#FannyÇa surprend

#Fanny – Episode 1

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#Fanny – Episode 1

A Marion Burel, ma chère amie dont le sourire me rappelle le soleil de Fanny. 

Merci à Grégory Cordero de m’avoir proposé d’écrire pour son journal et à Rafael Toma Gil pour ses talents d’illustrateur.

Le pitch 

Quand Bastien, journaliste aixois un poil trop connecté, va rencontrer Fanny, jeune artiste peintre et hors du temps, l’été 2017 s’annonce doux et piquant dans l’arrière pays aixois… Pour le meilleur et le pire.


« Quelles sont vos forces et vos faiblesses ? »

Bastien fixait le cadre à photo sur le bureau de l’employeur. Une femme, deux enfants, un chien. Si on avait rajouté un chat, cette fresque familiale aurait semblé davantage politiquement correcte. Mais le chien passe bien. En général, les gens aiment les chiens. Et puis deux enfants, c’est mieux que trois. Trois, c’est un chiffre impair et ça crée souvent une forme de malaise inexplicable. Bastien n’avait jamais aimé le chiffre trois – il lui préférait le deux ou le quatre.

« Quelles sont vos forces et vos faiblesses ? »

Son regard se détourna du cadre photo. Il n’osait pas affronter son prédateur. Bastien avait déjà passé des dizaines d’entretiens d’embauche et ils s’étaient tous déroulés de la même façon : un employeur aux sourcils froncés, un café froid, des questions identiques et inutiles puisqu’il finirait par mentir pour obtenir le poste et enfin une photo tout droit tirée d’un stock d’images sur Internet. Bastien n’avait jamais réussi à réfléchir rapidement et efficacement. Souvent, les situations le dépassaient. Il aurait rêvé d’être un grand orateur – le genre de personnes qu’on écoute attentivement et dont on boit les paroles dans un élan d’ivresse indomptable. Mais Bastien n’avait rien de captivant. Au contraire, il aurait apprécié que sa vie ne soit qu’une succession de filtres qu’il pourrait changer à sa guise. Aujourd’hui, je serai un journaliste engagé. Demain, un blogueur amateur de tours du monde et de paysages merveilleux. Pourtant, il n’était que Bastien, prisonnier d’un bureau rempli de meubles Ikea, en face d’un requin, tentant de prouver que ses études en journalisme avaient une pincée de valeur. Ou du moins, assez de valeur pour devenir l’une des figures clés de « L’Aixois Déchaîné» – un des journaux les plus lus et appréciés d’Aix-en-Provence.

« Je pense que j’ai quelques qualités et quelques défauts. Ou peut-être plus de défauts que de qualités. Je vais commencer par les défauts pour ne pas paraître prétentieux. Je suis tantôt rêveur, tantôt dispersé. J’ai du mal à m’organiser et j’aspire à un grand avenir tout en étant conscient qu’il n’est pas donné à tout le monde. Sinon, je vous assure, je suis une personne sincère et fiable. J’aime la transparence dans ce que j’écris. Je suis un journaliste qui cherche à décrire des faits réels…

— N’est-ce pas un défaut ?

— Pardon ?

L’employeur souffla.

— Un journaliste qui dit la vérité ? Permettez-moi de remettre en cause ce que vous me dites. La vraie question est : êtes-vous prêt à mentir ?

Les paroles de l’employeur tournaient en rond dans l’esprit de Bastien. Il ne savait plus exactement ce qu’il devait répondre. On lui avait dit de se présenter comme un homme sincère à l’école de journalisme. Et surtout, on ne lui avait pas expliqué comment rebondir face à une telle question. Une nouvelle fois, le cadre à photo attira son attention. Le sourire préfabriqué et ultra-bright de l’employeur auprès de sa femme aux cheveux peroxydés lui échappait soudainement.

— Oui, je pense que je peux mentir, dit-il avec un air détaché. Je l’ai prouvé dans certains de mes articles où j’ai enjolivé la réalité pour vendre un restaurant ou un Café.

