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Jean-Yves le Prof

Dans la saison 2 de cette chronique pour Il court Mirabeau, alternons ce qui concerne la vie estudiantine, qui fait partie d’Aix depuis le Moyen-Age (Voir l’épisode 1 du 31 août), et ce qui touche à la vie aixoise en général. Dans cet épisode 2, continuons nos voyages dans le temps en retrouvant Marcelle Chirac et son ouvrage sur « Aix-en-Provence à travers la littérature française ». Elle s’interroge sur l’âme d’Aix et plus précisément sur les Aixois. Quels sont, selon la littérature consacrée à Aix, les traits généraux du caractère aixois ?

Joachim Gasquet affirme que les Aixois « ont ce grave ravissement, ce visage, ces habits d’au-delà qu’on imagine derrière les vers de Dante ; au pâle soleil de midi, ils ont l’air de planer irréels et présents dans les douces cités d’un automne du ciel ». Ainsi, selon l’auteur de Narcisse, ça plane pour les Aixois ! Mais Marcelle Chirac, comparant les Aixois aux légendes sur les traits caractéristiques des Tarasconnais (ah, Tartarin !) ou des Marseillais, constate qu’ils ont échappé aux catalogues de leurs défauts et qualités et que « cela vaut mieux ainsi ».

Certes l’Aixois est un Provençal, tel que le décrit Henri Bremond dans La Provence, mystique. Pour lui, l’originalité de la Provence vient de « l’équilibre qu’elle parvient d’ordinaire à maintenir entre ses tendances contraires. Féconde en paroles, le silence est la solitude lui pèsent moins » qu’à d’autres. « Dans ses effusions les plus spontanées en apparence, elle ne laisse voir d’elle-même que ce qu’elle veut. Il faut la guetter, il faut la surprendre pour entrevoir, en une brève minute, la flamme sombre de ses vraies passions. Par ailleurs, il faut aussi compter chez elle avec l’imprévu, les soudaines volte-face, le primesaut de l’imagination, toutes les surprises de l’esprit et du cœur».

Cependant, Joseph d’Arbaud, dans son ouvrage La Provence, distingue le tempérament des Aixois de celui des autres Provençaux : « De l’Aixois comme de sa ville, on a dit qu’il était peu provençal. Mais il est Provençal d’Aix (…). Aix, ville comtale, aux siècles de germination, ne semble pas avoir connu de bouillonnements aussi tragiques qu’Avignon, Arles ou Marseille. Elle apparait, pourtant, à diverses époques, agitée de factions, entêtée de ses droits et de ses privilèges. Plus tard, ville parlementaire, résidence de fonctionnaires royaux, elle a légué à ses fils l’agréable urbanité, les façons un peu solennelles qu’elle apprit de ses gentilshommes et de ses grands magistrats.».

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En 1897, Félix Regamey, pourtant plutôt avare en compliments, donne son impression lors de son voyage à Aix, dans son livre « D’Aix en Aix, promenade pittoresque, sentimentale et documentaire » : « J’ai été charmé par la bonne grâce des Aixois, exempte de cette emphase méridionale dont on parle tant. La complaisance sans obséquiosité des ‘gens de par-là’, m’a été douce, et ce qui m’a plu surtout en eux, c’est leur saine gaité, affranchie de la gouaille niaise et de l’ironie hostile, qui trop souvent chez nous, en remontant vers le Nord, se mêlent aux discours et tiennent lieu d’esprit ».

Dans les romans concernant Aix, il existe une telle diversité de personnages et de conditions qu’il est plus difficile de déterminer des traits communs. Mais Marcelle Chirac démontre l’existence, à travers la littérature concernant Aix, de certaines caractéristiques semblables, dans l’esprit de ce qu’écrit Jean-Louis Vaudoyer en 1925 dans « Le musée d’Aix-en-Provence » : « Les Aixois sont de caractère gai, d’esprit vif. Les gens de la rue, ceux des cafés, des boutiques, sont accueillants, amusants et amusés ». Il rejoint ainsi Emile Henriot qui, dans « Le diable à l’hôtel » trouve les Aixois « affables,, spirituels, plein de bonhommie ».

Certes, Cézanne est moins enthousiaste et critique vivement les gens de négoce et d’affaires, à qui le voisinage de Marseille donnait une ardeur excessive, et, dans une lettre de 1906 à son fils, il n’est pas plus tendre pour les « intellectuels » aixois, « tas d’ignares, de crétins et de drôles ». Il est vrai que les contemporains de Cézanne n’ont pas marqué beaucoup d’enthousiasme pour son œuvre. Le lendemain de sa mort, le Mémorial d’Aix fait l’éloge d’un artiste que « pas un aixois » ne saluait quand il arpentait le Cours et que « personne ne semblait connaitre ». Effectivement, Aix a mis un certain temps pour aimer, honorer et mettre en valeur son œuvre, mais aujourd’hui Cézanne est devenu le symbole d’Aix et des paysages du Pays d’Aix!

