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Jean Yves le Prof

Quand le Cours ne s’appelait pas encore Mirabeau

Jean Yves Le Prof, Saison 3 Episode 7

Qui peut imaginer Aix, sans le Cours Mirabeau ? C’est le lieu de promenade et de passage par excellence, où la terrasse des cafés sert autant à se rafraîchir qu’à voir passer les gens et être vus par eux ! C’est un lieu dont on parle sans cesse, pour en dire du bien, vanter son charme et le beauté des hôtels particuliers,  ou pour s’inquiéter de la santé des platanes (qui n’ont été plantés qu’à partir du 1830, car à l’origine le Cours était planté d’ormeaux qui ont été parasités par des insectes, comme quoi l’histoire se répète parfois), ou de celle des commerces, qui ferment ou se transforment.  Le Cours est l’un des symboles d’Aix.

Naturellement, il n’a pas toujours existé. Jusqu’au milieu du 17° siècle, l’emplacement actuel du Cours était, en gros, occupé par une partie des remparts de la ville et par un fossé, la « vieille » ville se situant autour de la cathédrale, puis du palais comtal (là où se situe aujourd’hui le palais de justice). Ainsi, par exemple, l’église de Saint Jean-de-Malte se situait « hors les murs ».  Et c’est à l’emplacement des anciens remparts abattus que le parlement de Provence a décidé de créer un « Cours à carrosses », les décisions définitives étant prises en 1649 et 1651, les projets ayant commencé dès 1646.

On dit que c’est Marie de Médicis, qui avait souhaité, bien des années avant, lancer la mode de « se promener en carrosse aux heures les plus fraiches de l’après-midi », comme à Florence. Et c’est, bien entendu, Michel de Mazarin, l’archevêque d’Aix, qui allait donner son plein sens au Cours, en créant au sud des anciens remparts le quartier qui allait porter son nom et dans lequel allaient être construits tant de si beaux hôtels particuliers dans la deuxième moitié du 17° siècle et au 18° siècle.  Ce qui fait que ce quartier Mazarin, que beaucoup de touristes prennent pour la partie « ancienne » de la ville, est en réalité le fruit d’une opération d’urbanisme de Michel de Mazarin (d’où les rues parfaitement droites, se coupant à angle droit), alors que la « vraie » vieille ville se situe au nord du Cours, avec ses ruelles partant dans tous les sens.

Ce n’est que beaucoup plus tard, en 1876, alors que le maréchal de Mac-Mahon était Président de la République, et grâce à un décret de celui-ci, que la municipalité, présidée par Bédarrides, allait lui donner son nom actuel, celui de Mirabeau. Il est vrai que le nom de Mirabeau était depuis longtemps lié à Aix, avec quelques épisodes fameux, dont celui de son mariage avec Mlle de Marignane et de son retentissant procès de divorce, plaidé par Portalis en personne, le futur rédacteur du code civil napoléonien, pour l’épouse, et par Mirabeau lui-même pour l’époux. Mais surtout les Aixois n’avaient pas oublié que le comte de Mirabeau, bien qu’appartenant à la noblesse, s’était fait élire aux états-généraux par le tiers-état, aussi bien à Aix qu’à Marseille, et que, devant choisir, il avait préféré Aix à Marseille ! A Aix, ce sont des choses qui comptent et qui ne s’oublient pas !

Ainsi, lorsque Roux-Alphéran publie son célèbre ouvrage sur « les rues d’Aix », il parle du Cours à propos du neuvième agrandissement de la ville (1646), ce qui prouve combien, si l’on regarde l’ensemble de l’évolution historique d’Aix, le Cours, qui nous parait aujourd’hui comme « ayant toujours existé », est une création relativement récente. C’est vrai à l’échelle de l’histoire de la ville, depuis sa fondation par Gaius Sextius Calvinus en 122 avant Jésus-Christ, première ville créée par les Romains sur l’actuel territoire de la France, sous le nom d’Aquae Sextiae. (Rappelons en passant que le nom d’Aix-en-Provence n’est apparu officiellement qu’en 1932 ; jusque-là, on parlait simplement d’Aix). Et Roux-Alphéran, dans son ouvrage de 1848, parle donc tout simplement, comme on le faisait depuis deux siècles du « Cours », sans autre qualificatif. Mais l’auteur y consacre une centaine de pages de son tome 2, ce qui montre l’importance du Cours à ses yeux et à ceux de ses contemporains ! C’est sans commune mesure avec la place qu’il accorde à la description des autres rues d’Aix.

