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Bernard l'Académicien

Que se cache-t-il derrière les crèches de Provence ?

Bernard notre académicien vous embarque dans les coulisses d’une tradition provençale bien de chez nous : les crèches. Jusqu’à début février, elles ornent notre belle ville.

La période de Noël, en Provence en particulier, suscite dans les églises bien sûr mais aussi dans les maisons particulières une floraison de crèches. Une fois qu’on les a réalisées, on aime bien voir celles des autres. En effet les souvenirs de notre enfance aixoise comportent des traces des visites effectuées dans les églises de la ville et à l’occasion d’ailleurs dans celles des villages environnants, pour admirer les créations parfois audacieuses qu’elles représentaient. Deux attractions habituelles, un peu annexes par rapport au mystère évoqué, nous fascinaient c’étaient le petit ange quêteur qui dodelinait de la tête pour dire merci quand on mettait une petite pièce dans son escarcelle et les animations fantastiques qui faisaient se mouvoir les ailes du moulin, couler bruyamment l’eau des fontaines et même tourner la meule du rémouleur.

Alors d’où vient ce mot de « crèche » et  pourquoi et comment sont-elles apparues?

Le mot « crèche » proviendrait du latin cripia signifiant mangeoire(d’où le mot : Crib en anglais) ou alors du Francique = Kripjia qui signifie : Râtelier.

                L’origine des crèches est ancienne. L’inspiration vient de deux passages des Evangiles. Le premier est tiré de celui de Saint Luc (2- 1/20) et il évoque l’adoration des bergers. On peut y lire que ceux-ci sont prévenus par un ange (envoyé de Dieu) bientôt rejoint par « une troupe de l’armée céleste » qui chante « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu’il aime ». En allant la où on leur a dit, ils trouvent un enfant couché dans une « crèche ». C’est donc la raison pour laquelle les premiers ingrédients d’une crèche sont des bergers, des anges et un enfant dans une crèche éventuellement accompagnés de la formule « Gloria in excelsis Deo », en latin !

Le second texte est tiré de l’évangile de Saint Matthieu (2 – 1/12)  et il raconte la venue des mages!  « L’astre les devançait toujours(les mages) ;  ils virent l’enfant avec Marie sa mère. Ils se prosternèrent». Ensuite sont décritsleurs cadeaux: «or, encens et myrrhe ».Voilà pourquoi les seconds éléments incontournables d’une crèche sont l’étoile et les mages qui sont devenus trois, en raison des trois cadeaux décrits dans le texte! On les a affublés du titre de rois mais le texte ne le dit pas. Ils devaient être importants cependant car, en arrivant à Jérusalem pour se renseigner sur le lieu exact où ils devaient aller, ils ne sont pas allés à l’office du tourisme de l’époque mais directement chez le Roi Hérode! Plus tard on a même donné un nom à chacun : Balthazar, Gaspard et Melchior.  On leur a attribué des symboles : les trois âges de la vie, les continents connus…Jacques de Voragine au XIII° siècle est intarissable sur le sujet.

                On n’a pas encore parlé du bœuf et de l’âne…tout simplement parce qu’ils sont arrivés par d’autres voies mais vont très vite figurer dans les représentations qui seront données de la naissance de Jésus. Ils sont évoqués dans plusieurs textes tout de même : un du prophète Isaïe :« Le bœuf connaît son possesseur, et l’âne la crèche de son maître » (Isaïe 1 – 3), un de l’Exode : « Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à ton prochain.( dernier des dix commandements Exode, 20, 17).) et enfin un de l’Evangile de Saint Luc « le Seigneur lui répondit : chacun de vous, le sabbat, ne délie-t-il pas de la crèche, son bœuf ou son âne pour le mener boire ? » (Évangile de Luc, 13, 15)

                Les représentations de la Nativité ont dû apparaître très tôt dans l’histoire de l’humanité. La catacombe de Sainte Priscille à Rome conserve une fresque du 2° siècle représentant l’adoration des mages et on a à disposition des sarcophages sur lesquels sont représentées ces scènes. Il suffit de descendre dans la crypte de la basilique de Saint Maximin (Var) pour en découvrir une du V° siècle.

On a dit que la première crèche aurait été réalisée dans le petit village de Greccio (Latium) par Saint François d’Assise dont la maman, soit dit en passant, était provençale ! C’est un peu vrai mais pas totalement car un contemporain nous dépeint poétiquement ce qui s’est passé ce jour-là : « On dispose la mangeoire, on apporte le foin, on emmène le bœuf et l’âne, On honore la simplicité, On exalte la pauvreté, On loue l’humilité, Et Greccio se transforme en une nouvelle Bethléem. » (Tommaso da Celano). La description le confirme,  Il n’y avait rien d’autre qu’une crèche, un âne et un bœuf!