L’employeur prit l’un de ses stylos dans le pot à crayon et commença à jouer une petite musique en le tapotant sur son bureau. Il leva les yeux puis, s’empara du portofolio de Bastien.

— Je dois avouer que vous êtes un bon menteur – particulièrement lorsque vous écrivez que les bières à Aix-en-Provence ne sont pas chères. Mais notre journal se concentre davantage sur le scandale. Ne pas avoir de Starbucks à Aix est un vrai désastre – je le conçois, mais je pense à des événements plutôt hors du commun. Des choses incroyables où vous devez rajouter une bonne dose de miel pour nourrir les foules.

— Du style que le héros de Breaking Bad a été inspiré d’un trafiquant aixois ?

— Non, bon sang ! S’il y avait un quelconque trafiquant de meth ici, « La Provence » aurait déjà déballé un article au titre taille 72, caractère gras et tout le monde serait à sa recherche. Nous devons garder les pieds sur terre et maintenir une forme de logique dans ce que nous écrivons. Je veux un article original, un peu racoleur. Des photos qui rythment la lecture. Je veux un journaliste qui ait le sens du spectacle. Le journaliste, mon garçon, c’est un acteur de comédie musicale. Il te divertit sans cesse jusqu’à épuisement total de ta capacité de réflexion. Je ne suis pas un vieux bougre et j’aime laisser ma chance aux jeunes. Fais-moi rêver, transporte-moi avec un sujet tout droit sorti d’un roman de Pagnol et je t’engagerai. »

*

                  Bastien sortit de l’entretien avec un drôle d’arrière-goût. Il ne savait pas si le tout s’était avéré négatif ou positif. Il avait l’impression d’avoir été une nouvelle fois rejeté, mais avec un peu plus de courtoisie. La chaleur lui pesait déjà. Les rayons du soleil s’ébranlaient sur son visage, lui donnant quelques maux de tête. Il avait chaud – terriblement chaud. Chaque pas s’accompagnait d’une lenteur propre à celle des Aixois, comme s’il tentait en vain de combattre le soleil. Epuisé, il s’arrêtait à mi-chemin pour enlever d’un mouvement de main les quelques gouttes de sueurs qui s’éternisaient sur ses joues. Il marchait parmi les passants pressés, les touristes qui s’extasiaient de la moindre fontaine qu’ils croisaient. Et dans sa propre ville, il se sentait souvent étranger. Les gens lui paraissaient tous être des acteurs qui composaient, des images éphémères qui frôlaient son regard et s’éteignaient aussitôt qu’il traversait une autre rue. Il se demandait s’il trouverait sa place. Une vibration dans sa poche. Bastien prend son portable. C’est Clémence.

« Hey ! On se voit à la BE ? ça fait longtemps ! »

Bastien hésita à répondre. Mais après tout, Clémence était jolie. Il se dirigea vers la BE.

Clémence était assise en terrasse – un Monaco sur la table, une cigarette entre les doigts. Elle portait de grandes lunettes noires qui couvraient une partie de son visage. Elle disait que les hommes ne s’intéressaient jamais aux visages des femmes. Clémence était le genre de filles qui appréciait sortir en prenant une attitude pincée et mystérieuse. Elle n’était pas facile d’accès – et elle justifiait son comportement social par sa beauté dangereuse. Clémence, c’était une violoniste du Conservatoire d’Aix. Elle était bien plus acclamée sur scène que dans la vraie vie et elle cultivait un goût particulier pour les cols roulés et les pantalons amples – toujours pour que les hommes s’intéressent plus à son art qu’à son physique.

« Tu es en retard, dit-elle en se levant pour lui faire la bise.

— Toujours, toujours !

— Alors ? Tu es pris ?

Bastien s’assit.

— Je ne sais pas. Peut-être que oui, peut-être que non. Il veut que je trouve un sujet intéressant à traiter et puis il avisera.

— Tu devrais parler des glaces de California Bliss. As-tu déjà goûté une glace à l’açai ? C’est un truc de fou. Moi, je t’engagerai direct si tu parlais de ça. En plus c’est healthy. Yahourt 0% de matière grasse. Je m’assure une ligne d’enfer pour cet été.

