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#Fanny

#Fanny – Episode 6

#Fanny – Episode 6


Le pitch : Dans une lettre destinée à James, son amour perdue, Fanny se livre à une réflexion sur l’emprise des réseaux sociaux et la désacralisation du sentiment amoureux. 

*

Si vous aimez « La Femme-Plume », n’hésitez pas à la suivre sur son blog et sur sa page Facebook!


 

Tu ne trouves pas ce monde si vide ? Ces relations humaines si programmées ? Tu ne trouves pas que nos ancêtres ont crée la poésie pour qu’elle s’évapore derrière un écran qui pique les yeux ? Moi, je le pense. Et je sais que tu le penses aussi. L’informatique, c’est magique ! On dirait un slogan de pub – ça vous incite à consommer davantage. Et c’est comme ça qu’on s’aime, et c’est comme ça consomme, chanterait Stromae s’il n’était pas tout autant désespéré que moi. On se tue à étudier les livres, les poèmes et les œuvres des anciens pour entamer une discussion avec un banal « Salut, ça va ? ». Alors oui, je ne suis pas un grand écrivain. Alors oui, je me suis lancée dans la peinture un peu par hasard parce que je savais bien dessiner les arbres et les soleils en coin de page. Mais parfois, je me demande s’il est toujours nécessaire d’écrire, si je ne perds pas mon temps à vouloir réinventer le monde avec la langue française lorsqu’elle est bafouée dans chaque message envoyé. Je sais que tu seras le seul à lire cette lettre. Enfin, si on te le permet là où tu te caches. J’ai promis que je t’écrirai des lettres comme on le faisait autrefois avant de se retrouver au Parc Vendôme. Des mots éphémères. Comme j’aime ce mot – « éphémère ». Tant de légèreté, tant de beauté dans une expression si cruelle qui me rappelle chaque jour que toute notre histoire se condensait en quelques phrases sur un morceau de papier arraché de mon cahier à dessins.

Je me faisais une réflexion sur les relations qui régissent notre société. Nous nous sommes rencontrés dans une ère sans réseaux sociaux. Nous avons appris à communiquer nos émotions, nos inquiétudes et nos aspirations. Tu avais toujours une photo de moi dans ton portefeuille mais jamais de portraits Instagrammeux que tous peuvent consulter à présent. Tu sais, j’ai cédé à la tentation. Je m’étais promis que je t’attendrai, que chaque jour je guetterai tes grands yeux noirs à Aix. Que tu t’en sortirais, que tu t’échapperais de cette prison. Que tu comprendrais que la foi vient du cœur, que tu as ta propre place dans le monde. Je me sentais seule, terriblement seule. J’ai attendu, attendu que tu frappes à ma porte. A chaque fois que je pensais te saisir, ce n’était qu’un rêve – et à chaque réveil, je te perdais encore. Je voulais un pansement pour ne pas me vider de mon sang. Un placebo qui me donnerait encore du courage pour t’attendre. Lorsque le Docteur Care m’a dit que mon cœur ne battait pas normalement et qu’il finirait par s’arrêter, que le chagrin et la solitude me rongeaient si bien qu’un jour je ne me réveillerai plus, je me suis inscrite sur un site pour rencontrer un homme.

Oui, je l’ai fais. J’ai osé faire ce que tous font, ce que je condamne depuis des années. J’ai voulu séduire, redécouvrir mon corps et ma sensualité à travers des inconnus. J’ai voulu me persuader que j’étais encore belle, que je pouvais peut-être refonder ma vie sur des bases solides pour pouvoir te sortir de ta prison. Jamais ils ne seraient toi même si je cherchais un anglais aux cheveux noirs. Jamais ils ne seraient toi même si je cherchais un trompettiste au sourire rêveur. Non, jamais ils ne seraient toi même si je te cherchais. Et je te cherchais, et je te cherchais telle une quête déjà foutue.

Alors, je fais défiler les profils. Médecin. Technicien. Avocat. Electricien. Dentiste. Artiste. Prothésiste. Etudiant. Caissier. Chef d’entreprise. Alcoolique. Bucolique. Fantastique. Elastique. Cherche relation sérieuse. Est-ce que tu baises ? Fille pour une nuit. Pour quelques jours. Je pars en Australie. Tu comprends, j’ai peur de l’engagement. Est-ce que tu aimes la domination ? Je veux me soumettre à toi. Des enfants ? Hors de question ! Frappe-moi. Oh non, aime-moi ! Fais-moi mal! Dis-moi quelque chose de sale. Ton tour de poitrine ? Je voulais pas te le dire, j’suis adepte de l’urine. Les gros seins seulement. D’accord, mais du cul, abondamment. Une fille jeune, s’il vous plaît. Un plan à trois ? A quatre, faut pas exagérer. Que penses-tu du sexe ? Splash ! Coup de fouet, coup de foudre. Et tous ces profils à coudre et découdre…Encore et toujours, je parle à des étrangers. Des machines humaines. Et je me transforme peu à peu en robot à texto. Où est le sens ? Où est l’amour ?

