Jean Yves le Prof

Où se cache l’âme d’Aix en Provence ? On a trouvé !

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Saison 2, épisode 6 

L’ÂME D’AIX SE CACHE DANS L’HISTOIRE, EST FORGÉE PAR L’HISTOIRE 

Jean-Yves le Prof 

Marcelle Chirac, une nouvelle fois, pose la question pertinente : Aix a-t-elle une âme ? Elle le fait en s’appuyant sur une phrase d’Edmond Jaloux, dans « Fumées dans la Campagne » : est-il vrai que la cité « dorée qui veille au pied du mont Olympe, comme une petite sœur d’Athènes la Sainte » ait une âme ? Marcelle Chirac le fait, dans son volumineux ouvrage « Aix—en-Provence à travers la littérature française », et notamment dans le chapitre sur « Le merveilleux aixois », dans la section sur « L’envoûtement », qui s’ouvre sur une formule de Pierre Clarac « Aix, où tout est merveille… ». Elle y évoque le charme d’Aix comme celui du paysage aixois, à travers la littérature. Nous y reviendrons dans d’autres articles. Car « Cette âme flotte au ciel mourant, elle tombe doucement dans les nappes endormies des fontaines, rêve dans les feuilles qui de tous les jardins s’échappent pour venir embaumer les derniers rayons dont s’enchante la solitaire splendeur et les façades des vieux hôtels. » (Joachim Gasquet, Narcisse). 

Mais Marcelle Chirac commence par convoquer et évoquer certaines figures historiques, bien réelles cette fois, de personnages qui sont passés par Aix, sans toujours y vivre durablement, et qui contribuent à forger « tout un passé brillant qui songe et vit encor » selon la formule d’Emile Lèbre. Dans cet article, promenons-nous en sa compagnie dans l’histoire et relevons, au hasard des pages, quelques-unes de ces figures. Car le sol d’Aix est « gonflé d’histoire » (Edouard Estaunié). «On y est, tant avec les morts qu’avec les vivants, en bonne compagnie »  (Henri Bosco). 

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D’abord les Romains, Sextius en tête, dont le nom est inséparable de celui de la ville. Omniprésent, le consul Sextius, comme le remarque Henriot dans « Le diable à l’hôtel »: il n’a pas cessé d’être le patron de la cité qu’il a créée, il est familier à chacun, on parle de lui à Aix « comme d’un parent proche ». Et les Aixois associent aussi les Romains à la célèbre bataille, en 102 avant Jésus-Christ, dans laquelle Marius battit les Teutons au pied de la Sainte-Victoire « perpétuant le souvenir de Rome victorieuse » (Marie Gasquet dans « Tante la Capucine »). Comme on le sait, l’histoire est toujours écrite par les vainqueurs, mais n’oublions pas que la bataille fit, selon l’historien, d’origine grecque, devenu citoyen romain, Plutarque, plus de 100 000 morts chez les Teutons, même si les Romains exagèrent sans doute l’ampleur de leur victoire ! Sextius a laissé un meilleur souvenir, même si lui-même n’a pas lésiné sur les moyens, par exemple en détruisant l’opidum d’Entremont en 123 avant J-C et en réduisant la population en esclavage; mais, pour les Aixois, c’est lui, Gaius Sextius Calvinus qui a créé, au pied d’Entremont, dans la plaine, auprès des sources thermales, Aquae Sextiae Salluviorum « les sources sextiennes chez les Saluviens ». Or Aix, ne l’oublions pas, grâce à Sextius, est la première ville fondée par Rome sur ce qui correspond à l’actuel territoire de la France ! De quoi nourrir l’âme d’Aix de fierté. 

Mais le Roi René est souvent « le » préféré des Aixois, puisque l’on parle du « bon » roi René, présenté comme « débonnaire et charmant ». Les étudiants et leurs professeurs devraient particulièrement se souvenir de lui, puisque l’université d’Aix a été fondée par son père, Louis II d’Anjou, l’année de la naissance de René, 1409. La dynastie d’Anjou avait succédé, par mariage, à celle de Barcelone, qu’il ne faut pas oublier non plus, car les comtes de Barcelone, comtes de Provence, nous ont donné leur drapeau « d’or à quatre pals de Gueules » (ce qui signifie rouge). De plus, les comtes de Barcelone, Alphonse II et Raymond-Béranger IV, ont souhaité se faire enterrer à Aix, d’où la construction au 13° siècle du plus ancien monument gothique de Provence, l’église de Saint-Jean-de-Malte, à la place d’une ancienne chapelle. Saint-Jean-de-Malte devint ainsi « le Saint-Denis » de la Provence, par analogie avec la nécropole royale de la basilique de Saint-Denis. Drapeau, nécropole, tout cela n’est pas rien pour fonder l’âme aixoise. 