— Je ne pense pas qu’il veuille quelque chose en rapport avec les glaces. Et ce n’est pas assez artisanal pour moi. Il voulait que j’écrive sur un événement extraordinaire, hors du commun…

— La vieille femme qui demande des sous pour aller à Manosque est une créatrice de caméras cachées !

Un serveur s’approcha. Bastien commanda une bière et s’essuya le front.

— Même si cette femme est une légende dont on ne percera jamais les mystères, je ne crois pas que j’attirerai la sympathie des lecteurs qui se sont fait arnaqués par elle. Je n’ai aucune idée précise de ce que je devrais faire.

Il sortit son portable de sa poche et regarda l’écran. Aucune notification. Pourtant, il avait posté une photo de lui sur Instagram quelques minutes avant l’entretien. #Embauche. #Bonnechance. #Chemise. #Boy.

— Tu m’expliques pourquoi un mec qui fait un remix de « poudre de perlinpimpim » a plus de « likes » sur sa vidéo que mes photos Insta ? s’écria Bastien indigné. J’ai mis trois heures à prendre une pose parfaite avec une inclinaison avantageuse pour montrer que je vais à la salle depuis le mois dernier. J’ai même mis mes lunettes Ray-Ban. Tout ceci n’a aucun sens.

Clémence tira une bouffée de sa cigarette et jeta un coup d’œil sur la photo.

— En même temps, tu te positionnes contre un mur. Ça ne marche plus depuis 2014 ce genre de pose. Il te faut un paysage paradisiaque, et que tu sois de dos, incliné vers la droite pour qu’on puisse voir un peu la marque de tes lunettes. Tu dois apparaître profond et impliqué. Une sorte de mélange entre Jean Giono et Matt Pokora. Et essaye de varier tes hashtags. #Lovelyboy, #Fitboy, #Richboy, ça t’apporte un max de followers.

— Les lois humaines sont implacables, déclara Bastien en faisant signe au serveur de lui apporter plus rapidement sa bière.

Clémence lui sourit légèrement comme si elle avait une idée bien précise en tête.

— J’ai une idée. Je peux prendre quelques photos de toi où je vis – tu sais, près du Barrage de Bimont, au Domaine des Masqués. Tu t’en souviens sûrement. Comment oublier ? Ça boostera probablement tes vues et tu trouveras sûrement des idées pour ton article. Les gens du village ont toujours des conneries à raconter pour alimenter la fibre littéraire des journalistes.

Elle lui tendit une cigarette. Il la considéra pendant un moment et refusa. Le portable ne s’allumait toujours pas.

— Je suppose que tu veux quelque chose en retour. Les artistes ne nous font jamais de faveur gratuite. Désolé, mais je ne suis pas en mesure de te faire de la pub pour ta musique. Je suis suffisamment en galère.

Clémence insista et lui mit une cigarette dans les mains.

— Qui te dit que je veux forcément que tu me fasses de la pub ? Rejoins-moi demain près du Domaine. Tu verras un amandier surplombant un point d’eau. Je t’y attendrai. »

Elle se leva en laissant quelques pièces pour son Monaco. Bastien l’observa s’éloigner dans la foule où elle se fondait à merveille. Sa silhouette élancée ne se distinguait pas du lot. Elles étaient toutes les mêmes – des ombres mobiles qui se dispersaient telles des fourmis sur le Cours Mirabeau. De jolies filles aux sourires figés dans le temps. Il avait connu beaucoup de femmes dans le passé – et les histoires se répétaient indéfiniment comme une boucle dans laquelle sa pauvre existence se complaisait. Le soleil alourdissait les souvenirs et il repensa à Clémence au temps des beaux jours, à sa longue jupe violette qu’elle faisait tournoyer dans les champs de lavande. A son violon qu’elle enlaçait quand la musique s’emparait d’elle. Et à ces moments heureux où la banalité laisse place à l’incroyable. Puis, la mélodie d’un accordéoniste qui se promenait sur le Cours mit fin à ses rêves. Il jouait « Les Feuilles Mortes ». L’été se transformait en automne et prit un aspect morose. Les feuilles mortes s’agrippaient aux pieds des passants. Et les amants se disputaient violemment au milieu de tous ceux qui continuaient leur chemin, n’y prêtant pas une grande attention. Une vibration dans sa poche.