La première crèche (1289) connue avec tous les personnages précités et telle que nous l’entendons se trouve toujours dans la basilique Sainte Marie Majeure de Rome, elle est en albâtre (sorte de marbre) et son sculpteur est Arnolfo di Cambio celui qui a aussi réalisé la statue en bronze de Saint Pierre que l’on peut admirer dans la basilique Saint Pierre de Rome et dont le pied droit est tout usé par les dévotions des fidèles !

                Les premières représentations figuraient en général la Vierge Marie allongée et ce jusqu’au XIV° siècle. C’est ce que l’on peut admirer dans la peinture de Giotto pour la chapelle des Scrovegni à Padoue. Fra Angelico prend l’initiative de la représenter à genoux. Un peu plus tard, le Concile de Trente (1545-1563) affirmera que la Vierge Marie de conception immaculée n’ayant donc pas accouché dans la douleur ne devait pas être figurée étendue dans un lit.

                Ce même concile va rendre légitime le culte des saints et consacrer l’importance des crèches en leur attribuant le mérite d’être un outil didactique. Tous les pays catholiques : l’Italie, l’Espagne, le Portugal, la France, la Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie, l’Autriche et l’Allemagne du Sud vont se lancer dans une surenchère. Les Jésuites de Prague auraient gagné le concours ! 

Les peintres de la Renaissance vont honorer des commandes ne reculant pas devant le plaisir de se représenter eux-mêmes sur les tableaux de l’adoration des mages qu’ils livrent à leur commanditaire comme Botticelli ou Benozzo Gozzoli et ce dernier n’hésite pas, pour décorer le palais florentin des Medicis, à transformer l’un des mages en Laurent le Magnifique ce qui était de nature à flatter les grands de ce monde et à attirer leurs grâces!

                Au XVIII° siècle, l’illuminisme, la sécularisation et la Révolution Française vont porter atteinte aux crèches qui se réfugieront dans les églises quand elles n’y seront pas interdites, mais aussi dans les châteaux et palais et dans les maisons individuelles. C’est la raison pour laquelle à Caserte, dans le palais qu’occupait la famille royale des Bourbon de Sicile, la crèche fait partie des richesses à découvrir sur le parcours des visites et à Palerme dans le palais de la famille Mirto, elle est entourée d’un beau cadre doré.

                A Bressanone (Italie) et à Munich (Allemagne) des musées présentent de fabuleuses collections de crèches! Il faut dire qu’on en trouve de toutes sortes! A Amalfi, c’est une fontaine qui accueille la crèche, au cœur de la ville et les poissons rouges circulent au-dessus de l’âne et du bœuf !

Il en existe en verre filé de Nevers, en sciure–farine-maïs, en corail-os-coquillages. Certaines sont des boîtes à musique ou un théâtre de marionnettes, d’autres sont blotties dans une petite cruche et des miniaturistes en ont même logé dans une coquille de noix!

Elles sont peuplées de santons en cire, porcelaine, cristal, bois ou même pâte à sel! Il en existe même en étain puisqu’une chanson a été primée en Italie qui raconte qu’un petit garçon avait fabriqué une crèche avec des santons qu’il avait façonnés, à partir du papier métallisé qui emballe les chocolats. Mais il rencontrait un gros problème car il n’avait pas assez d’étain pour placer le petit Jésus! « Mi manca Gesù bambino!». Alors, il a dit à ses parents qu’il lui fallait encore un chocolat, pas par gourmandise bien sûr mais pour finir sa crèche ! Ils ont cédé, lui ont donné un chocolat et il a pu la terminer! Il faut savoir que ceux qui sont moins déterminés que ce petit garçon ont leur tâche facilitée par la firme Playmobil qui a mis sur le marché des crèches toutes faites, avec les fameux petits personnages articulés.

                Mais après cet historique qui rappellera que les deux mille années de Christianisme et même en matière de crèches ne sont pas « prétendues », revenons en Provence!

                Ici les santons (santoun en Provençal signifie petit saint) sont en argile. Les santonniers les façonnent puis coulent du plâtre au moyen duquel ils vont prendre leur empreinte et disposer ainsi de moules permettant leur reproduction à volonté. Ils cuisent les santons et  les peignent à la main. Ceux de catégorie supérieure sont vêtus de ces belles cotonnades telles qu’il s’en fabriquait à Aix, jadis !

                Les personnages représentés sont ceux que l’on a évoqués et qui sont les incontournables mais il s’en ajoute bien d’autres qui expriment l’idée que Dieu s’est fait homme pour manifester son amour à l’humanité qu’il est venu racheter. Alors on peut trouver dans la crèche Nostradamus et le roi René pour rappeler l’histoire, la calissonnière ou le calissonnier, l’avocat, le ou la gadzart pour évoquer l’activité locale quotidienne. Et par-dessus le marché, comme on dit ici, se pressent des personnages qui sont au cœur de la Pastorale.

