Jean Yves le Prof

Profs à Aix au fil des siècles : les secrets d’un métier fascinant !

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Jean-Yves Le Prof 

Dans la saison 2 de cette saga historique sur Aix, faisant alterner articles sur les Aixois en général et articles sur Aix et ses étudiants, revoici, avec l’épisode 5, le tour des étudiants, ou plutôt cette fois-ci de leurs professeurs, ce qui est de saison, au moment où les uns et les autres entament leur second semestre.  

Marcelle Chirac, une nouvelle fois, plante le décor dans son ouvrage sur Aix à travers la littérature française : « Il n’est guère d’œuvre littéraire aixoise ou d’articles de presse relatifs à Aix où ne soient signalés, par quelques mots au moins, l’existence dans l’ancienne capitale provençale, de facultés et d’un monde universitaire. L’on pourrait même dire que le seul fait de nommer le cours Mirabeau entraine immanquablement l’évocation des étudiants flânant sous les platanes. ’Car c’est leur ville à eux plus que toute autre’ », selon l’expression du doyen Henri Fluchère. Mais qui dit étudiant, dit professeur. Et Aix a toujours été une ville de robe, celle des magistrats ou des avocats, mais aussi celle des professeurs, que nous mettons encore, notamment pour les grandes cérémonies ou les soutenances de thèse. 

La littérature du XX° siècle concernant Aix (contrairement à celle des siècles précédents, dont nous avons parlé dans nos articles antérieurs) n’est que rarement centrée sur la vie universitaire et les étudiants, comme leurs professeurs, y servent plutôt de décor que de personnages principaux. Certes, étudiants et professeurs sont présents à Aix depuis 1409, notamment les juristes, mais leur nombre est resté longtemps limité à quelques centaines pour les premiers, à quelques unités pour les seconds, et, après la période révolutionnaire et la fermeture de l’ancienne université, si la faculté de droit est très rapidement recréée, avec un certain nombre de chaires, il faut attendre 1843 pour assister à la création de la faculté des lettres d’Aix. 

Les étudiants ne semblent pas, au début, contrairement à aujourd’hui, s’y être précipités en masse, car en 1846 le doyen Fortoul s’inquiète et veut faire de la « réclame » dans le journal local pour attirer des étudiants, en adressant au rédacteur un billet (que reproduira plus tard dans un de ses ouvrages Pierre Guiral) : « Mon cher Monsieur Nicot. Je vous serais bien obligé si, dans votre journal demain, vous pouviez réchauffer un peu le zèle de la population qui me semble bien froide à l’égard de la Faculté des Lettres. Un article de votre plume la plus vive ranimerait la curiosité et fixerait les idées. Il faudrait dire que, quoique le local ne soit pas même terminé, les professeurs se sont hâtés d’appeler la jeunesse auprès d’eux, dès qu’ils ont eu de quoi la faire asseoir. Parler de l’affluence très considérable de la foule, le jour de l’ouverture des cours, serait peut-être enfler la vérité, mais profiterait à notre établissement, comme beaucoup d’autres innocents mensonges. Nous avons eu quelques dames à notre première leçon ; il ne serait pas mal d’en rajouter plusieurs autres… ». C’était en 1846 et personne n’imaginerait aujourd’hui un de nos doyens incitant les journalistes de La Provence à faire « d’innocents mensonges », pour attirer de nouveaux étudiants à Aix ! Mais l’inquiétude du doyen Fortoul s’explique : sans étudiants, plus de professeurs ! 

La présence d’étudiants est donc nécessaire à celle des professeurs. Mais pourquoi les uns et les autres sont-ils heureux à Aix ? Émile Henriot, dans En Provence, l’explique par «  cette terre paisible où le docte savoir, sous les yeux du passé présent, fait si bon ménage avec le bonheur ! Adonnée aux jeux de l’esprit, dans un décor qui n’est fait que pour lui, et où tout lui parle, savez-vous un plus beau spectacle que celui de la jeunesse contente, insouciante et vigoureuse ? ». 

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Les romanciers, qui situent l’action de leurs écrits à Aix, dressent parfois un portrait plutôt positif ders professeurs aixois.  Armand Lunel, dans son  roman « Les amandes d’Aix », évoque le personnage de M. Géricault, professeur au lycée Mignet, rempli de bonté pour ses élevés et notamment pour Jacques Cadarache, élève fantasque, qui, après quelque drame,  est dégouté de la vie. C’est son professeur  qui, selon l’expression de Marcelle Chirac, « par ses leçons de sagesse et son art d’enseigner les lettres » le ramènera à la vie. D’ailleurs ce professeur, rempli de curiosité, s’intéresse aussi à l’archéologie et aux fouilles d’Entremont. Cet homme, venu du Nord, est séduit par « la pureté de la lumière et le charme du paysage » aixois, par « les manières de vivre » et la « tournure d’esprit » des habitants, « héritiers de la sagesse antique ». Aix devient alors « la patrie de son cœur ». 

Certes, un auteur comme Edmond Jaloux critique les universitaires trop spécialisés : « On sait que certains professeurs ont pris le monopole des grands écrivains ; ils font des livres sur l’un ou l’autre, le commentent, expliquent ses pensées les plus claires, le publient avec des notes, où ils l’admirent de chacune de ses paroles ; ils le vantent dans des conférences, célèbrent en lui un précurseur de la vie moderne, une sorte de prophète. Pour un peu ils le discréditeraient si la réputation de ces hommes n’étaient pas à l’abri de leurs réclames ». Bref, pour ces professeurs, à l’auteur qu’ils étudient, ils doivent place, réputation, Légion d’honneur, mariage, vivant en quelque sorte à leur crochet ! 