« N’oublie pas de venir demain 😉 »

*

               Jusqu’au dernier moment, Bastien hésita à prendre la route. Il n’aimait pas se perdre dans ces territoires provençaux. C’était un homme de la ville – la campagne l’insupportait. Le pollen, les cigales criardes, les étendues de fleurs et de forêts sans fin. Tout lui donnait l’impression de perdre le contrôle. Il n’avait plus une affection particulière pour Clémence, mais il ne pouvait pas refuser une telle invitation. Au plus il conduisait, au plus il s’éloignait de l’agitation. Les routes se rétrécissaient, la nature prenait le dessus sur les œuvres des hommes. La Sainte-Victoire que Cézanne avait tant chéri se mettait en scène, resplendissante dans sa robe violine. Et là, le soleil se reposait. Il n’était ni oppressant, ni bienveillant. Les vignes se frôlaient dans une danse nonchalante que seulement l’air du Sud connaissait. Bastien se sentait presque aveuglé par le soleil qui frappait sur ses lunettes comme un appel à s’arrêter en pleine route et à s’émerveiller des paysages. Mais il devait poursuivre sa route. Il ne voulait pas arriver en retard et montrer une fois de plus qu’il ne s’intéressait pas aux autres. Bastien constata néanmoins que sa voiture commençait étrangement à ralentir. Il se disait même que le destin l’empêchait d’aller voir Clémence. Après quelques manœuvres difficiles, la voiture s’arrêta net. Impossible de redémarrer.

« Merde ! Merde ! »

Bastien sortit pour vérifier l’état du véhicule. Problème d’essence, problème technique. Il ne savait pas trop. La perspective de rester coincé dans un lieu sans réseau, au fin fond du monde, ne lui était pas agréable. Il vérifia son portable. Rien. Il ne pouvait pas se connecter et appeler Clémence pour qu’elle lui vienne en aide. Surtout, il ne saurait jamais s’il avait généré quelques « likes » en plus sur Instagram. Juste un écran vide. L’heure et le jour en évidence. Un fond d’écran de son chien.

« Je sais même pas où je suis. »

Au loin, que des chaînes de montagnes et des champs. Un cours d’eau. Pas d’amandier. Pas de Clémence en tenue légère. Rien que des étendues de verdure. Rien que des cigales moqueuses. Dans tous les cas, il n’attendrait pas un deus ex machina pour le sortir d’affaire. Il se mit à marcher le long du cours d’eau à la recherche de quelqu’un qui aurait l’amabilité de régler le problème. Il avait pour seul repère la Sainte-Victoire. S’il la suivait, il serait serein. Tous les chemins mènent à la Sainte-Victoire. Pour le coup, un sentiment de malaise le surprit. Il se sentait profondément impuissant. Qu’espérait-il ? Et surtout, qu’espérait-il de Clémence ? Et de ce job ? Une fois de plus, il passerait pour « l’idiot de la famille », celui qui parvenait à se perdre en pleine Provence, sous un soleil brûlant, sans contact avec l’extérieur. Au bout de quelques minutes, il se posa sous un olivier. Il n’y avait personne. Aucune habitation. Seulement de la terre rouge qui lui bousillait ses chaussures bien cirées et un silence pesant, comme si la nature environnante complotait contre lui. Il transpirait comme un animal essoufflé. Seule l’odeur du romarin lui était agréable. Elle lui rappelait sa grand-mère qui le cueillait à la fraîcheur du matin. Bastien n’avait pas pensé à elle depuis longtemps. En général, son esprit se limitait au moment présent, aux absurdités de la vie et à cette forme de hasard qui enclenche une succession d’événements imprévus. A l’ombre de tout, il comprenait que son quotidien l’avait emprisonné dans une machine infernale, une peur de ne pas exister. Il enviait ces stars du web, ces images qui circulaient tous les jours et qui lui montraient à quel point sa vie était misérable. Il voulait lâcher prise et se jeter dans l’eau. Il retira ses vêtements et plongea dans la rivière.

