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Jean Yves le Prof

Retour vers le futur : elle était où, la Fac, à Aix  ? Episode 2 : d’Henri IV à la Révolution

Saison 3, épisode 2

Jean-Yves, le Prof

HENRI IV CRÉE LE COLLÈGE BOURBON

Dans le premier épisode, nous avons vu que, dès l’origine, en 1409, l’Université (Facultés de droit et de théologie) était installée en face de la cathédrale Saint-Sauveur (en gros à l’emplacement actuel de l’IEP, mais dans un bâtiment antérieur à l’actuel, et qui ouvrait non sur la place-alors occupée par des maisons- mais dans l’actuelle rue du Bon Pasteur). Henri IV va souhaiter, en expédiant à Aix des lettres patentes, en octobre 1603, élargir les champs disciplinaires, en créant, en dehors de l’université elle-même, le Collège Bourbon.

Il souhaitait qu’on y enseigne « pour l’instruction de la jeunesse, tant en lettres humaines et philosophie que faculté de théologie, jurisprudence et médecine, aux mêmes honneurs, privilèges, prérogatives, immunités et franchises que celles des autres collèges et universités du Royaume ». Création faite sans tenir compte de l’université existante !

Cela concernait non seulement les matières qu’on enseignait déjà à l’université d’Aix, théologie et droit (existant donc un temps en « double », comme quoi la « concurrence » entre facultés, que l’on connaitra à nouveau à partir de 1973 jusqu’à la fusion des universités, existait déjà au 17° siècle), mais aussi lettres (on disait « Arts ») et médecine (qui était déjà enseignée le siècle précédent à Aix, sans être vraiment organisée en une faculté, donc des siècles avant Marseille, qui n’aura qu’au 19° siècle une « école secondaire de médecine », transformée au 20° siècle en faculté de médecine). Cela peut surprendre, mais on enseignait donc la médecine à Aix au 17° siècle (et même au 16° !) et on y a fait venir pour cela des professeurs d’autres établissements. Ce sont les Etats provinciaux qui en assurèrent le financement.

Comme le fait remarquer le professeur Jean-Louis Mestre « les docteurs de l’Université traditionnelle s’opposèrent à ce qu’ils considérèrent comme une remise en cause de l’institution traditionnelle ». Dès 1621, ce sont les jésuites qui dirigèrent le collège Royal de Bourbon, et la faculté des Arts disparut rapidement en tant que véritable Faculté (il faudra attendre le milieu du 19° siècle pour qu’Aix ait à nouveau une vraie faculté des lettres). Très vite l’Université emporta le bras de fer, les Facultés créées par Henri IV étant absorbées par elle (et les professeurs royaux intégrés à la corporation des docteurs).

La Faculté de de médecine était sans doute la plus fragile, en dépit des réglementations du Parlement d’Aix, qui interdit l’exercice de la médecine dans la province à ceux qui n’étaient pas diplômés de la Faculté d’Aix ! Certes, on a créé des chaires importantes, comme celle d’anatomie, et l’aspect pratique était assez réputé à Aix, mais il faut bien dire que les facultés de médecine plus anciennes (surtout Montpellier) avaient un prestige bien supérieur. Cependant, elle a existé jusqu’à la Révolution et, en 1789, il y avait encore 3 professeurs. Quant à la Faculté de théologie, elle eût toujours des étudiants, surtout lorsque y ont été inscrits les élèves des séminaires même si sa réputation n’était pas la meilleure.

Mais, abolie à la Révolution comme toutes les autres, elle sera recrée au 19° siècle, dans l’université publique, avant de disparaitre définitivement, en tous cas dans l’université publique. Le résultat, c’est que la Faculté de droit est la seule institution qui, en dehors du bref épisode révolutionnaire, ait toujours existé à Aix depuis la création de l’université en 1409. Les autres ont soit disparu, soit été créées ou recrées beaucoup plus récemment. On peut dire clairement que la Faculté de droit est à Aix la doyenne des Facultés. Mais n’oublions pas que la qualité a varié suivant les époques (elle s’est considérablement améliorée à partir des réformes initiées sous Louis XIV et pendant la période de gloire du Parlement de Provence au 18° siècle) et surtout le nombre d’étudiants, puisqu’au 18° siècle, on comptait en moyenne 60 étudiants en droit et 20 en médecine !

