j’aurais dis le Conservatoire. Comme le personnage de Clémence finalement ! Et si c’était Clémence que nous recherchions ! Celle que je connais ?

– Il y a peu de chances pour que cette pimbêche soit aussi perverse que celle décrite par Frère Jean ! En effet, c’est peut-être elle notre prochaine cible. Une Clémence. Cependant, un seul pourrait nous renseigner sur elle : Daniel. Marie-Jeanne avait parlé de lui. C’est le frère de Fanny, un psychologue.

– Je pense que le Conservatoire est notre prochain rendez-vous. Nous devrions nous y rendre et trouver soit Clémence, soit Daniel. En tout cas, ils nous donneront probablement des réponses. »

Marion et Bastien se mirent en route vers le Conservatoire. Bastien n’avait pas vraiment envie d’y croiser Clémence et s’attendait à quelques réflexions, teintées d’un désir de vengeance. En arrivant au lieu le plus prisé et sélectif d’Aix pour les musiciens, ils ne pouvaient pas se tromper. Des touristes photographiaient un tableau accroché sur la porte du Conservatoire. Il représentait un jeune homme blond aux yeux bleus dans la campagne aixoise, près de la rivière, en train de déployer un cerf-volant rouge avec un enfant.

« Daniel, dit Marion. Oui, notre prochain témoin, c’est Daniel. Le frère de Fanny. »

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La Femme Plume
La Femme Plume
Manon ou "La Femme-Plume" est journaliste et écrivain. Ses mots voyagent entre la Méditerranée et la Manche puisqu'elle écrit également en anglais. Auteure de la web série #Fanny, elle jongle entre poésie et sarcasme avec une pincée de soleil provençal. Si vous aimez la langue de Shakespeare, rejoignez ses aventures et ses histoires sur son blog https://lafemmeplume.com.
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