Une grande différence, par rapport à aujourd’hui, tient au fait que pour nous le Cours débouche tout naturellement sur la Rotonde et sa fameuse fontaine. Là encore, celle-ci est relativement récente (elle ne sera créée qu’en 1860, avec ses trois statues, la justice, tournée vers le Cours, l’agriculture, vers Marseille, et les beaux-arts, vers Avignon) et le Cours, lieu de promenade, n’avait pas pour vocation de rejoindre les routes de Marseille ou d’Avignon (de Paris donc), qui arrivaient, au 18° siècle, en gros à l’actuel emplacement de la Rotonde. En effet, le Cours s’achevait par une sorte de balustrade, ouvrant sur la campagne (un arrêté de 1723 interdisant même de construire, au-delà de la barrière, des bâtiments, qui « pourraient borner la vue »), comportant une fontaine avec deux chevaux marins, attelés au char de Neptune, alors que l’emplacement de l’actuelle grande fontaine avait au centre un trou, comblé par une partie des ruines du rempart. Ce n’est qu’en1778 que la fontaine aux chevaux marins a été détruite, la balustrade étant remplacée par une grille de fer (enlevée en 1843), ouvrant sur les routes de Marseille et de Paris. Roux-Alphéran se plaint d’ailleurs, vers 1850, de la poussière qui règne sur le Cours « depuis qu’on a converti la principale allée en grande route et qu’on y a ouvert une entrée de la ville, en exhaussant l Rotonde au niveau du Cours ».  Aujourd’hui, le Cours est non seulement un lieu de promenade, mais aussi de passage, au moins à pied, vers la fontaine de la Rotonde et au-delà vers les allées provençales ; à l’époque, du moins jusqu’à la Révolution, le Cours, en quelque sorte, se suffisait à lui-même. Le marquis de Préchac notait dès 1689 que « les gens de qualité de la ville s’y promènent en carrosse l’après-dîner, et le soir à pied ».

Mais certaines habitudes ont la vie dure. Ainsi, même si aujourd’hui les choses ont un peu évolué, ne serait-ce qu’à cause de la présence du marché certains jours, ce n’est pas la même population qui se promène de chaque côté du Cours ; autrefois, c’était plutôt l’aristocratie, qui habitait quartier Mazarin, qui se promenait du côté des hôtels particuliers, et le peuple et la jeunesse du côté vieille ville, le côté où allaient peu à peu s’implanter notamment des cafés, seules boutiques autorisées par une décision du conseil de la ville de 1748, à l’exclusion de toute autre forme de boutique d’artisan : il fallait garder au Cours son « standing », même du côté de la vieille ville ! Roux-Alphéran note qu’on « en était parvenu au point, nous l’avons entendu dire, que telle ou telle allée appartenait exclusivement à telle ou telle classe, et malheur à celui d’une classe inférieure qui s’y serait présenté. Des rixes déplorables avaient même lieu à cette occasion ». Même la Révolution, note-il, n’avait pas fait disparaitre entièrement ces lignes de démarcation !  Aujourd’hui encore la sociologie de ceux qui se promènent d’un côté ou de l’autre n’est pas la même, même si la séparation n’est pas aussi radicale, heureusement ! Mais les raisons ne sont pas seulement de l’ordre des habitudes ou des traditions : le côté Mazarin est plus longtemps à l’ombre, attirant plutôt les personnes âgées, la jeunesse préférant le soleil et les cafés…