LE BATIMENT D’ORIGINE MENACE RUINE

Cela signifie que les besoins en locaux n’avaient rien à voir avec ceux d’aujourd’hui et des plus de 30 000 étudiants aixois actuels ! Or, comme l’explique Jean Boyer dans son étude sur le patrimoine architectural d’Aix et en particulier sur l’ancienne Faculté de droit, Henri IV avait émis le vœu que le bâtiment dont nous avons parlé dans le premier épisode, en face de la cathédrale, soit amélioré par la création d’un portail d’entrée. Jean Boyer explique qu’un maître-maçon d’Aix, Nicolas Laurans, en fût chargé, recevant des ordres précis pour un portail monumental, servant de porte d’entrée, avec des colonnes de « bonne pierre de taille », le tout richement orné et décoré. Tour était prévu dans le détail, y compris les armoiries royales.

Mais l’auteur souligne que ce portail, construit à l’entrée de l’Université pat Nicolas Laurans, « n’existe malheureusement plus de nos jours » ; cependant, grâce au contrat signé en 1604, on peut s’en faire une idée : une porte en pierre d’une largeur de deux mètres, avec deux colonnes d’une hauteur de 4,5 mètres, soutenant un entablement d’ordre dorique, richement décoré avec les armoiries du roi, de la province et de la ville d’Aix. La porte s’ouvre sur un passage voûté, sur lequel il y avait même une chambre pour le portier, puis une cour intérieure. En outre, le succès de l’université a conduit à agrandir les locaux par de nouvelles constructions en bordure de la place Saint-Sauveur, pour accueillir les cours de droit et de médecine. On reste donc toujours au même emplacement.

En dépit de ces agrandissements non négligeables, la dégradation du bâtiment le plus ancien se poursuivait. Dès le règne de Louis XIV, l’université n’a cessé de réclamer les crédits nécessaires pour réaliser les travaux. Rien de sérieux ne fût fait et « l’état de délabrement des bâtiments ne fit que s’aggraver » ; la situation devint alarmante, au point que le primicier (l’équivalent de nos doyens) a adressé une supplique au Roi, parlant d’un bâtiment qui menace ruine ! Le Roi (Louis XV) n’ayant rien voulu entendre, l’assemblée des Communautés de Provence, fortement influencée par l’archevêque d’Aix, chancelier de l’Université, décida de prendre en charge les travaux. Comme quoi, hier comme aujourd’hui, les collectivités locales ont toujours joué un rôle important pour le financement des universités. C’est l’architecte Georges Vallon qui fût chargé de ceux-ci.

LE NOUVEAU BÂTIMENT EST CONSTRUIT EN 1741-43

Cependant, comme le fait remarquer Jean Boyer, après avoir envisagé d’importantes réparations, Georges Vallon comprit qu’il fallait détruire tous les anciens bâtiments de l’époque gothique et même les plus récents, et « sur leur emplacement, Georges Vallon construisit en 1741 » le bâtiment qui sera celui de la Faculté de droit jusqu’à son déménagement au milieu du XX° siècle vers l’actuel campus Schuman, et qui est toujours aujourd’hui celui de Sciences Po. A quelques détails près, on peut donc dire que l’aspect extérieur de l’actuel bâtiment principal de l’IEP est celui que les étudiants en droit ont connu depuis le milieu du 18° siècle.

Chacun connait ce bâtiment, mais voici la description technique qu’en donne Jean Boyer : « Cet imposant édifice, qui se dresse en face de la cathédrale Saint-Sauveur, occupe un large quadrilatère délimité au nord par la rue de Jouques, à l’est par la place de l’Université, au midi par la rue du Bon Pasteur et à l’ouest par les bâtiments et jardins qui appartenaient avant la Révolution à la Congrégation de l’Oratoire. Sa façade principale, orientée à l’est, s’inscrit, à l’exception de son fronton central, dans un rectangle dont la largeur égale deux fois la hauteur. Elle est flanquée à chaque extrémité de pilastres à défends et couronnée, sous le toit, d’une corniche soulignée de denticules. Son ordonnance principale, qui comporte deux étages sur rez-de-chaussée, est caractérisée par l’importance que Georges Vallon a donnée au rez-de-chaussée qui occupe à lui tout seul la moitié de la hauteur totale de l’édifice ».

«  Au centre de cette façade se dresse un avant-corps en légère saillie, souligné de pilastres à refends, qui occupe à peu près le quart de la hauteur de l’édifice. Au rez-de-chaussée de cette avant-cour s’ouvre une haute porte cintrée portant à la clef un macaron entouré d’acanthes. Deux colonnes jumelées d’ordre dorique l’encadrent et soutiennent un entablement du même ordre, qui supporte un gracieux balcon en ferronnerie. La même ordonnance se répète au premier étage avec une porte-fenêtre cintrée, encadrée de doubles pilastres d’ordre ionique qui soutiennent à leur tour un entablement brisé sur lequel prend appui un fronton triangulaire dont le tympan est décoré d’un bas-relief allégorique ».

