Jean Yves le Prof

Les Aixois aiment-ils Mirabeau ?

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C’est l’heure du septième épisode de la saison 2 de Jean Yves le Prof. Et nous faisons une plongée dans l’histoire dans cet excellent papier de sa part !

Que les Aixois aiment Mirabeau, cela semble évident, du moins lorsqu’ils pensent à « leur » Mirabeau, le comte, Gabriel Honoré de Riquetti. Car il en existe d’autres, la famille a une longue histoire, et, pour s’en tenir à l’époque de « notre » Mirabeau, on ne saurait oublier son oncle, le bailli, et surtout son père, le marquis, « l’Ami des hommes », célèbre non seulement pour avoir souvent envoyé son fils en prison, mais surtout comme économiste, de l’école de Physiocrates, ami du docteur Quesnay, courant de pensée bien connu des étudiants en économie ou en droit.  Mais ; pour la plupart des Aixois, Mirabeau, sans qu’il soit besoin de préciser les prénoms ou le titre, c’est l’orateur, celui de la Révolution. Et non son père, le marquis, dont on dit avec humour qu’il avait si peur de la Révolution qu’il sentait venir qu’il a pris soin de mourir le 13 juillet 1789 ! 

Le nom est omniprésent dans la ville ; « Aix est pleine de toi ! » dira Marcel Provence en 1949. Même si le Cours ne s’est appelé Mirabeau qu’en 1876, (soit plus de deux siècles après sa création par l’archevêque Mazarin), grâce à une autorisation donnée par un décret du Président Mac-Mahon, c’est sous ce nom que tout le monde le connait. Mais il y a aussi la statue, installée dans la cour de l’hôtel de ville, avant de migrer dans la salle des pas perdus du Palais de Justice, et tout étudiant en droit connait aussi « l’amphi Mirabeau ». On observera quand même qu’à la Faculté, l’amphi le plus grand est celui de Portalis, alors que l’amphi Mirabeau est nettement plus petit, tandis qu’en ville c’est l’inverse, le Cours Mirabeau, avec ses 440 mètres de long et ses 42 mètres de large, n’a rien à voir avec la rue Portalis, infiniment plus modeste. 

Si Mirabeau est partout en ville, cela n’avait pas plu à Emile Henriot, qui le dit clairement dans « Le diable à l’hôtel » : « La seule chose qui m’ennuie, à Aix, c’est d’y rencontrer si souvent ce Mirabeau dont les politiques peuvent bien faire leurs délices ; moi, il m’agace, avec son gros ventre et son bras tendu, son ‘allez dire à votre maître…’ qui est d’un goujat, par parenthèse, sa face de Gorgone et ses propos épileptiques. On l’a statufié partout : il est au musée, à l’hôtel de ville, à la Méjanes, au musée Arbaud, et ailleurs encore. Que de Mirabeaux ! C’en est une indigestion » 

« Ce Mirabeau que la vérole poinct, 

Beaucoup plus qu’il en est besoin 

On le rencontre à tous les coins ; 

J’aimais mieux l’époque où son père 

De l’emprisonner avait soin ; 

Encore en ces temps-là, du moins 

N’en voyait-on qu’un exemplaire. ». 

Sans doute les Aixois lui sont-ils, eux, reconnaissants d’avoir, une fois élu par le Tiers-état aux états-généraux, en 1789, à la fois à Marseille et à Aix, choisi Aix ; jouer un mauvais tour à Marseille déplait rarement aux Aixois ! Peut-être sont-ils plus partagés par son aventure avec mademoiselle de Marignane, dont la demande en mariage a plutôt ressemblé à un coup de force, alors qu’elle devait se marier avec un autre, le comte de Valbelle. La fortune de monsieur de Marignane, dont elle était la fille unique, était séduisante, surtout pour un homme criblé de dettes. Mais monsieur de Marignane ne voulait pas entendre parler de Mirabeau pour épouser sa fille. Il a suffi à Mirabeau de soudoyer un domestique pour pénétrer dans l’hôtel de Marignane (Rue Mazarine) et d’apparaitre le matin en déshabillé au balcon, en faisant assez de bruit pour que tout le monde le remarque. On ne plaisantait pas avec l’honneur des jeunes filles, même si mademoiselle de Marignane n’était pas un prix de vertu, et monsieur de Marignane dut accorder la main de sa fille à Mirabeau ! Le mariage eut lieu en 1772, en l’église du Saint-Esprit. 