Et j’en ai rencontré. Des dizaines, des vingtaines. J’en fumais. J’en accumulais. Je sais que c’est mal mais je persiste. Cette envie presque addictive d’être aimée, de se sentir aimée et désirée par des hommes qui répètent la même chose à longueur de journée. Des messages qui comblent ton absence, qui me font oublier temporairement que tu as disparu, qu’on avait tout à vivre et revivre. Des messages qui me font oublier cette sonnerie qui ne me réveille pas, cette voix que je n’entendrais plus, ces écrits que je ne lirais plus. Ces lettres qui se sont envolées comme leur écrivain. Et cet esprit qui t’a emporté avec lui loin de moi dans ces montagnes vertes, dans ce village où tu te crois exister. Tu aurais pu briller. Maintenant tu es prisonnier. Et moi aussi.

Je passe mes journées à écrire, à décrire, à relire, à m’étourdir. Je vis entre deux réalités. Entre celle que je me construis pour me rassurer et celle qui me fait du mal sans arrêt. Le virtuel. Ce monde de fantasmes et de magie qu’on ne peut pas palper. Il est le rêve qui nous endort, le frisson qui nous réveille. Super-like. Je suis donc mieux que les autres ? Mais qui pourrait dire que je suis mieux qu’une autre femme ? Je suis une femme avec mes qualités, mes défauts, mes expériences, ma vie. Je suis unique tout en me fondant dans la masse. Etre humain, c’est uniformiser notre différence. A la fin, nous partirons tous. Je partirai aussi. Bientôt. Je le sais. Je ne leur dis pas quand je les rencontre. Je leur dis toujours les mêmes mots, les mêmes expressions d’une fausse innocence. Je leur demande si je suis belle. Ils répondent « oui » pour me baiser. Et quand je les vois et que je dis « non », ils ne me recontactent plus jamais.

Où est passée la pureté de l’amour ? Où est ce sentiment que j’ai fais fleurir pour toi depuis toujours ? Ces longs moments à t’admirer en secret, à lire ton roman et à le commenter. Ces longs moments à chercher mes mots pour t’aborder. Et ces longs moments à pleurer quand tu m’as quitté. Ce monde d’automates nous embrigade dans une marche infinie, dans une course illimitée contre la montre. La fin est toujours plus proche, toujours plus forte. Et nous nous noyons dans notre propre crainte de crever seul. Mais nous mourrons tous seuls. Je comble ces heures en rencontrant des pions que je déplace sur l’échiquier de la solitude pour me sentir existée aux yeux d’un prédateur ou d’une âme blessée. Avant de m’endormir, je me sens sale alors que je ne fais rien. Puis je pense à toi. Parfois à Noah. Et je m’endors en attendant un nouveau « Cling », une notification. Félicitations, vous avez une nouvelle affinité. Félicitations, quelqu’un veut vous baiser !

C’est marrant. Tu me disais que tu voulais attendre le mariage. Ou même rien du tout selon les préceptes de ta communauté religieuse. Pourtant, notre histoire semblait presque similaire. Une nuit. Et hop ! Quelques dizaines d’année d’amitié après, tu disparais. Tu aurais pu attendre moins que ça. Pourtant, je sais que tout fut différent. C’était la continuité d’un effleurement, d’une tendresse magnifique que j’ai nourri et conçu autour de ta personne. Les années ont défilé. J’ai demandé à tellement de monde autour de moi de tes nouvelles. Rien. Noah a grandi. Il te ressemble. Il a tes yeux innocents. Ces yeux qui découvrent le monde. Tu étais un grand enfant. Il aime les trains – comme toi. Les petits trains en bois. Il les fait démarrer tous les jours à la même vitesse. Là, dans la campagne provençale qui a bercé mon enfance. Loin de tes Lords et tes Ladies. Il joue sans te connaître. Il ne t’imagine pas encore. Il ne sait pas que tu aimais la trompette et que tu priais pour un monde meilleur. Quand je pars pour voir un nouvel homme, il ne se doute de rien. Je souris toujours. Je mens pour le sauver de ses propres peurs. Et il crie. Et il pleure. Il arrache ma jupe pour ne pas que je parte. Il se cogne parfois. Et je m’en vais. Je le laisse. Je le délaisse. Comme tu m’as délaissée.

 

Noah est dehors près de la rivière au moment où je t’écris cette lettre. Les arbres et les fleurs l’entourent d’une douce étreinte. Il se sent bien à l’abri de l’agitation de la ville, loin des bruits, des klaxons et des manèges du Cours Mirabeau. La vie ne l’a pas gâté – et moi non plus. Je n’ai jamais été une bonne mère – peut-être que je n’ai jamais voulu être mère. Il m’a pris ma liberté. Il est trop comme toi. Il est tout toi – et c’est pour ça que je n’aime pas le regarder. Il me rappelle mon malheur chaque jour. Ses pleurs m’enferment dans tes souvenirs. Et c’est un cercle infernal de tout revivre. Parfois, je souhaiterai que tout s’arrête.

 

Je veux que tout cesse. Les moindres traces de ce tableau idyllique où il joue avec son train. Les fleurs, les arbres, les buissons et la rivière. La peinture coule et efface avec elle les coups du passé.

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Manon ou "La Femme-Plume" est journaliste et écrivain. Ses mots voyagent entre la Méditerranée et la Manche puisqu'elle écrit également en anglais. Auteure de la web série #Fanny, elle jongle entre poésie et sarcasme avec une pincée de soleil provençal. Si vous aimez la langue de Shakespeare, rejoignez ses aventures et ses histoires sur son blog https://lafemmeplume.com.

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