LA FAÇADE EST LA MÊME QU’AUJOURD’HUI

La construction a eu lieu en 1741-43, tous les détails étant donnés dans l’article de Jean Boyer. Pour l’essentiel, on peut considérer que ce que nous voyons aujourd’hui, du moins de l’extérieur, ressemble beaucoup au bâtiment qu’ont connu au XVIII° siècle Portalis, Siméon ou encore le professeur Jean-Joseph Julien. Et si la Révolution a entraîné la fermeture des universités, le bâtiment a simplement été désaffecté, sans souffrir trop gravement, contrairement à d’autres édifices, de la situation troublée. Lorsque Napoléon recréera les universités, et que la Faculté de droit retrouvera sa place, le bâtiment sera donc le même, nécessitant quand même quelques travaux. Et il restera ainsi, du moins pour la façade, à quelques détails près, la seule modification importante étant la création d’un bas-relief allégorique dans le tympan du fronton central. Ce bas-relief, installé en 1881, représente « la Faculté enseignant le Droit ». Pour le reste, la façade n’a pas changé, mais elle a fait l’objet d’une restauration nécessaire en 1965, permettant aussi à la pierre des carrières de Bibémus de retrouver la «  chaude couleur ocrée » d’origine. Quant au buste de Peiresc (Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, un Aixois, 1580-1637, était conseiller au Parlement de Provence, juriste, docteur en droit, scientifique, homme de lettres et astronome ! C’est lui qui a essayé de réaliser la première carte de la lune), installé en 1895 seulement, que l’on voit encore sur les cartes postales anciennes au milieu de la place de l’Université, il a été déplacé il y a quelques années sur le côté de la place donnant dans la rue du Bon Pasteur.

L’UNIVERSITE DISPARAIT PENDANT LA REVOLUTION

Au-delà de toutes les évolutions que nous avons vues, la réponse à la question d’origine « elle était où, la Fac, à Aix ? » est toujours la même et, si les bâtiments ont changé depuis 1409, on peut dire que depuis 1743, le bâtiment abritant essentiellement la Faculté de droit, puis l’IEP, n’a pas changé, du moins extérieurement. Au XVIII° siècle, la faculté de droit d’Aix avait déjà une grande renommée, notamment en raison de professeurs de grande valeur, comme Joseph-Sextius Siméon et son fils Joseph-Jérôme, (dont la statue se retrouve devant le Palais de Justice, aux côtés de celle d’un autre élève célèbre de la Faculté d’Aix, Portalis, le principal rédacteur du code civil napoléonien), ou Jean-Joseph Julien (dont le portrait se trouve dans l’actuelle salle des actes de la Faculté, non loin de celui de Portalis) ou encore Jean-Baptiste Reboul et Jean-François de Colonia. Les élèves ne sont pas moins célèbres, s’illustrant au Parlement comme au barreau. Jean-Louis Mestre cite les procureurs généraux Ripert de Montclar et Leblanc de Castillon, le président Fauris de Saint-Vincent et de très nombreux avocats très réputés (on se souvient du procès de Mirabeau, qui plaidait pour lui-même, contre son épouse, l’ex-mademoiselle de Marignane, défendue par Portalis).

A la veille de la Révolution, la Faculté de droit se porte bien ; celle de médecine végète, ne faisant pas le poids face à Montpellier , et compte à peine une quinzaine d’étudiants ; celle de théologie est affaiblie par les querelles de doctrine. Après l’expulsion des Jésuites, une « faculté » des Arts a existé à nouveau, depuis 1754, mais, comme le fait remarquer le professeur Mestre, elle « était essentiellement un établissement d’enseignement secondaire ».

La Constituante, puis la Convention ont fait disparaître toutes les Universités, y compris celle d’Aix bien entendu. La dernière rentrée a eu lieu le 18 octobre 1792, « en pleine crise : le corps professoral s’était divisé lors de l’imposition du serment civique et le nombre des étudiants, incertains de leur avenir, s’était effondré ».

Ici comme ailleurs, il appartiendra à Napoléon de remettre de l’ordre et de refonder les universités. Nous en verrons les conséquences, y compris sur les bâtiments, puisque le 19° siècle verra non seulement la renaissance de la fac de droit, et de celle de théologie, mais aussi la création d’une faculté des lettres à Aix, ainsi que d’une faculté des sciences et de ce qui deviendra une faculté de médecine à Marseille : le paysage actuel commençait déjà à se dessiner et cela nécessitait de nouveaux bâtiments à Aix, sans même parler de Marseille. C’est ce que nous verrons dans le troisième et dernier épisode de cette petite histoire de l’université d’Aix et de ses bâtiments : « De Napoléon à aujourd’hui ». A suivre donc.

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