Le Roi René fait rêver lui aussi par ses titres : duc d’Anjou, Roi de Naples, duc de Bar, comte de Provence, roi titulaire de Sicile, de Jérusalem et d’Aragon, duc de Lorraine… Mais il nous fait rêver surtout par son amour de la poésie, de la musique, de la peinture, toutes choses qui préfigurent l’âme d’Aix, ville de peinture, de musique et de poésie. Pour Emile Henriot (« Le diable à l’Hôtel »), le Roi René est «  si intimement lié à la ville qu’à tout instant l’on pense voir apparaitre et sortir de l’ombre sa grave silhouette vêtue de la toge et du laticlave, la canne d’ivoire à la main, le pied nu chaussé de sandales et le front rond sous la couronne consulaire. » donc habillé en romain ! (Le terme laticlave désigne, dans la Rome antique, un insigne honorifique réservé aux membres de l’ordre sénatorial. Il se compose de larges bandes pourpres qui couvrent verticalement les tuniques des sénateurs.). Sextius et René, sinon même combat, du moins même famille dans l’esprit des Aixois ! 

Toutes les générations sont représentées dans la parade de la Marche des Rois
Toutes les générations sont représentées dans la parade de la Marche des Rois

Traversons les siècles. Les Aixois savent-ils que, bien avant le Roi  René, Saint Louis a traversé Aix en 1254 et que, bien après, François 1er, qui vient de remporter la victoire de Marignan (1515) et rentre du Milanais, s’est arrêté à Aix et a logé, avec sa famille, dans le palais archiépiscopal, là même où, des siècles plus tard, l’âme d’Aix connaitra un nouveau sommet avec le festival d’art lyrique, qui s’y déroule encore aujourd’hui. Charles-Quint lui-même, peu après, en 1536, entrera de manière fastueuse à Aix, à la tête de 50 000 hommes ! Mais le souvenir est moins agréable, car les Aixois avaient dû déserter la ville dont il venait de s’emparer. Plus pacifique a été la visite, dans l’allégresse, du jeune roi Charles IX, en 1564, âgé de 14 ans, accompagné, il est vrai, de sa mère, Catherine de Médicis. Et c’est une autre Médicis, Marie, qui vient en France pour épouser Henri IV, en 1600, faisant halte à Aix et logeant au Prieuré de Saint-Jean-de-Malte. Louis XIII, son fils, allant en pèlerinage à la Sainte-Baume, s’est arrêté quelques jours à Aix. Il a été si content de l’accueil des Aixois, qu’il a déclaré avoir été reçu « à Arles comme un gentilhomme, à Marseille comme un roi, à Aix comme un Dieu » ! Là aussi, de quoi forger une âme… 

Mais c’est Louis XIV, fils de Louis XIII, qui marqua les Aixois en restant dans notre ville deux mois, en 1660, accompagné de sa mère Anne d’Autriche. Ils ont été accueillis à l’Hôtel de Chateaurenard et à l’Archevêché, qui ont ébloui le jeune Louis XIV (22 ans alors), notamment l’escalier et le décor en trompe-l’œil de l’Hôtel de Chateaurenard. André Bouyala d’Arnaud, dans son « Evocation du Vieil Aix-en-Provence » raconte cet épisode : « Ce séjour de Louis XIV marqua du sceau royal les cervelles des Aixois. A Aix s’établit, dès lors, une tradition de cour, une tradition royaliste. Aix devient une ville de Louis XIV ; elle fut incorporée au grand siècle et en garda la manière ». Voilà pourquoi, note Marcelle Chirac, « H. de Régnier, André Chanson, Alfred Poizat, Fernand Pouillon, ont prêté à Aix-en-Provence une âme des temps classiques, universelle et de bel équilibre. ». 