Dans les romans du XX° siècle, mettant plus en lumière des professeurs de la faculté de lettres, que ceux de la faculté de droit, ceux-ci sont souvent « de gauche » et Louis Bertrand explique qu’aux « yeux des personnes bien pensantes, un universitaire était une manière de pestiféré ». Marcelle Chirac résume à sa façon « Dans la ville dévote et conservatrice, les professeurs font souvent figure de révolutionnaires en puissance ». (On est dans l’entre-deux-guerres).  

Dans « Fumées » (1918) d’Edmond Jaloux, plusieurs figures d’universitaires sont représentées. Ainsi, pour monsieur Chaumard ; « ce qui l’irrite le plus (à Aix) c’est l’odeur d’ancien régime qu’on y respire ». D’ailleurs, on affirmait à son sujet qu’on « dirait que la Déclaration des Droits de l’Homme est gravée sur son sternum ». Imaginez, un libre penseur, qui a des lectures à faire frémir le quartier Mazarin! Quant à M. Audience, autre professeur représenté, c’était un jacobin « que personne ne voulait fréquenter » car il « écrivait des livres de morale civique où les plus atroces convoitises révolutionnaires étaient représentées comme d’austères vertus et la délation comme un devoir, et qui rôdait le long des rues, méprisé de tous, l’œil sombre derrière son lorgnon, noir de barbe et de cheveux, l’ait d’un prophète pour conseil municipal, d’un Jérémie de réunion publique ». Un autre professeur de la faculté des Lettres, Célestin Delorme, professeur de grec et doyen de la  faculté, auteur d’une thèse sur « la géographie de l’Enéide » est représenté comme le savant-type «  à la fois si décoratif et si fantasque, il ne se montrait qu’en redingote et en chapeau haut de forme ». Voilà pour quelques silhouettes d’universitaires, dans les romans d’il y a à peine un siècle ! 

La description, dans les romans se situant à Aix, des universitaires, présentés souvent comme des esprits  chagrins et méthodiques, auprès de qui « l’épouse ne trouve que monotonie et mélancolie », fait que, dans bien des œuvres, les jeunes filles sont plus séduites par des personnages plus fantaisistes et se détournent des professeurs. Plusieurs romans évoquent de telles situations ! Mais il s’agit de romans, bien entendu… 

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La campagne aixoise et la Sainte-Victoire font, dans de nombreux ouvrages littéraires, des miracles, y compris sur des universitaires parisiens venus se reposer à Aix, illustrant ainsi une réflexion du philosophe d’Aix, Maurice Blondel, que j’ai déjà citée dans un autre article : « Connaitre Aix et ses paysages harmonieux, c’est enrichir sa propre pensée ». Marie Gasquet, dans « Tante la Capucine »  (1925), en décrivant cet impact d’Aix, de sa campagne et de la sainte Victoire, parle de « miracle spirituel ». L’un des personnages, le professeur Vermeuil, s’écrie « Il est incroyable…véritablement incroyable que l’inerte nature puisse poser si brutalement le problème de l’être !…pour un peu, j’interpellerais la montagne et l’interrogerais », imaginant déjà son fils « les bras tendus vers l’étincelante Sainte-Victoire, demandant à la montagne de diamant bleu quelque vérité première qu’une fille de Saint-François lui commenterait mieux que n’eût su la commenter son cœur de savant et de père ». 

Certes, tous les romans cités ont environ un siècle. Certes, on y trouve plus de professeurs de lettres que de juristes, contrairement au XIX° siècle, où les étudiants en droit comme leurs professeurs étaient plus présents dans les romans, jusqu’à Zola inclus, comme nous l’avons montré dans de précédents articles. Certes, ce sont des romans, mais tout roman a une part de vérité…  

Mais si l’on transpose aujourd’hui, au-delà des caricatures, de l’explosion des effectifs (des étudiants comme des professeurs) et des changements de mode vestimentaire (les professeurs ne portent plus la redingote et le chapeau haut de forme !) n’y a-t-il pas une vérité éternelle : les professeurs sont comme leurs étudiants : ils subissent le charme de la ville d’Aix comme de la campagne aixoise, ce qui les transforme et les rend meilleurs ; un Aixois, même universitaire, s’il sait ouvrir les yeux sur la beauté environnante, qui touche son âme, ne peut pas rester insensible. Quant à l’omniprésence des étudiants dans les rues aixoises, elle rajeunit les professeurs, en leur rappelant qu’eux-mêmes ont été étudiants, ce qui devrait les inciter à un peu plus de bienveillance ! 

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La rédaction
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Une ruelle oubliée, ou plus loin, un coin de Provence à faire briller... J'aime profondément Aix en Provence et la région. Suivez-moi dans mes bonnes adresses et surprises en Pays d'Aix ! Rédac chef de cette fabuleuse aventure et fondateur du site en septembre 2016 ! Par ailleurs, je propose des services en communication digitale originale pour les commerçants et professionnels du tourisme en Pays d'Aix : www.monroadtripenprovence.fr (Community management / Ecriture "sensorielle" / Atelier de réseaux sociaux 2018, département 13, 84, 04)
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