Là, le soleil était moins agressif. Sa peau ne souffrait plus de cette douceur possessive. Il était libre dans l’eau turquoise. Il avait enlevé cette chemise qui lui avait coûté presque toutes ses économies et ses chaussures déjà salies par la terre. Il fermait les yeux et il ne fuyait plus le temps. Il était le bateau ivre qui ne naviguait plus, qui se laissait porter par la dérive. Celui qui attendait le naufrage comme le plus beau des cadeaux. Et la fraîcheur n’en était que plus agréable. Ici, plus personne ne lui disait de mentir. Ici, il ne jouait pas un jeu. Il flottait tel un bateau qu’on ne jugerait pas. On ne juge jamais les bateaux et on ne leur demande jamais d’être des acteurs. Ils sont là et parfois on les regarde. Rien de plus.

Mais le calme ne dura pas. Il entendit un bruit. Quelque chose de vif et d’invisible.

« Putain, j’espère qu’il n’y a pas des serpents d’eau ou des grenouilles ! »

Bastien nagea vers la côte quand il aperçut une silhouette près des arbres.

« Hey ! Qui êtes-vous ? Qui êtes-vous ? »

Aucune réponse.

« Bon, je suis sérieux ! Là, je suis à poil dans l’eau et c’est pas drôle. »

Soudain, un splash. Bastien fut arrosé d’une flopée d’eau en un quart de seconde. Quand il reprit ses esprits, une femme apparut en face de lui. Elle était nue. Des longs cheveux bruns, le teint hâlé. Elle était voluptueuse – presque trop. Elle le provoquait.

« Je suis à poil aussi. Et je n’ai pas l’impression de te connaître. Qu’est-ce qu’un minot tel que toi fait dans la campagne ? dit-elle en riant

Bastien ne savait pas quoi répondre. Il se demandait s’il n’était pas victime d’un coup du soleil et si cette femme était bien réelle.

— Je vous retourne la question. Je ne pense pas que cette rivière vous appartienne.

— Je suis peintre. Tout m’appartient ici.

Elle sortit hors de l’eau. Bastien s’efforça de ne pas la regarder. Elle trouva une robe longue qu’elle avait laissé près de son chevalet et l’enfila.

— Alors, prince charmant, où est garé ton cheval ?

Elle prit un pinceau et commença à peindre. Bastien en profita pour sortir le plus vite que possible de la rivière et se rhabilla.

— Je suis en panne…

Il ne put s’empêcher de jeter un coup d’œil sur la peinture. Il s’approcha discrètement de l’artiste en étant le plus adroit possible pour ne pas la déconcentrer. Elle représentait la Sainte-Victoire. La jeune femme maîtrisait le pinceau avec une dextérité qu’il avait rarement vu. Elle ressemblait à un chef d’orchestre dirigeant les couleurs afin qu’elles forment un ensemble harmonieux. Elle dessinait par légers coups – le pinceau effleurait à peine la toile.

— Je n’aime pas qu’on m’observe lorsque je peins. Si tu as besoin d’aide, je te conseille d’aller au village, dit-elle d’un ton distant.

— Je sais. C’est juste que j’ai pas l’habitude de voir un peintre au travail.

— Et moi je n’ai pas l’habitude de voir une écrevisse toute frétillante dans mon bain de soleil. Je viens ici car il n’y a personne et jamais personne ne viendra se loger où je peins. A cette heure-ci, en été, les gens dorment ou lancent des rumeurs les uns sur les autres. Peut-être que tu devrais faire pareil. Tu as bien une tête à te fondre dans la masse.