Le Cours nous apparait aujourd’hui comme un lieu de réjouissances, où peuvent se dérouler des concerts, où l’on voit ici ou là chanteurs et musiciens, ou encore le carnaval et toutes sortes de manifestations, et un lieu de commerce, avec le marché au textile et les nombreuses boutiques des deux côtés, même si les prix des loyers opèrent une radicale sélection au sein des commerces, parfois, comme on l’a vu récemment hélas, au détriment de la culture. Mais il faut voir qu’à l’origine, la volonté était grande d’en faire un lieu d’une certaine tenue, d’un certain « niveau social », plus qu’un lieu de réjouissances ! Un lieu de promenade, oui, et encore très marqué socialement, puisqu’il s’agissait d’abord d’être vu, et de voir, donc de « paraitre » sous son meilleur jour, mais surement pas un lieu de commerce ou de manifestations plus populaires. Déjà, Roux-Alphéran note les changements au moment où il publie son ouvrage, au milieu du 19° siècle, entre le Cours d’avant la Révolution, tel qu’il est souvent décrit dans la littérature de l’époque, et celui qu’il observe lui-même ; et il serait encore plus étonné de voir l’évolution actuelle ; mais c’est le signe qu’Aix bouge et n’est plus la belle endormie sur son passé, comme on le disait au 19° siècle. Comment pourrait-il en être autrement avec le tourisme, les évolutions sociales et la présence de la jeunesse (35 000 étudiants au lieu de 300 il y a deux siècles !).

Il est vrai aussi qu’entre temps, le Cours en a vu d’autres, et de toutes les couleurs, y compris rouge sang, puisqu’au moment de la Révolution plusieurs pendaisons ont eu lieu sur le Cours, à commencer par celle de Pascalis, ancien procureur du pays de Provence et député du tiers au états-généraux, grand défenseur de la constitution provençale, protestant contre l’abolition des libertés provençales et voulant « vivre et mourir en citoyen provençal ». Le 14 décembre 1790, Pascalis est pendu au réverbère placé dans la grande allée, juste devant sa maison, sa tête ayant ensuite été tranchée et exhibée au bout d’une pique ! Le Cours en verra d’autres, avec des épisodes heureusement moins sanglants, en particulier en mai 68, où il a été un haut lieu de manifestations, notamment parce que le Rectorat était alors situé sur le Cours, dans l’hôtel d’Espagnet (où se trouve aujourd’hui le tribunal de commerce).

Il ne m’appartient pas de décrire les hôtels particuliers, les statues ou les fontaines : c’est le rôle des spécialistes des monuments historiques et il existe pour cela d’excellents ouvrages sur Aix, souvent fort bien illustrés. Mais pour conclure et décrire la magie du Cours, je citerai un texte extrait du « Voyage dans les départements de la France par une société d’artistes et de gens de lettres », en 1792. On y décrit notre Cours dans une envolée lyrique qui annonce le romantisme du siècle suivant et qui n’appelle aucun commentaire :

«  Que ceux qui n’ont point vu cette promenade, transportent en imagination une avenue à double rangée d’arbres, semblable à celle que l’on appela longtemps à Paris le cours de la Reine, et qui borde encore la Seine ; aussi longue mais plus large, ornée d’arbres plus levés, plus antiques, plus épais, et d’une végétation plus vigoureuse ; qu’ils la transportent, dis-je, au milieu d’une grande ville presque toujours poursuivie par un soleil ardent ; qu’ils l’embellissent de fontaines sans cesse jaillissantes ; qu’ils la bordent de chaque côté d’hôtels majestueux, de cafés vastes et beaux, de boutiques enrichies par les production de tous les arts (…) ; qu’ils la peuplent de toutes les grâces dont les femmes se composent, de toute l’élégance que les hommes recherchent, de tout ce que la parure ajoute à la beauté, de tout ce que la volupté prépare à l’appétit de désirs, et de tout ce que le luxe ajoute à l’éclat des richesses, et ils auront une idée du cours d’Aix. La magnificence des étés, le besoin de la fraîcheur, la beauté des soirs, la douce chaleur des nuits, et cette voix de l‘amour qui dans ces contrées se fait entendre avec un si puissant empire, qui frappe l’homme à son réveil, l’enchante pendant la journée, appelle le sommeil sur sa paupière, embrase son existence, charme ses loisirs, anime son travail, décore ses songes, ajoutent encore à cette promenade une incontestable magie qui la nuance, la colore, la pénètre, et lui porte un attrait supérieur aux attraits quelle tient des dons de la nature et des efforts de l’art. Promenade enchanteresse qu’il faut voir, et qu’on ne peut décrire ! Où l’on ne  marche qu’entouré de sentiments, que bercé par les douces illusions, qu’enivré du délire des passions aimables ; où tous les jours semblent purs ; où toutes les nuits sont amoureuses ; où jamais les oiseaux ne soupçonnent l’hiver de la nature ; où jamais l’homme ne songe à l’hiver de la vie… ».

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