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Bernard l'Académicien

Quand les chapeliers aixois faisaient fortune…

Bernard l’Académicien d’Aix, vous conte chaque mois, des histoires pas piquées des hannetons de notre belle ville. De quoi réjouir les plus jeunes d’entre nous et de contenter les plus mûrs qui lisent nos colonnes aussi.

Avant d’aborder avec la patience qui convient l’étroit goulet d’étranglement qui introduit dans le Passage Agard, votre regard a sûrement été attiré par une inscription au-dessus de votre tête. Elle est située, cours Mirabeau, au niveau du premier étage de la maison de gauche. Il s’agit d’une publicité, peinte il y a bien lontemps. D’accord, elle est un peu estompée par les années mais toujours lisible quand même : « Chapellerie du Cours Mirabeau – Gros et Détail ».

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Si vous avez pris votre temps, vous avez sûrement prêté attention aux développements des guides qui conduisent le flot de touristes pas très attentifs qui parcourent notre cité. Les premiers essaient de motiver leurs auditeurs en affirmant, à juste titre, que c’était à cet endroit même que le père de Paul Cézanne s’était installé pour se livrer au commerce des chapeaux. L’affaire était sans conteste familiale car la mère du peintre, Anne Elisabeth Honorine Aubert était elle-même fille d’un chapelier de Camps la Source, une petite commune du Var qui était alors la référence en matière de chapellerie!

Entendons-nous bien, il ne s’agissait pas de revendeurs mais véritablement de fabricants! Et ils jouissaient d’une bonne réputation : les médailles pleuvaient aux divers concours nationaux qui honoraient les meilleurs créateurs! S’il reste une place et une rue des Chapeliers à Aix, on imagine bien que c’était pour la raison que l’on vient d’évoquer.

Les chapelleries se sont généreusement répandues à la fin du XIX ° et au début du XX° siècle parce que leur production était alors très à la mode. En effet, à cette époque, on portait le chapeau ! Mais il serait malvenu de penser que c’est tout d’un coup tombé du ciel et reparti dans la foulée! Il y a longtemps qu’Aix s’intéresse au couvre-chef. En effet la bibliothèque Arbaud, rue du 4 Septembre, conserve la trace d’un acte de juillet 1675 stipulant que la compagnie des chapeliers d’Aix « délibère et conclut d’obtenir du roi» l’approbation de ses statuts. Et la preuve que ce dynamisme n’est pas provisoire, en 1723, le conseil royal confirme les statuts des marchands drapiers, merciers, quincaillers, et garnisseurs de chapeaux de la ville d’Aix en Provence.

L’implantation à Aix de cette activité s’explique par le voisinage de la Crau où paissaient les moutons qui fournissaient la laine, moins loin, on pouvait dénicher les lapins et les lièvres indispensables pour une autre variété de chapeaux et encore plus près, on collectait toute la paille dont on tirait le meilleur profit. Si l’on devait recourir à la soie, il s’en trouvait dans le pays et le port de Marseille n’était pas bien loin pour celle qui était importée. Le papier fera aussi son apparition comme matériau…on ne manquait pas d’imagination !

Au milieu du XIX° siècle, quelque 450 personnes travaillent pour mettre sur le marché plus de 440 000 chapeaux et ils seront près de 630 à s’activer dans 8 fabriques, 20 ans plus tard! La nature ayant horreur du vide, les ateliers de fabrication s’installent là où florissaient jadis les manufactures de cotonnades. On note une certaine prédilection pour le centre ville actuel…puis un déplacement vers la gare S.N.C.F. lorsque celle-ci s’implantera.

Les publicités que l’on peut découvrir dans le Mémorial d’Aix ou encore dans l’Echo des Bouches du Rhône permettent de se faire une petite idée de l’activité et de sa promotion. Elles recouraient à des formules qu’on ne pourrait plus utiliser à l’heure actuelle…autres temps autres mœurs!