 

Impossible de quitter ce bref voyage dans le temps, sans évoquer pour terminer Mirabeau, puis Bonaparte. Il y a certes beaucoup à dire sur Aix et Mirabeau, mais, du point de vue de l’âme, on citera seulement Xavier de Magallon d’Argens dans «Mirabeau d’Aix » : « Il n’y a que de parfaits ignorants de la vigueur du génie provençal pour trouver que la figure formidable de Mirabeau fait éclater le cadre aixois…Ce n’est ni le politique, ni même l’orateur, c’est la force de la nature qu’il faut considérer en Mirabeau si l’on veut discerner de lui par quels traits il complète le paysage moral de la Provence. Si on laissait faire tant de falots amoureux de passage qui se flattent de la chérir, ils l’auraient bientôt grimée en je ne sais quelle héroïne de romance d’une écœurante fadeur ». Avec son bras tendu entrainant le peuple, il « fait trembler les trônes » car « Mirabeau, c’est la fougue.  Avant que son rôle prenne de l’ampleur (…) déjà son caractère se montre dans la bonne ville d’Aix qu’il remue de fond en comble ». L’âme d’Aix n’emprunte-t-elle pas aussi un peu de la fougue de Mirabeau ? Et puis les Aixois n’oublient pas que Mirabeau, élu aux Etats-Généraux, par le Tiers état, à la fois par Aix et par Marseille, choisira…Aix. Comment Aix ne lui marquerait-elle pas sa gratitude ? 

 

Reste Bonaparte, pour terminer ce voyage dans le temps. Le souvenir est plus mitigé. En 1793, pour le siège de Toulon, il faut à Napoléon Bonaparte des canons. Il réquisitionne pour cela tout ce qui peut être fondu et, à Aix, il fera récupérer trois des quatre cloches de l’église de Saint-Jean-de-Malte pour en faire des canons ! Et Bonaparte, occupé par ses conquêtes, oubliera vite «  sa dette d’honneur envers les Aixois ». Il laissera ainsi, pour longtemps, la dernière cloche bien seule, et il faudra, beaucoup plus tard, toute l’opiniâtreté de l’association des amis de Saint-Jean-de-Malte pour recréer trois nouvelles cloches, y compris, juste retour symbolique de l’histoire, en y fondant une partie des canons de l’arsenal de Toulon…Et le clocher retrouvera bientôt, en 2018, ses quatre cloches, plus de deux siècles après le siège de Toulon. Notons que l’une des cloches s’appelle Jeanne la Calissonne, car elle a été offerte par les calissonniers et la Fondation du Roy René, qui n’oublient pas qu’a lieu chaque année, à Saint-Jean-de-Malte, une bénédiction des calissons : l’âme d’Aix est telle qu’elle transforme même le péché de gourmandise en vertu, bénie par l’église ! Il est vrai qu’il y a longtemps que l’église avait déjà distingué la gourmandise de la gloutonnerie ou de la goinfrerie !  

Ceci étant, beaucoup d’Aixois ne semblent pas en avoir voulu à Bonaparte, qui, de retour d’Egypte, le 17 vendémiaire an VIII (1799), sera reçu triomphalement à Aix qui « s’éclaira aussitôt de mille illuminations » (Marcel Provence). Logé à l’Hôtel des Princes, il se fera acclamer au balcon par la foule et quittera une ville en fête. Mais les Aixois se souviennent aussi que Bonaparte, devenu premier consul, choisira l’Aixois Portalis comme principal rédacteur du code civil, puis lui fera prendre une grande part au Concordat qui rétablira la liberté religieuse ; devenu empereur, Napoléon le nommera ministre des cultes. Et Bonaparte, premier consul, puis devenu l’empereur Napoléon, fera aussi jouer un grand rôle auprès de lui, puis de son frère Jérôme, roi de Westphalie, à Joseph Jérôme Siméon, un autre aixois, ancien professeur à la faculté de droit d’Aix et beau-frère de Portalis. Tous les Aixois connaissent, au moins de vue, si l’on peut dire, Portalis et Siméon, puisque leurs deux statues sont au pied du palais de justice d’Aix. 

Bien étendu, l’âme d’Aix ne tient pas seulement aux personnages historiques qui ont traversé la ville. Bien d’autres éléments contribuent au charme d’Aix et nous y reviendrons plus tard. Mais l’histoire et ses grands acteurs ont joué leur rôle pour contribuer à forger l’âme d’Aix et nous en ressentons encore les effets aujourd’hui. D’une certaine façon, ils restent vivants dans l’âme des Aixois. 

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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