Bastien fut intrigué par sa réaction. Il ne voulait pas l’importuner davantage. Cependant, la curiosité est un vilain défaut. Et il ne cessa d’admirer la beauté de son geste. Il y trouvait même une forme de grâce comme si elle dansait, comme si la toile se transformait en scène. Il avait déjà vu Clémence en plein concert de violon pour le Conservatoire. Il n’y avait pourtant rien de solennel. Chez elle, tout était sacré. Cette mélancolie qui accompagnait son regard dès qu’elle luttait contre la toile. Cette force qui se dégageait de ses mains à chaque fois qu’elle traçait des formes et des vagues. Cet autre monde qu’elle côtoyait dès qu’elle se plongeait dans le silence. Elle, c’était un être à part. Elle voyait ce que les autres ne percevaient pas.

— Puis-je vous demander votre nom ? demanda sagement Bastien.

— Pourquoi donc ? répondit-elle, suspicieuse.

— Je suis curieux. Je ne souhaite pas vous énerver, ni vous déranger pendant le travail. Mais, vous êtes presque poète quand vous peignez. Peut-être que ma phrase est ridicule et je vous autorise à me le dire. Je ne suis pas un écrivain. Je ne suis pas non plus intelligent. Je n’y comprends rien à la peinture. Je ressens juste quelque chose quand je vois cette toile. Elle me rappelle des souvenirs. La Sainte-Victoire de mon enfance. Ou autre chose, je n’arrive pas à le décrire. C’est difficile de vous aborder. Je ne parle pas la langue des artistes. Excusez-moi.

La jeune femme se tourna vers lui et le considéra pendant un moment. Bastien n’osait pas prononcer un mot de plus. Elle réfléchissait probablement à la pertinence de sa question. Ou alors, elle le détaillait afin de lui trouver des défauts, une raison efficace pour ne pas lui répondre. Elle avait le regard fixe, sans émotion. Pourtant, il savait que ses pensées se multipliaient autour de cette nouvelle rencontre. Elle était comme un chat sauvage désireux de contact tout soupçonnant le moindre geste affectueux de devenir un danger potentiel.

— Fanny. Retiens bien ce nom. Tu l’entendras résonner de mille sons. Surtout au Domaine des Masqués. Et là tu te souviendras de mon visage et de mon innocence. »

Fanny lui fit un signe de la main pour lui montrer la direction à prendre. Bastien ne dit rien. Il ne comprenait pas cette phrase. Une fois encore, Fanny se montrait mystérieuse et inaccessible. Ces mots, elle les avait calculés. Elle les avait choisis. Une idée soudaine lui vint en tête. En réalité, tout s’éclairait. Ses doutes, ses peurs, ses angoisses. Fanny, ça sonnait bien dans un roman de Pagnol. Bien dans un article de Bastien.

Après avoir marché pendant quelques minutes, il aperçut le Domaine des Masqués. Là, il retrouva sa connexion Internet. Il s’empressa de poster une vidéo sur Facebook.

« Ici Bastien. Je sais que j’ai beaucoup d’amis mais que personne ne prend le temps de me “liker” ou de s’intéresser à mon contenu. Je suis journaliste maintenant et j’ai un nouveau projet, une toute nouvelle étape dans ma vie professionnelle. Suivez- moi avec le projet “Fanny”. C’est le nom d’une femme peintre que j’ai trouvé le long d’une rivière. “Fanny”, ce personnage romanesque qui se cache sous les amandiers et que je veux décrypter. Celle qui fuit les conventions et les normes. Cette insolence si poétique. Retrouvez des éléments de son histoire et mes recherches avec le hashtag #Fanny. »

Il se dirigea par la suite vers le Domaine. Son téléphone vibrait continuellement.

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La Femme Plume
La Femme Plume
Manon ou "La Femme-Plume" est journaliste et écrivain. Ses mots voyagent entre la Méditerranée et la Manche puisqu'elle écrit également en anglais. Auteure de la web série #Fanny, elle jongle entre poésie et sarcasme avec une pincée de soleil provençal. Si vous aimez la langue de Shakespeare, rejoignez ses aventures et ses histoires sur son blog https://lafemmeplume.com.
Il Court Mirabeau

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