                Qu’est-ce donc que cette Pastorale qui se donne d’ailleurs dans notre ville et dans les villages environnants pendant la période de Noel. (Rappelons qu’au Moyen-Age déjà des Passions mais aussi des Nativités étaient jouées dans les églises puis sur les parvis pour l’édification des fidèles). C’est un spectacle, une crèche vivante qui évoque avec simplicité et humour la naissance de l’enfant Jésus, entre Marie et Joseph dans un village de Provence. Rien n’y manque, ni les tambourins ni les galoubets, ni la langue provençale (pour la Pastorale Maurel) qui sublime cette couleur locale. Certes, cette évocation prend un peu de distances avec la réalité historique mais elle est une façon bien pédagogique de nous conduire à l’essentiel du mystère de NoëL. On y voit, en effet, des gens pétris de glaise interpellés dans leur existence quotidienne par l’ange du Seigneur qui les surprend un peu mais les trouve très vite sensibles à son message merveilleux. Ils se mettent aussitôt en route pour aller adorer l’enfant Dieu. En chemin, aucune de leurs faiblesses humaines n’a vraiment disparu…Pimpara, le rémouleur lève toujours le coude, Margarido et Jourdan n’en finissent pas de se disputer, et le Boumian est omni présent pour commettre ses rapines et semer la terreur. On veut y voir l’expression de la bonne volonté alourdie par la faiblesse humaine.

En revanche, lorsqu’ils arrivent à la crèche, où les ont précédés les enfants: Tounin et Dominico, tous se trouvent métamorphosés par la grâce. L’aveugle voit, le bègue parle normalement, le vieux couple que l’on croyait acariâtre finit par faire la paix et le boumian qui terrorisait encore tout le monde ou presque, en entrant, fait une magnifique profession de Foi. Le spectacle se termine par un chant de grâce et d’allégresse. L’heure n’est pas aux grandes théories, chacun retiendra que la naissance de Jésus, en Provence ou ailleurs, est une invitation à devenir meilleur…avec son aide, sans laquelle on ne peut pas grand chose.

Puisque les santons sont du coin…le décor l’est aussi. C’est ce que nous dit d’ailleurs Jean Giono.

« Nous avons tous fait des crèches; puis nos enfants en ont fait à leur tour. Alors, si nous observons, nous voyons que c’est plus qu’un magnifique jeu d’hiver: c’est un moyen d’expression. Au fond nous sommes toujours à l’époque des cavernes: il nous faut dessiner sur les parois. Il n’y a pas que les santons. Il y a la composition  du paysage. Ce n’est jamais un paysage de Judée. C’est toujours celui qui nous est familier. » Jean  Giono  Provence

Pour faire la crèche, on va choisir des pierres afin d’évoquer le calcaire de nos collines, des branches de pin et de chêne kermès pour la végétation, un peu de mousse pour l’herbe. Les maisons peuvent être en argile et l’étable abritée sous quelques petites planches.

Il existe aussi les crèches de liège ! Enfants, nous étions plein d’admiration pour l’activité de notre grand-père Léon qui en réalisait pour être tout de même vendues au marché aux santons de Marseille. Il avait créé des gabarits en carton épais au moyen desquels il traçait les parois des maisons. Puis il découpait le tout avec une lame métallique qu’il avait aiguisée, inventant en quelque sorte le « cutter ». Une boîte d’aspirine du Rhône faisait office d’emporte-pièces pour les fenêtres rondes.  Les murs étaient collés à la gomme arabique et tenus par des épingles plantées, en attendant le séchage. Les cartons ondulés peints à la couleur de l’argile convenaient pour réaliser les toitures. Pour les collines, il recourait à l’écorce grossière du chêne liège. Le montage prenait en compte la taille des santons : grandes maisons en bas, moyennes au milieu et toutes petites là-haut, sur le sommet de la colline. Quelques touches de peinture égayaient le tout, la rivière qu’enjambait un pont était matérialisée ainsi et le tour était joué. Ses clients n’avaient plus qu’à disposer leurs santons! Il leur facilitait bien la tâche !

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                Et une fois  la crèche réalisée, elle va rester en place. A l’Epiphanie, comme on fête les rois, on viendra placer les rois mages qui avaient été mis de côté dans un tiroir, en attendant la date de leur arrivée.  Au début février, pour la fête de la Présentation de Jésus au temple, elle sera démontée et placée dans les cartons pour être ressortie l’année suivante.

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