Cependant, beaucoup d’auteurs mettent en avant la généreuse hospitalité des Aixois. Ils sont imaginatifs (Aix est la ville du rêve, comme nous l’avons montré dans la saison 1), et, pour Marcelle Chirac, « L’âme des aixois, lentement, s’est imprégnée de cette joie et de cette espérance universellement répandues dans l’air ». La luminosité du ciel et des monuments aixois a donné aux habitants une éternelle jeunesse. E. Jaloux dans « Fumées dans la campagne » présente ainsi Maurice de Cordouan : « Je suis jeune, extrêmement jeune, j’ai envie de rire, de m’amuser, de trouver de la gaité autour de moi ».

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Stendhal, dans « Mémoires d’un touriste » en 1837, affirmait aussi qu’à Aix « les jeunes gens si vifs et si passionnés font des efforts inouïs pour prendre les façons de penser et le langage des pauvres jeunes hommes pâles, étiolés et bien cravatés qui vivent dans les brouillards de Paris ». Mais la plupart des romanciers présentent les Aixois à la fois comme calmes, presque indolents, et enthousiastes et ardents. Paradoxe apparent donc. Il y a un peu d’ennui, surtout au XIX° et dans la première moitié du XX° siècle, encore visible sous la plume d’Edouard Peisson en 1959 : « Quant au caractère de cette population, il est fait de simplicité, de gentillesse et de nonchalance ». Il est vrai que les distances courtes dans le centre incitent à la flânerie. C’est ce que souligne aussi Emile Henriot dans « Le diable à l’hôtel » : « Le loisir, le farniente, un bon climat, une vie facile, la douce influence que répand l’eau qui partout chante, voilà ce que l’on trouve à Aix pour commencer, voilà tout ce qui constitue et détermine cet homme heureux : le lazzarone… ». (Mot italien qu’on pourrait traduire par dilettante ou nonchalant). Mais cette nonchalance n’empêche pas l’enthousiasme, voire parfois l’activité fébrile, et ne saurait être confondue avec de la paresse.

Une autre caractéristique des Aixois, vus par les écrivains, c’est leur attachement au passé. E. Jaloux fait dire à Raymond de Bruys : « Assis au seuil de l’avenir, je tournai la tête vers le passé. Déjà il m’était plus précieux que tout ». Darius Milhaud lui-même se souvient de la

douceur de son enfance à Aix : « Tout ce qui me ramène à ma ville bien aimée me touche profondément ». Et beaucoup d’Aixois pourraient écrire, parlant de Paris où ils résident et travaillent, comme Maurice de Cordouan « J’étais en exil là-bas ». « Ces pays où il pleut tout le temps, où jamais on ne voit la sainte lumière du soleil, ne sont pas faits pour nous (…). Je suis une cigale, moi, et dans le Nord, je ne peux pas chanter».

Enfin la littérature souligne le sens artistique des habitants d’Aix : la ville éveille le sens artistique. Il ne s’agit pas seulement des artistes aixois, mais du fait que les Aixois en général ont gardé un amour inné de l’art. Marcelle Chirac va jusqu’à dire : « De fait, à Aix, chacun est artiste à sa manière, tantôt plus, tantôt moins, dans les domaines les plus divers ».Tous les romans mettant en scène des Aixois montrent cette qualité ; du coiffeur à la couturière, chaque personnage aixois vibre à la musique ou à la peinture. Dans certains romans comme ceux d’Edmond Jaloux, le goût de l’art peut envahir l’individu tout entier. Emile Henriot traduit ainsi les choses dans « Le diable à l’hôtel » : « Heureuse ville où le poète et le peintre et le bibliothécaire sont des mots qui ont une valeur dans la bouche des garçons de café ! ».

On dira que la plupart des auteurs cités ici se situent dans la première moitié du XX° siècle, voire au XIX°. Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui, où nous sommes tous plus ou moins nomades ? Beaucoup d’habitants d’Aix, à commencer par la plupart des étudiants, ne sont pas nés ici et souvent n’y resteront pas durablement, activité professionnelle oblige. De plus, beaucoup de citations viennent de la littérature et donc d’une vision romanesque ou idéalisée d’Aix. Pourtant, il suffit de rencontrer quelqu’un qui a séjourné, même seulement quelques années, à Aix, pour voir qu’il a été sensible aux caractéristiques du lieu, qui ne peut qu’influencer les caractères : beaucoup parlent d’Aix comme d’un lieu qui les a manqués profondément et a souvent influencé leur conception de la vie. Ce n’est sans doute pas par hasard si les rubriques d’Il Court Mirabeau, que les articles soient rédigés par des Aixois de fraiche date ou par des natifs d’Aix, s’intitulent « ça flâne », « ça teste », « ça surprend ». Toute personne résidant, même peu de temps, à Aix, même très occupée professionnellement, ne peut qu’être surprise par la ville, souhaiter la tester et finalement y flâner. La magie d’Aix les a transformées en Aixois de cœur

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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