Les rachimbourgs : les mystères d’un incroyable bal étudiant aixois…

Il Court Mirabeau a le plaisir d’accueillir depuis 4 saisons, Jean Yves Naudet, Professeur de Sciences Économiques à la Faculté de Droit de l’Université d’Aix-Marseille. L’occasion de plonger dans les aventures de la vie estudiantine du passé à Aix.

Tous les épisodes ici.

Episode 6 : des Rachimbourgs à mai 68

Si l’on en vient maintenant au XX° siècle, on peut tout d’abord évoquer les Rachimbourgs. Ils sont aujourd’hui l’occasion d’un grand spectacle au sein de la faculté de droit, dans le fameux amphi Portalis, spectacle au cours duquel les étudiants parodient leurs professeurs avec des chansons ou des sketches.

L’origine est assez récente : entre les deux guerres, un professeur d’histoire du droit, Auguste Dumas, qui a enseigné à Aix comme agrégé de 1910 à 1946, évoquait les Rachimbourgs qui, sous les Mérovingiens, étaient une sorte de magistrat assistant le Comte.

La façon étrange dont le professeur Dumas prononçait ce nom provoquait de plus en plus d’animation au fil des années, attirant les étudiants des autres années, et devenant un véritable spectacle.

Les étudiants ont pris l’habitude à cette occasion de transformer cet instant où le professeur prononçait ce mot magique en un véritable spectacle, où ils se déguisaient et allaient dans toute la ville défiler en chantant, ou faisant des sketches se moquant des professeurs. Parmi les épisodes célèbres, les étudiants allaient se baigner dans les fontaines de la ville ou encore avaient peint en rouge la statue de Portalis, qui se trouve sur la gauche devant le Palais de Justice (celle de droite, c’est Siméon); c’était au point que la date fatidique du jour où le professeur Dumas devait prononcer en cours le mot qui déclenchait une véritable émeute a dû être fixée à l’avance par le doyen, pour que la ville prenne ses précautions, afin de contenir la horde estudiantine !

Le spectacle a persisté bien entendu jusqu’à aujourd’hui, animé par le BDE droit, mais il se cantonne pour l’essentiel aux locaux de la Faculté. En revanche, avantage de la technique, il comprend des vidéos, un son à tout casser, et il est précédé par un teasing et même retransmis à distance et vendu ensuite en DVD! Mais cette année les « Rachs » n’ont pas résisté au COVID, qui implique une « distanciation sociale », incompatible avec la présence de centaines d’étudiants dans un amphi plein à craquer ! Il faut évidemment souhaiter, lorsque la pandémie aura disparu, que les Rachimbourgs puissent reprendre, ce qui est le souhait aussi bien des étudiants que des professeurs, même c de eux dont les étudiants caricaturent les défauts…

Dans la deuxième moitié du XX° siècle, un autre élément marquant a été l’épisode de mai 68. Il y aurait beaucoup à dire, mais je voudrais juste citer un épisode haut en couleur, celui des examens à la Faculté de droit et des sciences économiques (son nom de l’époque), perturbés par des étudiants de la Faculté des lettres. En tous cas je livre ce récit tel que je l’ai vécu, comme étudiant en économie, l’économie étant alors rattachée à la fac de droit.

Après avoir un temps cohabité dans le même bâtiment « Pouillon », au 3 avenue Robert Schuman, les Facultés de Droit et des Lettres occupaient en 68, comme aujourd’hui, des bâtiments distincts, les premiers au 3, les seconds au 29, ce qui contribuera à expliquer le déroulement des événements, bien différents d’une fac à l’autre.

En outre, lorsque l’agitation étudiante parisienne gagna la province, les étudiants en droit et sciences économiques avaient pratiquement terminé leur année universitaire, tandis que les littéraires ne l’avaient pas encore achevée. Ces éléments, ajoutés aux « sensibilités politiques différentes » (les juristes étaient peu sensibles au maoïsme militant de nombreux littéraires) expliquent que la grève n’ait pas touché la Faculté de droit, alors qu’elle a été rapidement totale en lettres.

A vrai dire, la perspective des vacances à venir, des séjours linguistiques ou des jobs d’été, au-delà même des motivations idéologiques, était un facteur puissant pour inciter juristes et économistes à passer leurs examens écrits en mai aux dates prévues.

Mais les littéraires ne l’entendaient pas ainsi. Manifestant chaque jour, avec de mémorables « sit-in » bloquant le cours Mirabeau, ils décidèrent d’envahir la Fac de droit le jour des premiers examens d’économie ; le doyen Fabre et ses collègues juristes et économistes ont empêché cette invasion « des hordes gauchistes » en utilisant les tuyaux d’arrosage de la roseraie, vite relayés par des lances à incendie infiniment plus puissantes.

Le jour des examens de première année de sciences économiques, un étudiant avait rapidement quitté la salle, rendant feuille blanche et emportant le sujet avec lui, tandis que quelques autres étudiants avaient discrètement fait passer par la fenêtre (sous forme d’avions en papier) les sujets d’examen, permettant ainsi aux littéraires, refugiés sur le toit de la Fac des lettres, de lire les parties du cours se rapportant aux sujets, grâce à de puissants mégaphones. Le doyen et ses collègues dévalisèrent les pharmacies pour distribuer aux étudiants en train de composer des boules QUIES ; cela ne suffisant pas, la Faculté de droit installa sur une camionnette, puis dans les clochetons situés sur le bâtiment Pouillon, des « tourne-disques », dont la musique (notamment de mémorables tangos argentins…) couvrit la lecture du cours…, sans véritablement favoriser la concentration des étudiants !

Après cet épisode haut en couleur, et quelques autres du même ordre les jours suivants, pour les écrits des autres années, économistes et juristes passèrent ensuite tranquillement leurs oraux en juin, tandis que leurs camarades littéraires terminaient peu à peu leur grève et que les Français s’apprêtaient à voter, le général de Gaulle ayant dissous l’Assemblée nationale. Conséquence finale de l’épisode : juristes et économistes partirent en vacances et profitèrent de la plage, tandis que les littéraires révisaient leurs examens qui eurent lieu…en septembre. Une grille solide (« la ligne Fabre ») sépara durablement les deux Facultés, avant que, beaucoup plus tard, facultés et universités se retrouvant dans une université unique (« Aix-Marseille Université » -AMU), la grille ait été supprimée (cependant bien après la chute du mur de Berlin…) et le campus réunifié, les travaux créant même une passerelle permettant de passer sans aucun obstacle d’une Faculté à l’autre. Une vraie révolution cette fois !

Il est vrai qu’entre temps, près de 50 années s’étaient écoulées depuis les rocambolesques examens de mai 68, un temps assez long pour calmer les esprits…Et les examens de 2020, COVID oblige, se sont déroulés dans des conditions bien différentes !

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