En 1839, par exemple, Madame Jullien, mère, fait savoir que son fils Alphonse a obtenu du roi un brevet d’invention pour la fabrication des toques et elle cible les magistrats et universitaires à qui elle promet que ces « toques sont des formes les plus gracieuses, d’une solidité à toute épreuve…et elles sont inattaquables par les vers. » Le seul petit problème est qu’on n’en saura jamais le prix à payer car « reconnaissante de la confiance dont elle s’est vue entourée et désirant la mériter, elle croit inutile d’indiquer de prix à ses articles, elle veut en laisser la surprise aux personnes qui daigneront visiter son établissement ; elles y trouveront résolu ce problème ». Et cette alléchante publicité se termine par « Perfection – Bon marché », deux termes rassurants pour le client qui aurait pu redouter d’être endormi par ce boniment maternel. (1 Novembre 1839 Mémorial d’Aix).

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(chapeau melon de la maison Jullien Aix – collection particulière – Photos B. Mille)

En 1866, le sieur Jullien « a fait venir de Florence (Italie) des ouvriers très capables pour blanchir, teindre et parfumer tous chapeaux de paille neufs et vieux »! Le Sieur Michel, au 4 cours Sextius, promet, pour sa part, en avril 1867 de « remettre à la mode » les chapeaux.  Le recyclage était donc monnaie courante; sens de l’économie, lutte contre le gaspillage ou préservation de la planète, tout est affaire de motivations.

On relève certains arguments de vente qui sont plus agressifs pour la concurrence…assassins même comme celui auquel recourt M. Val qui promet une « vente à 30% au-dessous du cours ».

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(Echo des Bouches du Rhône – 19 mars 1876 – bibliothèque Arbaud – Aix)

En ce qui concerne la réalité quotidienne, la journée de travail était de onze heures dans la chapellerie et les salaires étaient plus importants pour les hommes que pour les femmes et vraiment plus légers pour les enfants qui étaient plusieurs centaines  à être employés tout de même!

Mais les modes changent et surtout les moyens de production !

La laine et le poil de lapin étaient transformés en recourant à des traitements particuliers. La mise au point du bord des chapeaux constituait une activité délicate qui nécessitait un savoir faire indéniable. Il fallait aussi donner forme aux chapeaux et pour ce faire, la ville avait ses propres fabricants de « cloches ». On imagine aisément que cela prenait beaucoup de temps et la mécanisation permettait d’en gagner…les patrons n’allaient pas laisser passer cette aubaine. Célestin Coq, plutôt orienté vers l’agriculture mais ouvert à d’autres débouchés pour son entreprise familiale, déçu par les performances des machines achetées à l’étranger et utilisées par les chapeliers, était capable d’en fabriquer de plus performantes, et il l’a fait, concurrençant en la circonstance l’entreprise Lobin et Druge.

Evidemment cette évolution n’est pas sans susciter des craintes. En 1856, la population, au voisinage de la rue de l’Aigle d’or est informée qu’une enquête de « commodo vel incommodo » est ouverte avant que ne soit installée une machine à vapeur dans la fabrique de chapeaux de Monsieur Coupin et l’année suivante c’est la même démarche qui est entreprise pour l’implantation d’un matériel semblable mais cette fois chez M. Valere.

Les patrons gagnant du temps, augmentaient leur production par la mécanisation mais ce n’était évidemment pas du goût du personnel dont le savoir-faire semblait sous-estimé. En plus, les salaires avaient été réduits puisque la pénibilité du travail était moindre et qu’il fallait lutter contre la concurrence ! Des mouvements sociaux apparurent, les femmes aussi se syndiquèrent. Dans ce contexte, il n’était pas possible de résister longtemps !

Fallait-il ménager le personnel ? Fallait-il renoncer au progrès ? Le choix n’était pas facile. Toujours est-il que faute de solution adaptée ce fleuron aixois disparut.»

Pour vous convaincre de ce que ce n’est pas une galéjade, vous pouvez puiser sur Internet à des sources précieuses comme : «  Les Aixois et la révolution industrielle»,  « Médiapart : Aix, ville ouvrière (3/3): Autour de l’industrie et du mouvement ouvrier aixois » , « Conseil général des Bouches-du-Rhône et Centre aixois des Archives départementales – dossier pédagogique Lycée collège », « Les chapeliers de Camps-la-Source (XVe-XIXe siècle) Edmond Ortigue – Raymond Rolland », « Chapeaux, casquettes et bérets : quand les industries dispersées du Sud coiffaient le monde – Jean-Marc Olivier» ou vous rendre à la Bibliothèque Méjanes ou à la Bibliothèque Arbaud. 

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