Jean Yves le Prof

Les étudiants d’Aix d’autrefois : 100 fois moins nombreux, 10 fois plus turbulents !

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LES 200 ETUDIANTS DU DEBUT DU XIXe SIECLE ETAIENT DIX FOIS PLUS TURBULENTS QUE LES 35 000 D’AUJOURD’HUI !

Jean-Yves le Prof, saison 2, épisode 1

Avec la rentrée, les étudiants sont revenus à Aix : 35 000 cette année, le quart de la population ; qui se promène sur le Cours n’a aucun doute à ce sujet. Mais la vie estudiantine aixoise a une longue histoire (qui commence en 1409), dont nous avons ici raconté divers épisodes. Transportons-nous cette fois-ci au début du 19° siècle, grâce aux recherches de Christiane Derobert-Ratel, maître de conférences à l’université de Toulon, qui marie bien droit et histoire. Dans l’ouvrage collectif « Six siècles de droit à Aix -1409-2009 », publié par la Faculté de droit, qui raconte l’histoire de l’enseignement du droit à Aix, elle a publié un article passionnant intitulé « Aspects de la vie étudiante à Aix-en-Provence dans la première moitié du XIXe siècle ».

Après la fermeture des Universités pendant la Révolution, Napoléon a recréé le système universitaire et, en ce qui concerne Aix, une école de droit en 1804, devenue Faculté en 1808 (La faculté des lettres ne sera créée qu’en 1846). Il y avait alors environ 200 étudiants en droit, pour une population de plus de 20 000 habitants : 1% de la population de la ville, de quoi passer inaperçu. Et voilà le paradoxe : ces 1% faisaient plus de bruit que les 25% d’aujourd’hui, car la discipline est sévère, les libertés limitées, ce qui les pousse à chercher des dérivatifs pour y échapper. Quelques exemples, glanés dans cette publication.

Les professeurs sont des cibles privilégiées, (même si, durant les cours, il est interdit de faire des signes d’approbation ou de désapprobation) et certains étudiants lancent des pierres contre les fenêtres pendant les cours ; deux d’entre eux ont même rédigé un pamphlet contre la vanité des professeurs, ce qui leur a valu une année d’exclusion. Mécontents du recrutement d’un nouveau professeur (leur favori n’ayant pas été retenu), ils organisent un concert de sifflets devant les maisons de chaque membre du jury. Ce qui ne les empêche pas de défendre leurs profs, quand ils les jugent injustement critiqués, comme le doyen Bouteuil ; il est vrai que celui-ci intervenait pour faire relâcher les étudiants arrêtés par la police. Mais les étudiants se querellent souvent entre eux, entrainant de mémorables bagarres, et même une dizaine de duels, qui parfois se terminent tragiquement, faisant trois blessés et deux morts.

Cependant, plus que ces querelles internes, c’est entre les habitants d’Aix et les étudiants que se produit le plus grand nombre d’incidents. Le soir, à la fermeture des cafés, non seulement ils font du bruit (dont les voisins se plaignent…), mais encore ils renversent les bancs et brisent les réverbères ! Ils organisent de bruyants charivaris lors du remariage des veufs et veuves, au prétexte que les remariages… portent préjudice aux célibataires ! Le charivari comporte du bruit avec des ustensiles divers, mais aussi des plaisanteries et chansons obscènes…, qui ne cessent que si les mariés leurs versent une indemnité compensatoire.

Les maisons de prostitution sont un lieu privilégié d’incidents, au point que leurs « pensionnaires » doivent se barricader à l’approche des étudiants, qui utilisent alors des poutres pour défoncer les portes…Dans les théâtres, ils s’installent au balcon et, de là, bombardent les Aixois qui sont au parterre, en leur envoyant des détritus ; le tout se transforme souvent en bagarre générale. Les outrages à agents sont une de leurs occupations favorites : ils vont jusqu’à pendre ou bruler un mannequin déguisé en agent de police. Mais on ne plaisante pas avec l’honneur des jeunes filles : un étudiant qui voulait nouer des relations avec une Aixoise a dû …l’épouser, pour ne pas être exclu de la faculté. Cependant, la veille de la Saint-Jean, il leur était possible d’exprimer leurs sentiments en lançant des serpenteaux (fusées enflammées) sous les fenêtres des jeunes filles, provoquant parfois des incendies !

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Naturellement, C. Derobert-Ratel insiste aussi sur les manifestations d’opinions, car on est alors sous la Restauration. Beaucoup d’anticléricalisme s’exprime chez certains étudiants, les conduisant à perturber certaines fêtes et cérémonies. Ils se déguisent en femmes à Noël pour « aguicher » les passants ; un autre Noël, bien arrosé dans une brasserie, ils profitent de la messe de minuit pour aller boucher toutes les serrures du quartier Mazarin ! Une autre fois, ils conspuent des prêtres passant devant la faculté (l’actuel bâtiment de l’IEP, donc face à la cathédrale). Mais ce sont surtout les manifestations politiques qui dominent, un siècle et demi avant mai 68 ! Ils n’hésitent pas, sous la Restauration, à mettre des insignes républicains ou bonapartistes, voire un bonnet rouge, et remplacent parfois leurs redingotes et chapeaux (tenue habituelle des étudiants de l’époque) par des vestes et casquettes ouvrières, au point que le doyen devra interdire ces contestations vestimentaires !

La musique est un excellent moyen de contestation, surtout quand ils chantent « ça ira, les royalistes à la lanterne » … sous les fenêtres des légitimistes. Ils obligent parfois les artistes de spectacles lyriques à chanter avec eux « guerre aux tyrans ». La statue du Roi René, en haut du Cours, a subi bien des misères, qu’ils la repeignent avec du noir de fumée ou qu’ils fassent pousser du blé…dans sa couronne royale ! Ils n’hésitent pas aussi à s’exprimer à haute voix dans les cafés, traitant les Bourbons de canailles ou, pour les plus enivrés d’entre eux, portant bien imprudemment des toasts à la République.

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Bien entendu, beaucoup de ces faits ou méfaits les conduisent devant le Conseil académique, qui peut les sanctionner, et même les exclure de l’université. Mais, en réalité, les jugements sont rarement sévères, d’abord parce que les étudiants se solidarisent aussitôt avec leurs camarades (« Libérez nos camarades » ça n’est pas nouveau…), mais surtout, arme atomique suprême, parce qu’ils menacent de demander le transfert de la faculté à Marseille… ce qui était déjà un sujet qui inquiétait beaucoup les Aixois !

Ces quelques exemples, hauts en couleur, rappellent d’abord aux étudiants les plus agités ou contestataires qu’ils n’ont pas inventé grand-chose et que leurs devanciers étaient souvent plus imaginatifs qu’eux. Ils révèlent aussi aux Aixois, excédés, parfois à juste titre, par certaines nuisances estudiantines, notamment sonores, que nos 35 000 étudiants actuels sont, en comparaison de leurs lointains prédécesseurs, sages comme des images, car s’ils étaient aussi turbulents que les 200 de 1820, on imagine ce que cela donnerait à 35 000 !

Mais on peut en tirer deux leçons : d’une part, tout cela n’a pas empêché de former des générations d’excellents juristes aixois, comme quoi on peut s’amuser, voire faire quelques bêtises, et réussir ses études et sa vie professionnelle ; d’autre part, qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil aixois !

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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