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Cela n’a pas empêché Mirabeau d’être un mari bien infidèle ; on connait ses aventures avec Sophie de Monnier, une femme mariée elle aussi, ce qui l’a conduit au donjon de Vincennes, d’où il a écrit les passionnées « Lettres à Sophie ». La femme de Mirabeau, qui, elle aussi, était loin d’être une épouse fidèle,  a donc demandé une séparation de corps, en 1782, ce qui donnera un extraordinaire procès, puisque Mirabeau plaidait pour lui-même (il avait été étudiant à la faculté de droit d’Aix), tandis que son épouse était défendue par un autre aixois célèbre, l’avocat Portalis, lui aussi ancien élève de la faculté aixoise, et futur rédacteur du code civil napoléonien : un match Mirabeau contre Portalis, ça n’est pas banal ! Tous les coups sont permis et Portalis attaque directement Mirabeau pendant le procès : « Mieux vaut être diffamé que loué par vous ». Et Mirabeau, dans sa plaidoirie, s’en prend directement à Portalis « Et vous qui m’avez tant interrogé, répondez à votre tour. N’êtes-vous pas le véritable auteur de ce procès (…) Votre orgueil est donc bien satisfait d’avoir outragé devant deux cents personnes un homme de qualité qui ne vous provoquait pas ? (…) Je dédaigne, je méprise profondément vos outrages ». Finalement, en 1783, c’est Portalis qui l’emporte et la séparation de corps est accordée à la comtesse de Mirabeau, pour diffamation, mais c’est Mirabeau qui est acclamé par la foule ! 

Si tout le monde connait la célèbre statue de Mirabeau, avec son bras accusateur, désormais à l’intérieur du Palais de Justice, les Aixois les plus anciens se souviennent d’un autre monument à la gloire de Mirabeau, qui était place de Verdun, juste au pied du Palais de Justice, là où ont lieu en ce moment les fouilles liées aux travaux d’aménagement des trois places. En 1926 y fut en effet installé un monument de huit mètres de haut, représentant Mirabeau entouré de quatre allégories, dont la République triomphante, Il y avait même un lion ! Ce monument d’Antoine Injalbert avait été commandé pour le Panthéon, mais la ville de Paris n’en n’a pas voulu et l’a « offert » à Aix. Non seulement il occupait une place considérable, mais, en outre, la plupart des Aixois le trouvaient affreux, au point qu’il a été détruit en 1963 : personne n’en voulait et les morceaux ont été enfouis sur les rives de l’Arc ; on en a peu à peu retrouvé des morceaux ici ou là, pas forcément perdus pour tout le monde. Mais les Aixois auraient dû se méfier d’un cadeau de la ville de Paris : « Timeo Danaos… ». Jean-Louis Vaudoyer, dans « Beautés de la Provence » s’irritait déjà en découvrant « le nouveau monstre, l’extravagant monument Mirabeau » ce « roi des navets » : « le Panthéon l’a vomi » et on le « solda » alors à Aix ! 

Avant de jouer un rôle majeur dans la Révolution, Mirabeau ne dédaignait pas une partie du charme aixois d’Ancien Régime, comme le souligne Xavier de Magallon, dans « Mirabeau d’Aix » : à Aix « la vie était parfaitement agréable en ces années où qui n’a pas vécu ne connait pas la douceur de vivre, gracieuse, rieuse, toute en intrigues, en amours, en fêtes. Mirabeau se rua comme un sanglier du Cengle, à travers les compagnies charmantes et les ameublements exquis que la Révolution et la brocante n’avaient pas encore dévastés ».  

Edouard Aude, sous le pseudonyme de Sextius le Salyen, dans Le mémorial d’Aix dans son « Billet du samedi » au lendemain de la mort de Cézanne, soulignait la vocation d’Aix de former sur son sol des écrivains, artistes ou hommes politiques de forte personnalité et de grand talent : « Notre chère ville d’Aix, dont l’aspect si paisible éveille des idées de repos et de recueillement, est cependant la ville de France qui a produit le plus d’esprits hardis et tourmentés ». Bien entendu, Mirabeau en fait partie : « N’est-ce pas d’Aix, la ville parlementaire, la ville du cérémonial et de l’étiquette qu’a jailli la voix de Mirabeau, qui fit la Révolution française ? ». Et Paul Souchon, dans «  Aix-en-Provence », en 1898, évoque « la terrible voix de Mirabeau » qui va bousculer les êtres et les choses, tandis que Xavier de  Magallon, dans « Mirabeau d’Aix » (1925) affirme que « Mirabeau fait partie de la Provence comme le Vésuve de la mer Tyrrhénienne » ! 

A sa mort, en 1791, Mirabeau fut conduit par un immense cortège au Panthéon ; trois ans plus tard, la Convention décida d’exclure sa dépouille du Panthéon, en raison de la découverte de ses liens secrets avec le roi et la cour. Les Aixois n’ignorent ni la vie tumultueuse et peu morale de Mirabeau, ni ses manœuvres politiques contestables ; mais, eux, ne le jugent pas et ne l’excluent pas de leur Panthéon, car il fait définitivement partie de leur paysage familier. C’est sans doute pour cela que Joseph d’Arbaud, dans « La Provence », raconte que la Sainte-Victoire, « cœur de la campagne aixoise,temple et autel, esprit de roc », est comme « une âme visible », qui, par sa présence créant «  dans le paysage une véritable incantation », explique, entre autres, « l’éloquence d’un Mirabeau ». 

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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